Sarajevo l’indivisible

Photo: Charles-Frederick Ouellet Devant le musée d'histoire, sur l'artère Zmaja od Bosne aussi connu sous le nom de «Sniper Alley» lors du siège de Sarajevo, les impacts de la guerre sont toujours perceptibles.

Au printemps 1992, les forces serbes commençaient à assiéger la capitale de la Bosnie-Herzégovine. Le Devoir est allé à la rencontre de Sarajéviens qui ont survécu à ce siège de quatre ans, le plus long siège de l’histoire moderne. Ils racontent une ville qui, trente ans plus tard, n’a pas perdu l’esprit d’avant-guerre qui l’animait. Reportage.

Ils se retranchaient là-haut, dans les montagnes alentour, prêts à faire feu sur la moindre silhouette s’agitant dans leur mire. Des cibles aussi aléatoires que sans défense : civils, femmes enceintes, adolescents, vieillards, poupons. Dans Sarajevo assiégée, faire régner la terreur était d’une terrible simplicité pour les tireurs serbes embusqués. Aller s’approvisionner en eau à la source la plus près ou faire la queue pour se procurer une miche de pain pouvait devenir le dernier voyage effectué. La capitale bosnienne, telle une cuvette, était prisonnière de ses montagnes.

À Sarajevo, la résistance s’est alors rapidement imposée comme une évidence. Quand le siège a commencé, le 5 avril 1992, un mois après l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine, ils se sont engagés par milliers, tête baissée, pour défendre leur ville. On les appelait les « combattants en jeans » : de jeunes hommes pour la plupart, à l’aube de la vingtaine et souvent sans expérience militaire, qui s’enrôlaient dans une armée à peine naissante. Avec un arsenal fait de vieilles carabines, de revolvers ou d’armes improvisées, parfois à partir de tuyaux de gouttière. Les Sarajéviens étaient certes numériquement supérieurs aux milliers de Tchetniks qui assiégeaient leur ville, ces ultranationalistes qui rêvaient d’une « Grande Serbie ». Mais, laissée à elle-même, la ville martyre ne faisait pas le poids face à la puissance de feu des forces serbes de Bosnie, fortes de l’équipement militaire de l’Armée populaire yougoslave (JNA) accaparé par Belgrade.

Photo: Charles-Frederick Ouellet Dans le quartier de Hrasno, près du centre de Sarajevo, Il reste encore quelques bâtiments qui n'ont pas été rénovés depuis la fin de la guerre.

La défense de Sarajevo consistait à désarmer l’ennemi, de caserne en caserne, de colline en colline. Des opérations dangereuses auxquelles prenait part Alija, âgé d’à peine 21 ans quand il se fit soldat, dans les tout premiers jours de la guerre. « Lors des batailles, il n’y avait bien souvent pas assez de fusils pour le nombre d’hommes. C’est le coeur qui parlait, nous ne voulions pas nous laisser enterrer vivants », relate l’homme rencontré par Le Devoir, qui souhaite ne donner que son prénom pour préserver son identité. Ce Sarajévien d’adoption, né à Prijedor, en Bosnie occidentale, ne regrette « pas une seconde passée à la défense de ce pays ». La mort, omniprésente, devenait presque banale ; le deuil, c’était le temps d’une tape sur l’épaule.

Le « nid à snipers »

Casquette noire vissée sur la tête, le cinquantenaire au visage rond tient à revenir sur les lieux d’une de ces batailles qui l’ont marqué. Pour cela, il faut grimper la route qui monte par le quartier de Sedrenik, dans le nord de Sarajevo, jusqu’au sommet du « rocher pointu ». Là, sur ce flanc escarpé et rocailleux, on a un point de vue imprenable sur Sarajevo, sur ses innombrables toitures de tuile rouges et ses minarets s’élevant vers le ciel. Aussi l’endroit était-il idéal pour les tireurs d’élite, qui tenaient Sarajevo comme dans la paume d’une main depuis leur « nid à snipers ». Çà et là on discerne des vestiges de tranchées, désormais ensevelies par une végétation qui a repris ses droits.

La contre-offensive avait été lancée à l’aurore, le 18 septembre 1994. Tapis et armés de quelques fusils, « nous montions dans la montagne comme des chèvres », se remémore Alija. L’objectif des « Cygnes noirs », l’unité d’élite à laquelle il appartenait : prendre par surprise les forces serbes terrées derrière le « rocher pointu ». Deux de ses camarades tombèrent au combat ce matin-là. La forêt de pins qui longe la crête, sporadiquement clairsemée par endroits, garde aujourd’hui l’empreinte des bombardements. L’action fut réussie, mais brève. Moins de vingt-quatre heures plus tard, à grand renfort de chars blindés, les forces serbes reprenaient cette position clé.

Photo: Charles-Frederick Ouellet Le siège de Sarajevo est considéré comme le plus long siège de l'histoire moderne. Le nombre de morts civils s'est élevé à plus de 9700 personnes dont 1500 enfants.

Pour beaucoup, l’idée d’une guerre à Sarajevo paraissait saugrenue. Et pourtant… Le 1er mars 1992, au moment où la Bosnie-Herzégovine votait massivement pour son indépendance, en dépit du large boycottage des Bosno-Serbes, la guerre couvait déjà en Croatie voisine. Opposée à la politique centralisatrice du dictateur serbe Slobodan Milosevic, l’ex-République yougoslave avait fait sécession un an plus tôt de Belgrade. La Yougoslavie implosait sur fond de réveil des nationalismes, entraînant bientôt la multiethnique Bosnie-Herzégovine dans son effusion de sang.

D’avril 1992 jusqu’à la fin formelle du siège, en février 1996, les Sarajéviens ont vécu au rythme d’une aide humanitaire livrée au compte-goutte. Le marché noir régnait en maître, et s’alimenter relevait du calvaire. L’assiégeant avait coupé eau, gaz, électricité, et l’hiver, le mercure pouvait descendre à -20 °C. Chaque jour, il pleuvait sur Sarajevo en moyenne plus de 300 obus. Les balles des tireurs embusqués sifflaient aussi bien du cimetière juif, perché sur la rive gauche de la Miljacka, que du haut des immeubles du faubourg de Grbavica, sous contrôle serbe. Plus de 11 500 personnes ont été tuées durant ces 1425 jours de siège, dont 1601 enfants.

Résister par la culture

 

Il s’agissait de « rendre les habitants fous », en les « pilonnant sans cesse », comme l’avait ordonné à ses troupes Ratko Mladic, le général des forces serbes de Bosnie. Mais, dans un pied de nez aux canons pointés vers eux, nombre de Sarajéviens se rendaient au théâtre, à des concerts improvisés dans des bâtiments parfois dévastés. La vie culturelle, même assiégée, ne s’est jamais éteinte pendant ces quatre années.

Photo: Charles-Frederick Ouellet Jasna Diklia dans le sous-sol du Théâtre de guerre de Sarajevo où plusieurs pièces ont été présentés durant le siège de 1992 à 1995.

Jasna Diklic, native de Sarajevo, prenait activement part à ce front de résistance artistique. La comédienne, dans la quarantaine à l’époque, nous donne rendez-vous dans une modeste salle, équipée d’un discret rideau noir, au sous-sol du Théâtre de la jeunesse de Sarajevo. C’est là, le 7 septembre 1992, qu’a eu lieu la première représentation de la pièce Skloniste (« L’abri »), dans laquelle Mme Diklic tenait un rôle. « Le théâtre, c’était alors une nécessité absolue à Sarajevo pour donner une illusion de normalité. Une dame, un jour, l’avait d’ailleurs exprimé en ces termes : “Merci de nous avoir épargné la folie” », raconte la femme de théâtre, pour qui l’art constituait une « arme face à la barbarie ».

Mais la réalité de la guerre revenait sans cesse, et parfois sans crier gare. Le 5 février 1994, Jasna Diklic aperçoit, horrifiée, un camion transportant des corps humains déchiquetés. Le marché de Markale venait d’être la cible d’un mortier serbe, faisant 68 morts et 144 blessés. « C’était comme si Guernica, le tableau de Picasso, prenait vie », laisse tomber Jasna Diklic, encore ébranlée par le souvenir. Aujourd’hui, au milieu des étals de légumes de ce même marché, l’éclat de l’obus reste gravé dans le sol, telle une cicatrice.

Photo: Charles-Frederick Ouellet Jakob Finci Président de la société culturelle, éducative et humanitaire juive La Benevolencija, qui s'est occupé d'acheminer des fournitures médicales à la population durant le siège.

Au-delà des drames, le siège de Sarajevo renfermait aussi des histoires de solidarité. Comme celle du centre de la communauté juive de la ville qui offrait, pendant la guerre, soupe populaire et aide médicale d’urgence. Trois pharmacies ont aussi pu voir le jour dans Sarajevo, sous l’impulsion de La Benevolencija, une association juive datant de la fin du XIXe siècle transformée en organisation humanitaire. À sa tête, Jakob Finci, âgé aujourd’hui de 78 ans, avait participé à l’organisation de dizaines de convois d’évacuation, après avoir franchi d’innombrables points de contrôle militaire. « Au retour, une fois les bus vidés, on apportait à Sarajevo médicaments et nourriture », raconte-t-il dans son bureau feutré du centre communautaire juif, qui jouxte la synagogue ashkénaze de la ville. Il estime qu’environ « 3000 personnes » ont pu être évacuées, dont « 1000 juifs ». Car, affirme ce juriste de formation, ni ces convois ni l’aide offerte en ville n’étaient tributaires d’une quelconque appartenance confessionnelle.

Sarajevo, la « Jérusalem d’Europe » ?

Mais que reste-t-il, trente ans plus tard, de ce vivre-ensemble qui faisait toute l’identité de Sarajevo, cette « Jérusalem d’Europe » où se côtoyaient, dans une mosaïque harmonieuse, Serbes orthodoxes, Croates catholiques, Juifs et Bosniaques musulmans ? « Tout doucement, Sarajevo revient à ses valeurs d’avant-guerre », estime l’actrice Jasna Diklic. Sarajevo s’est en effet reconstruite en préservant sa douceur de vivre, ses clochers orthodoxes et catholiques se fondant aux appels des muezzins résonnant dans toute la ville.

Au carrefour des empires, de l’Orient à l’Occident, son style architectural unique, un mélange d’influences ottomanes et austro-hongroises, n’a pas disparu non plus. Mais Sarajevo, en trente ans, a vu sa population se transformer. Du demi-million de personnes qui peuplaient la ville en 1991, il en reste moins de 400 000. Beaucoup ont choisi l’exil pour de bon. Quant aux près de 160 000 Serbes que comptait Sarajevo avant la guerre, des dizaines de milliers se sont installés en Republika Srpska, l’entité serbe de Bosnie, créée dans la foulée des accords de paix de Dayton, en décembre 1995.

Photo: Charles-Frederick Ouellet La place centrale de la vieille ville dans le quartier de Mendrese (Stari Grad).

Toujours est-il que, dans un pays où tous parlent la même langue, à quelques mots près, où la religion n’est souvent qu’une affaire culturelle et où, « dans les rues, on ne saurait distinguer qui est qui », difficile de trouver source de discorde, diront des Sarajéviens comme Jakob Finci. « Le code génétique de Sarajevo, qui brillait par ce feu multiethnique, cette compréhension et la tolérance de la différence, n’a pas disparu, croit Miro Lazovic, un Serbe de Sarajevo qui s’est opposé avec ferveur à la politique de Belgrade pendant la guerre. Même si aujourd’hui la ville est peuplée à 90 % de Bosniaques, Sarajevo, c’est la capacité de rassembler plusieurs nationalités sous un même toit. » C’est aussi l’image d’une ville, indivisible, qui prend le contrepied d’une Bosnie-Herzégovine toujours tiraillée par la rhétorique nationaliste.

Avec Ermina Aljicevic

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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