Le combat des Biélorusses contre un bilinguisme de façade

Des autocollants dénonçant le président Alexandre Loukachenko ornent la vitrine d’un bar de Pologne fréquenté par des dissidents biélorusses.
Wojtek Radwanski Agence France-Presse Des autocollants dénonçant le président Alexandre Loukachenko ornent la vitrine d’un bar de Pologne fréquenté par des dissidents biélorusses.

La langue biélorusse, Yulia Boukchtanovitch en parle avec les yeux qui pétillent. C’est sa manière bien à elle de lutter contre la dictature, même en exil. La jeune femme aux longs cheveux blonds, originaire de Maladetchna, une localité au nord-ouest de Minsk, a trouvé refuge en Pologne il y a près d’un an. Là-bas, en Biélorussie, la répression féroce a poussé en deux ans des dizaines de milliers d’opposants comme elle à fuir à l’étranger.

Le 9 août 2020 a marqué le début d’un soulèvement inédit dans l’ex-république soviétique, né dans la foulée de la réélection frauduleuse d’Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994. Cet ancien directeur de ferme collective soviétique, devenu despote, a depuis maté la contestation à coups d’arrestations arbitraires, de torture et de procès bidon. Au point que le nombre de prisonniers politiques s’élève désormais à plus de 1300, selon l’organisation biélorusse des droits de la personne Viasna. Les forces de l’ordre à la botte du « dernier dictateur d’Europe » règnent en maître dans les rues du pays, et la société civile a été verrouillée. Faute de pouvoir manifester, la révolution prend désormais une forme souterraine pour les rares opposants restés au pays.

Mais la dissidence exilée, elle non plus, n’a pas mis fin à ses combats. Celui de Yulia Boukchtanovitch se porte sur le front linguistique. Face au régime de Minsk, l’usage du biélorusse, une langue slave proche du polonais et de l’ukrainien, constitue pour elle « un geste de résistance ». « En quittant mon pays, j’ai laissé derrière moi ma maison, mes amis, ma famille. Mais pas la langue. Et c’est celle-ci qui permettra à la Biélorussie de se différencier de la Russie, qui l’empêchera de disparaître. »

À raison de deux fois par semaine, à Varsovie, elle offre bénévolement des cours de langue et de culture biélorusse, destinés à un public juvénile. Le cadre est celui de l’école de langue Mova Nanova, qui comptait une vingtaine d’antennes à travers la Biélorussie jusqu’à sa fermeture forcée dans le pays à l’été 2021. C’est désormais à l’étranger, notamment depuis la Pologne et la Lituanie voisines, foyers de l’exode biélorusse, que se poursuivent ces cours.

En cette fin d’après-midi de juillet, la voix enjouée de Yulia Boukchtanovitch résonne dans la salle du centre de la jeunesse biélorusse, au coeur de la capitale polonaise. Sur les murs et fenêtres de cette ancienne succursale de banque varsovienne, convertie en local associatif, s’étalent du blanc et du rouge, couleurs devenues l’emblème de l’opposition à Alexandre Loukachenko. La leçon du lundi, égayée par des comptines et des activités de coloriage, s’apprête à commencer. Devant Yulia, et au milieu de crayons et dessins, on retrouve Ian, Arseni, Dasha… Une dizaine de petits Biélorusses, âgés de quatre à dix ans et arrivés en Pologne ces deux dernières années.

Un bilinguisme de fait,mais de façade

 

La Maison biélorusse, une autre organisation émanant de la dissidence à Varsovie, prend part elle aussi à cet effort de « biélorussification » en multipliant présentations de livres, conférences, ou dictées en biélorusse. C’est à l’adolescence qu’Ales Zarembiuk, son fondateur de 40 ans, a développé sa flamme identitaire, d’abord en lisant des ouvrages sur l’histoire du Grand-duché de Lituanie, l’ancêtre territorial de la Biélorussie. Mais comme beaucoup de ses compatriotes russophones désireux de renouer avec leurs racines, la transition du russe au biélorusse s’est avérée ardue. « Parler biélorusse avec des gens de mon âge demandait de la ténacité, j’étais l’un des seuls à le parler », dit cet activiste pourchassé par le régime, qui a gagné la Pologne fin 2010. « Après son arrivée au pouvoir, le dictateur [Loukachenko] a changé tous les programmes scolaires. Lorsque j’étais au lycée, la durée des cours de langue biélorusse est passée de 4 heures à 45 minutes. »

Le biélorusse est certes inscrit dans la Constitution du pays comme langue officielle, au même titre que le russe. Mais ce n’est là qu’un bilinguisme de façade puisque le russe domine dans l’administration, les médias publics ou à l’école. Après deux siècles de domination tsariste puis soviétique, la russification a fait son oeuvre. Et se poursuit volontiers sous la férule d’Alexandre Loukachenko, au pouvoir sans discontinuer depuis plus de 28 ans. Considéré par certains comme l’apanage de l’opposition politique ou par d’autres comme la langue des paysans, l’idiome n’est utilisé au quotidien que par une minorité : moins de 10 %, selon une étude publiée en mars 2021 par le Centre for East European and International Studies, un groupe de réflexion basé à Berlin. L’UNESCO le qualifie même de « langue vulnérable ».

Une langue à reconquérir

Mais la langue de Kastous Kalinowski — écrivain du XIXe siècle et héros de la renaissance nationale — semble retrouver peu à peu ses lettres de noblesse. La vague de manifestations de l’été 2020 a « conduit à un réveil de la conscience biélorusse non seulement sur le plan national, mais aussi linguistique », estime Radoslaw Kaleta, directeur du Département d’études biélorusses à l’Université de Varsovie. Bien que difficilement quantifiable, « l’intérêt croissant » des Biélorusses pour leur langue lui semble indéniable. Et la Pologne offre paradoxalement à ses locuteurs un écosystème plus fécond qu’en Biélorussie.

De nombreuses organisations faisant la promotion de la culture ont été liquidées au pays, et quiconque s’aventure à parler biélorusse en public s’expose à une arrestation arbitraire qui peut s’achever derrière les barreaux. Car pour Loukachenko, Homo sovieticus des temps modernes, « l’émergence de la langue et de la culture biélorusses représente un danger, cela équivaut à la libération des esprits », argumente Alesia Karolik, une enseignante membre de Mova Nanova à Varsovie. L’usage de cette langue slave, à l’instar du français pour nombre de Québécois, fait partie de son identité. « Ce n’est pas qu’une façon de s’exprimer. Il y a quelque chose de sacré à tenter de faire vivre une langue tout en sachant qu’elle peut, à terme, disparaître. »

Mikita Melkaziorau, youtubeur de 33 ans, a aussi fait le choix de délaisser le russe au profit du biélorusse. Barbe bien taillée et tatouages sur les bras, le trentenaire perfectionne sa mue linguistique depuis quelques mois, entamée peu avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. L’auditoire russophone est certes plus porteur, convient-il, « mais comme influenceur, je dois montrer l’exemple. C’est une langue passive, qui est comprise par beaucoup de Biélorusses, mais pas forcément utilisée. Des internautes m’écrivent désormais en biélorusse », se réjouit ce Varsovien d’adoption, avant d’ajouter que « pour Poutine, tout ce qui se rapporte à “l’étranger proche” est russe. Parler la langue, ça fait partie de notre révolution ».

La question linguistique n’avait pas non plus interpellé Svetlana Tikhanovskaïa, l’égérie de l’opposition biélorusse, avant 2020. Aujourd’hui, la trentenaire dit « essayer de parler en biélorusse à [ses] enfants le plus souvent possible ». « Ce n’est pas toujours facile, quand on parle majoritairement russe depuis 40 ans », avoue-t-elle dans un entretien accordé au Devoir en juin depuis son QG à Vilnius, en Lituanie. Son équipe a aussi franchi le pas à « 80 % ». Dans l’éventualité d’une Biélorussie démocratique, « reconquérir notre culture biélorusse sera essentiel », explique cette ancienne professeure d’anglais, « même si cela prendra quelques générations avant que l’on se mette à parler biélorusse ».

À l’est de la Pologne, c’est en Podlachie que se situe le foyer de la minorité historique biélorusse du pays, forte de quelque 50 000 représentants. Le biélorusse y revêt le statut de « langue minoritaire nationale », et se transmet de génération en génération, déclinée parfois en différents dialectes. Radio Racja, une station radiophonique locale, y diffuse émissions d’actualité et culturelles, et la langue est enseignée dans plusieurs lycées.

Mais cet ancrage régional est en berne, regrette Alina Vaŭraniuk, qui milite pour la préservation des traditions et de la culture biélorusses indigènes dans la région. Dans l’école primaire où elle enseigne, à Białystok, « aucun élève ne s’est inscrit [dans son cours de langue] pour la nouvelle année scolaire », regrette-t-elle. Une fatalité liée au déclin démographique et à l’expansion de la langue polonaise au sein de cette communauté ? Źmicier Kościn, journaliste biélorusse pour l’antenne régionale de la radio publique polonaise, entrevoit un autre scénario : « Peut-être qu’avec tous ces Biélorusses arrivés récemment, cela contribuera au renouvellement de la langue ici aussi… »

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