Une escalade russe entre délire et condamnation

Des manifestations ont éclaté, mercredi, dans plusieurs villes en Russie, dont à Saint-Pétersbourg (notre photo), après l’appel de Poutine à la mobilisation militaire partielle. Au moins 1000 personnes auraient été arrêtées.
Photo: Olga Maltseva Agence France-Presse Des manifestations ont éclaté, mercredi, dans plusieurs villes en Russie, dont à Saint-Pétersbourg (notre photo), après l’appel de Poutine à la mobilisation militaire partielle. Au moins 1000 personnes auraient été arrêtées.

Le président russe, Vladimir Poutine, a choisi la Journée internationale de la paix, le 21 septembre, pour faire monter la tension d’un nouveau cran dans la guerre d’invasion qu’il a lancée contre l’Ukraine le 24 février dernier. Comment ? Par un discours à la nation livré mercredi matin, dans lequel il appelle à une conscription partielle des réservistes russes pour reconstituer ses forces armées repoussées et élaguées depuis des mois par une résistance ukrainienne que l’homme fort du Kremlin n’avait pas soupçonnée.

Un appel sans précédent depuis la Deuxième Guerre mondiale en Russie, utilisé par Poutine pour braver une nouvelle fois les pays occidentaux, contre lesquels Moscou prétend devoir se défendre, mais un appel qui, à terme, pourrait conduire le président russe ailleurs que là où il espère aller. Décryptage.

Que cherche Vladimir Poutine avec son discours ?

Près de deux semaines après une contre-offensive ukrainienne efficace dans le nord-est et le sud de l’Ukraine qui a illustré la fragilité de l’invasion et de l’occupation russes, Vladimir Poutine a besoin de réaffirmer son contrôle sur la guerre, et l’appel à la conscription partielle s’inscrit dans cette logique. En substance, le Kremlin espère ainsi mobiliser près de 300 000 hommes pour les envoyer combattre dans l’ex-république soviétique.

Moscou souhaite aussi regarnir ses troupes sur le front, tout en minimisant les pertes que son armée a subies depuis le déclenchement du conflit.

 

Mercredi, le ministère russe de la Défense a évoqué un bilan humain inférieur à 6000 hommes. Des chiffres bien en deçà des 53 000 victimes russes évaluées par les Ukrainiens, mais aussi par l’analyse fine des indemnités versées aux familles des soldats morts au combat par le ministère russe des Finances. Une fuite récente de documents permet de déduire que ces pertes s’élevaient à 48 000 hommes à la fin du mois d’août dernier.

L’appel de Poutine survient au lendemain de l’annonce de la tenue de référendums d’annexion dans quatre régions sous occupation russe depuis le début du conflit. Déclenchés dans l’urgence, ceux-ci vont se tenir vendredi et dans les prochains jours. Par cette mise en scène de consultations publiques, Poutine pourrait chercher par la suite des bases juridiques afin d’intensifier sa guerre contre l’Ukraine, mais aussi contre les Occidentaux qui soutiennent l’ex-république soviétique.

Dans son discours de sept minutes à la nation, il a d’ailleurs une nouvelle fois brandi la menace nucléaire contre l’Ouest, en insistant sur le fait qu’il « ne bluffait pas ». La menace reprenait les grandes lignes de celle formulée par Moscou au commencement de la guerre, le 24 février dernier.

Que risque Vladimir Poutine avec ce discours ?

Après près de sept mois d’une guerre en Ukraine vécue par les Russes depuis le confort de leur salon, dans un environnement de vie quotidienne que le Kremlin a tout fait pour maintenir dans une certaine normalité, l’appel à la conscription, même partielle, vient désormais rapprocher le conflit de la vie de millions de Russes. Avec le risque d’accentuer une contestation à l’intérieur du pays que l’échec de la guerre éclair promise et la débâcle récente de l’armée russe face à la résistance ukrainienne ont déjà attisée.

Signe de résistance au projet guerrier de Poutine : une heure après son discours, presque tous les vols au départ de la Russie et à destination de pays où les Russes peuvent se rendre sans visa affichaient complet. Cela a touché les voyages vers la Géorgie, la Turquie et l’Arménie. En quelques heures, les vols à partir de Moscou vers l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Kirghizstan ont cessé d’afficher des sièges disponibles dans les moteurs de recherche des sites spécialisés en voyage en Russie, a rapporté le média russe RBC.

La conscription des réservistes est devenue la cible du mouvement antiguerre Vesna qui, dans la foulée du discours de Poutine, a appelé à une mobilisation générale contre l’agression russe en Ukraine et à des manifestations mercredi soir dans l’ensemble des villes du pays.

« Nous appelons les militaires russes dans les unités de combat et en première ligne à refuser de participer à “l’opération spéciale” et à se rendre dès que possible », a déclaré le groupe. « Vous n’avez pas à mourir pour Poutine. Vous êtes plus utiles en Russie pour ceux qui vous aiment. Pour les autorités, vous n’êtes que de la chair à canon, et vous allez être gaspillés sans aucune raison valable et sans but. »

Où cela peut-il mener l’homme fort du Kremlin ?

Pour le spécialiste de l’Ukraine Alexander Motyl, professeur à la Rutgers University de Newark, le discours de Poutine et son appel à la conscription ne laissent planer aucun doute sur le fait que « l’armée russe a été battue et que la Russie est en train de perdre », écrit-il dans les pages numériques du magazine 19Fortyfive.

L’analyste politique russe Dmitry Oreshkin a déclaré à l’Associated Press que l’annonce de Poutine ressemblait à « un acte de désespoir », tandis que le gouvernement britannique a qualifié les propos de Poutine d’« admission claire » que l’invasion de l’Ukraine est un échec pour le président russe.

Sur Twitter, le président du Conseil européen, Charles Michel, a indiqué que l’Union européenne allait rester « ferme » dans son soutien à l’Ukraine. Il n’y a « qu’un seul agresseur, la Russie, et un seul pays agressé, l’Ukraine », a-t-il déclaré en opposition à la réalité alternative qu’a cherché une nouvelle fois à imposer Poutine lors de son annonce.

Mercredi, l’analyste pro-Kremlin Sergueï Markov, ex-membre du parti de Poutine, s’en est fait le porte-voix en défendant la conscription sur les ondes de la BBC. Il a dit : « Les Ukrainiens sont nos frères, mais l’Ukraine est occupée par les pays occidentaux et ce sont les pays occidentaux qui se battent contre l’armée russe en utilisant des soldats ukrainiens comme esclaves. »

La nouvelle bravade de Vladimir Poutine n’a pas qu’induit une condamnation unanime des pays occidentaux. La Chine, pourtant un allié de la Russie, en général et dans ce conflit, a appelé mercredi à un « cessez-le-feu à travers le dialogue » dans le conflit en Ukraine et insisté sur la nécessité de respecter « l’intégrité territoriale de tous les pays », a déclaré un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Wang Wenbin, lors d’une conférence de presse.

« L’heure est grave », estime M. Motyl, qui parie sur « l’échec de la conscription » et la « galvanisation de l’opposition » contre Poutine. « Les révolutions commencent souvent lorsque les régimes font quelque chose d’extrêmement brutal ou stupide. La mobilisation décrétée par Poutine peut être l’étincelle qui va déclencher une déflagration politique et sociale et mettre fin à son régime », dit-il.

Les révolutions commencent souvent lorsque les régimes font quelque chose d’extrêmement brutal ou stupide Alexander Motyl »

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