Le prix de la contre-offensive ukrainienne

Selon Eugene Kolomiiets, les charniers découverts à Izioum (sur la photo), près de Kharkiv, laissent entrevoir le pire: «Ce ne sont plus des humains [qui se battent], ce sont des animaux. »
Photo: Evgeniy Maloletka Associated Press Selon Eugene Kolomiiets, les charniers découverts à Izioum (sur la photo), près de Kharkiv, laissent entrevoir le pire: «Ce ne sont plus des humains [qui se battent], ce sont des animaux. »

« Je ne peux pas crier hourra, parce que je connais le prix de ces victoires. » À travers l’écran de son ordinateur, Oksana Osmachko peine à se réjouir pleinement des récentes avancées de l’armée ukrainienne autour de Kharkiv. Sans nouvelles de son frère depuis près de six mois, et après n’avoir vu son mari que cinq jours depuis le 24 février, la jeune femme de 32 ans rappelle que les Ukrainiens paient un tribut titanesque pour cette guerre et pour le recul de l’armée russe, une nouvelle ayant enflammé les manchettes des médias occidentaux la semaine dernière.

Des morts, il y en a déjà eu trop et il y en aura encore beaucoup plus, se désole cette mère d’un jeune garçon de cinq ans. « J’ai commencé à prier beaucoup, alors que je ne priais pas avant la guerre, raconte-t-elle avec émotion. C’est la seule chose qui peut nourrir notre espoir. »

Pour Eugene Kolomiiets, un avocat qui, depuis le début de la guerre, a pris le commandement d’une unité de défense antichar, l’heure n’est pas non plus à la réjouissance. « On doit reprendre notre territoire. On doit le faire », souligne-t-il. « Mais quand on était en position défensive [sur le front est], beaucoup de combattants ont perdu la vie. Et maintenant, en passant à l’offensive, encore plus de militaires vont mourir. Peut-être trois fois plus. Et ça, le gouvernement [ukrainien] n’en parle pas. »

L’objectif personnel qu’il s’est fixé est de « s’assurer de sauvegarder les vies des 25 soldats qui sont sous ma responsabilité », dit-il. Une tâche qu’il a remplie avec succès jusqu’à maintenant, d’abord dans la région de Tchernobyl, en défendant la frontière nord de l’Ukraine pour empêcher l’entrée en guerre de la Biélorussie, puis dans l’est de l’Ukraine, en protégeant la ligne de défense de l’armée ukrainienne.

Photo: Fournie Oksana Osmachko avec son mari et leur fils de cinq ans

« Tous les jours, du matin jusqu’au soir, les Russes nous bombardaient. Nous, on n’attaquait pas. On gardait nos positions en se cachant sous la terre, dans des tranchées », même pour dormir la nuit, rapporte le père de trois enfants.

La nouvelle posture offensive de l’armée ukrainienne, qui lui a permis de réaliser des gains se calculant en milliers de kilomètres carrés, applaudis en Ukraine comme ailleurs en Occident, transforme cette réalité du terrain. « On paie un très haut prix pour ces opérations de contre-offensive », affirme Eugene Kolomiiets, qui se trouve en congé dans sa résidence de Kiev.

Photo: Fournie Pour Eugene Kolomiiets, un avocat qui, depuis le début de la guerre, a pris le commandement d’une unité de défense antichar, l’heure n’est pas non plus à la réjouissance.

À ses côtés, sa femme, Iryna Pushanko, rappelle que l’armée ukrainienne est beaucoup plus petite en nombre que celle de la Russie. Et ce ne sont pas que des militaires qui perdent la vie, mais aussi des civils, relève son mari. « Poutine ne veut pas se battre uniquement avec l’armée ukrainienne, il vise aussi les femmes, les enfants et les aînés », dénonce-t-il, en ajoutant que les charniers découverts à Izioum, près de Kharkiv, laissent entrevoir le pire : « Ce ne sont plus des humains [qui se battent], ce sont des animaux. »

Dans une entrevue accordée vendredi à l’agence de presse Reuters, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, s’est réjoui des gains rapides obtenus dans la région de Kharkiv, mais s’est gardé de décrire ces récentes victoires comme un tournant dans le conflit armé. « Il est encore trop tôt pour parler de la fin de cette guerre », a-t-il déclaré.

« Je ne sais pas si je vais vieillir »

Même si son mari, Ivan, se trouve dans la zone reprise à l’ennemi, Oksana Osmachko dit ne pas avoir beaucoup d’information sur ce qui s’y passe. « Il ne me donne pas de détails quand on parle au téléphone, parce qu’on sait que les Russes peuvent nous écouter », rapporte-t-elle à partir de la région centrale de Poltava, où elle se trouve chez ses parents, avec qui elle habite depuis le mois de juin.

Les journées sont difficiles à vivre, sur le champ de bataille comme à la maison, dit-elle. « On ne sait jamais ce qui va se passer dans la prochaine seconde. Je ne sais pas si je vais vieillir ou pas », lâche-t-elle. Du haut de ses cinq ans, son fils est hanté par les mêmes questions, impensables il y a encore sept mois. « Il me demande : qu’est-ce qui va arriver si papa meurt ? Qu’est-ce qui va arriver si moi, je meurs ? Qu’est-ce qui va arriver si toi, tu meurs ? »

Des interrogations glaçantes qui ont pris une tournure inquiétante, le 5 avril, lorsque le frère d’Oksana, Nazar, un militaire professionnel qui aura 29 ans samedi, a été fait prisonnier par les Russes. « Ça va bientôt faire six mois qu'on est sans nouvelles de lui », dit-elle, la gorge nouée. 

« J’ai posé des questions à la Croix-Rouge, j’ai rempli tous les questionnaires du gouvernement, mais on n’a eu aucune information, indique la jeune femme. Et puisqu’il a une “valeur” en tant que militaire professionnel, la Russie ne nous dit rien non plus. » Pour des raisons de sécurité, Le Devoir a accepté de taire les circonstances dans lesquelles Nazar a été fait captif.

Photo: Fournie Le frère d’Oksana, Nazar

Lorsqu’Oksana Osmachko a entendu que des tombes anonymes et des salles de torture avaient été découvertes dans la zone reprise à l’ennemi, près de Kharkiv, son souffle s’est arrêté. « Je ne comprends pas pourquoi ça arrive, pourquoi des gens veulent en tuer d’autres parce qu’ils sont Ukrainiens », sanglote-t-elle.

 

Victoire

 

À Kiev, Eugene Kolomiiets, tout comme sa femme, continue de croire farouchement en une victoire de l’Ukraine. « Je n’ai aucun doute, lance le militaire. Je ne sais pas quand, mais ce n’est qu’une question de temps. »

Même si la guerre s’est éloignée de la capitale, des sirènes y retentissent encore presque quotidiennement, et parfois plusieurs fois par jour, ce qui rappelle aux habitants qu’ils peuvent être la cible, à tout moment, d’une attaque russe. « Mais on a repris un semblant de vie normale, précise Iryna. Il y a des bouchons de circulation, les cafés et les restaurants sont ouverts comme d’habitude. »

Dans le centre de l’Ukraine, Oksana Osmachko est tout aussi persuadée que son pays sera victorieux. Mais elle déplore la corruption, qui sclérose l’armée ukrainienne et qui met la sécurité des militaires en jeu. « Tout n’est pas aussi beau que nos médias le disent », dénonce-t-elle.

Les entraînements offerts par l’armée et les équipements fournis ne sont pas toujours à la hauteur de ce qui est promis, mentionne-t-elle. « Quand [des militaires] deviennent témoins de la corruption et comprennent que ça peut leur coûter leur vie », il devient difficile pour eux de ne pas être critiques envers l’armée, dit-elle. Une cohésion qu’il faudra toutefois maintenir pour pouvoir cumuler les victoires sur le terrain.

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