En Italie, un parti néo-fasciste aux portes du pouvoir

À quelques jours du scrutin, la formation néo-fasciste de Giorgia Meloni, Frères d’Italie, est en tête des sondages avec 23,4% des intentions de vote.
Photo: Domenico Stinellis Associated Press À quelques jours du scrutin, la formation néo-fasciste de Giorgia Meloni, Frères d’Italie, est en tête des sondages avec 23,4% des intentions de vote.

C’est elle qui l’écrit. Dans son autobiographie publiée en 2021, Io sono Giorgia (Je suis Giorgia), la politicienne italienne Giorgia Meloni affirme « avoir rencontré sa véritable famille » quand, à 15 ans, elle est devenue membre de la section jeunesse locale du Mouvement social italien, la formation politique fondée en 1946 par des partisans du dictateur fasciste Benito Mussolini.

On est alors dans les années 1980, dans le quartier populaire de Garbatella, dans le sud de Rome, et la jeune fille, élevée par une mère célibataire dans un foyer modeste de la capitale italienne, se prépare alors à trouver bien plus au sein du groupe de militants nationalistes identitaires. Elle va y poser le premier jalon d’un voyage politique qui, dimanche prochain, pourrait la placer au sommet du pouvoir exécutif italien. Si la tendance se maintient.

Une ascension fulgurante pour la politicienne de 45 ans, désormais cheffe de la formation politique néo-fasciste et d’extrême droite Fratelli d’Italia — « Frères d’Italie », en français, une référence aux premières paroles de l’hymne national italien —, qui deviendrait ainsi la première femme à diriger le pays.

Avec elle, pour la première fois depuis des décennies, un parti politique qui n’a pas totalement rejeté ses racines fascistes se trouve à la porte du pouvoir.

Hasard des calendriers, le scrutin se tient le 25 septembre, presque 100 ans après la marche sur Rome de Mussolini qui a précédé l’instauration du régime dictatorial du Duce.

« C’est assez surprenant, admet en entrevue Jean-Guy Prévost, spécialiste de l’Italie au Département de science politique de l’UQAM. Mais Giorgia Meloni semble être au bon endroit au bon moment pour son parti. Elle profite actuellement d’une réorganisation des forces au sein de la coalition de centre droit, qui, en quelques années à peine, a fait passer Fratelli d’Italia de partenaire mineur à principal acteur de la coalition. »

La dernière mesure de l’opinion menée par YouTrend confirme l’analyse. À quelques jours du vote, la formation néo-fasciste se maintient en tête des sondages avec 23,4 % des intentions de vote exprimées pour la formation politique de cette ex-ministre de la Jeunesse sous Berlusconi. Juste devant le Partito Democratico, dont le projet social-démocrate est porté par Enrico Letta.

Au total, la coalition conservatrice, populiste et d’extrême droite, qui s’est donné elle-même l’étiquette de « centre droit » pour se faire plus acceptable, pourrait récolter 46 % des suffrages. Outre le parti de Meloni, la Lega (l’ex-Ligue du Nord, de Matteo Salvini) et Forza Italia, d’un Silvio Berlusconi qui poursuit son déclin, la composent.

Aux élections de 2018, Fratelli d’Italia — dont le logo reprend avec fierté la flamme tricolore du parti fasciste de Mussolini — n’était pas plus qu’un parti dans la marge, ayant récolté à peine 4,3 % des suffrages.

Capter la colère

 

« L’ascension de Fratelli d’Italia n’est pas différente de celle de tous les autres partis antisystèmes italiens depuis les années 1990, analyse le Brookings Institution, groupe de réflexion plutôt libéral ayant pignon sur rue à Washington. Le développement actuel — bien que traumatisant pour la culture politique italienne — semble être une nouvelle vague du même phénomène, avec un parti qui émerge soudainement en surfant, après les autres, sur des vagues d’Italiens protestant sans cesse. »

À la télévision et sur YouTube, les discours de la nouvelle flamme de l’électorat italien se suivent et se ressemblent, en exposant une politicienne jeune, habile, claire et directe, qui ne mâche pas ses mots pour porter les critiques confortant les peurs, les intolérances, les incompréhensions, les frustrations de sa base : ici, en tirant à boulets rouges sur la « gauche mondialiste », en diabolisant l’islam et en associant à dessein criminalité et immigration. Là, en conspuant le « lobby LGBTQ », en dénonçant des frontières mettant en péril l’avenir du pays, selon elle, et en se posant en rempart au « wokisme » ou encore à une immigration de masse, qu’elle qualifie de « planifiée et délibérée », qui cherche à remplacer les bons travailleurs italiens — et leur culture, leur tradition, leur identité… — par une main-d’oeuvre étrangère meilleur marché. Elle appelle cela de la « substitution ethnique », reformulant à sa manière la théorie complotiste d’extrême droite dite du « grand remplacement » qui se fait entendre ailleurs dans le monde, y compris au Québec, où elle est portée par des idéologues de l’extrême droite identitaire dont le discours de haine, tout comme celui de Giorgia Meloni, a été là aussi banalisé.

En 2019, dans un discours fondateur de sa nouvelle popularité livré devant une foule sur la Piazza San Giovanni de Rome, elle a dit, avec l’accent romain qu’elle cultive : « Je suis une femme, je suis une mère, je suis italienne, je suis chrétienne. Vous ne me l’enlèverez pas. »

« La montée de figures féminines à la tête de partis d’extrême droite n’est pas un phénomène nouveau. Les forces populistes voient en elles un bon placement, qui contribue à adoucir leur image. Et Mme Meloni est l’incarnation italienne de ce phénomène », souligne Jean-Guy Prévost.

La politicienne marche ainsi sur les traces de Marine Le Pen en France, mais aussi aux côtés des Alice Weidel, en Allemagne, Siv Jensen en Norvège et Pia Kjaersgaard au Danemark, dont aucune d’elles n’aura réussi à se rapprocher autant de l’exercice du pouvoir que la candidate italienne.

Normaliser la haine

 

C’est sans doute cette perspective qui pousse depuis plusieurs semaines Giorgia Meloni à afficher désormais une certaine distance avec le passé fasciste de l’Italie, qu’elle glorifiait toutefois dans une entrevue accordée à la télévision française en 1996. Elle est alors jeune militante. Elle y parle de Mussolini comme d’un « bon politicien » jamais surpassé dans les cinquante dernières années. L’existence du document a été rappelée au bon souvenir des électeurs italiens durant cette campagne. Elle répète désormais avoir une « opinion différente », sans jamais être plus précise.

Giorgia Meloni semble aussi chercher à atténuer ses critiques à l’endroit de l’Union européenne, dont l’image a été restaurée auprès de l’électorat italien en partie par la pandémie et les plans de relance économique votés par Bruxelles dont l’Italie tire profit. Mais elle reste toujours très proche du populiste autoritaire hongrois Viktor Orbán et de son modèle de « démocratie illibérale » ou encore du parti Droit et Justice du populiste d’extrême droite polonais Mateusz Morawiecki, allié de Fratelli d’Italia au Parlement européen et dont les trajectoires respectives pourraient guider la sienne.

Les forces populistes voient en [les femmes] un bon placement, qui contribue à adoucir leur image. Et Mme Meloni est l’incarna-tion italienne de ce phénomène.

 

« Les projections en matière de sièges [au Sénat et au Parlement] donnent le parti de Giorgia Meloni et la coalition de centre droit très forts, dit Jean-Guy Prévost. S’ils arrivent à franchir la barre des deux tiers du Parlement, ils vont pouvoir faire des changements dans la Constitution sans avoir à passer par un référendum », et ainsi porter une réforme du mode de scrutin pour l’élection du président en Italie. Entre autres.

Les conservateurs rêvent depuis des années de le faire élire au suffrage universel pour concentrer plus de pouvoir dans ses mains et réduire l’influence des petits partis. « Mais il est difficile de voir si c’est pour avancer vers un modèle plus français ou un modèle plus hongrois », poursuit M. Prévost.

Un vaste projet, que la politicienne et ses alliés vont devoir toutefois appréhender avec prudence dans une démocratie où le populisme est ancré depuis des lunes — et pas seulement sur la scène politique —, mais où l’absence de consensus, née d’un fort sentiment anti-élite, fragilise les alliances et complique les attaques que Giorgia Meloni pourrait vouloir porter contre les droits démocratiques.

« La volatilité électorale est très forte en Italie, et le renouvellement du personnel politique très significatif », dit Jean-Guy Prévost en parlant du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo qui, après avoir rallié les mécontents à une autre époque « est entré en décomposition ». « Le gouvernement Meloni ne va pas changer cette réalité », au risque même d’en subir à court terme lui aussi les conséquences.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que Paolo Gentiloni est à la tête du Partito Democratico, a été modifiée.

 

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