En Crimée, la guerre se rapproche

Une murale à Kharkiv, en Ukraine, montre l'attitude de l'Ukraine envers la péninsule de Crimée occupée par la Russie.
Photo: Cara Anna Associated Press

Une murale à Kharkiv, en Ukraine, montre l'attitude de l'Ukraine envers la péninsule de Crimée occupée par la Russie.

Depuis une attaque au drone et des incidents à répétition cet été, la guerre semble plus concrète en Crimée. Le 23 août dernier, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, affirmait même que « tout a commencé avec la Crimée, et tout se terminera avec la Crimée », remettant sur le tapis la nationalité de la péninsule. Car il y a huit ans, la population locale avait voté pour le rattachement à la Russie à 96 % lors d’un référendum considéré comme illégitime par la communauté internationale. Reportage.

Une brise chaude, une mer bleu azur qui lèche les plages de sable fin, sur lesquelles paressent les touristes insouciants sur leurs serviettes, un cadre semblable à toute station balnéaire européenne en été. Visite en bateau, parachute, festivals, il y en a pour tous les goûts. Seule l’absence des cris d’enfants laisse deviner le début de l’automne.

Pourtant, ici, en Crimée, on s’imaginerait davantage en mai, à croire les grandioses peintures aux couleurs écarlates sur les murs qui célèbrent le 9 mai, date de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Russie. Ces murales semblent vouloir rappeler l’adage préféré des Russes : « La Russie gagne toujours », comme pour rassurer les gens du coin, après deux explosions qui ont secoué la péninsule dans la première quinzaine d’août.

Mais une fois la fumée et la première frayeur dissipées, les habitants disent ne plus ressentir de peur. « On a une défense aérienne solide », se rassure Eva, serveuse dans un café au bord de la plage d’Eupatoria, où le ciel s’est obscurci quelques semaines plus tôt. À l’ombre du café, habituellement noir de monde, seulement quelques clients s’hydratent. « Cette année est chétive, il y a presque deux fois moins de touristes que d’habitude, regrette la jeune fille. Pas par peur, on fait tous confiance à la protection de Poutine, mais la fermeture de l’espace aérien a beaucoup affecté le tourisme. »

Quasi quotidiennement, la défense aérienne se déclenche dans le ciel criméen, mais les touristes préfèrent le prendre à la légère. « Pour moi, les avions de chasse dans le ciel sont quasiment un divertissement à part entière », s’amuse Marina, une touriste de Saint-Pétersbourg venue passer ses vacances à Saki avec ses enfants. « Où est-ce que je les verrais encore d’aussi près ? »

Ne voulant pas annuler les vacances planifiées et prépayées depuis des mois, cette famille, comme de nombreuses autres, a atteint la Crimée après des jours de trajet en voiture, en passant par le fameux pont de Kertch, « une de nos plus grandes fiertés », que le président Vladimir Poutine a inauguré en grande pompe en 2018. Reliant la péninsule avec le reste de la Russie, il est sous le viseur de l’armée ukrainienne depuis le début de la guerre.

Reproches en sous-main

 

Périodiquement, dans les villes de Crimée — particulièrement à Sébastopol —, des activistes pro-Kiev du « ruban jaune » collent sur des immeubles, des bancs et des arbres des tracts avec inscrit en lettres jaunes « la Crimée est ukrainienne », et nouent des rubans de la même couleur. L’explosion, le 16 août, de munitions dans une base militaire russe près de Djankoï, dans le nord de la Crimée, serait aussi « un acte de sabotage », selon l’armée de Poutine.

La méfiance est reine dans les quartiers de Novofedorivka, qui ont souffert des explosions de cet été, la moindre critique des autorités russes est vue comme de la traîtrise. « Je me suis pris une vague de haine des voisins lorsque j’ai évoqué à la télévision que la venue du gouverneur était de la poudre aux yeux ! Pourtant, qu’est-ce qui a été fait jusqu’à maintenant ? Rien, rien du tout », grommelle Oleg, un habitant de la ville de la côte ouest de la Crimée. Il dit avoir été le seul qui s’est dévoué pour ramasser le verre cassé dans les rues et recoller les vitres avec du plastique, sans que la municipalité s’active.

On peut alors deviner les critiques des huit années sous Vladimir Poutine seulement dans les bribes des bavardages du voisinage : les prix des produits, qui ont augmenté alors que leur qualité a baissé, les faibles retraites et la difficile employabilité, typique des régions russes. Beaucoup se plaignent aussi qu’une seule banque fonctionne ici ; la Russie a fermé les succursales ukrainiennes, sans que les banques russes veuillent s’investir par peur des sanctions occidentales.

« La Crimée est russe »

Tous concèdent que beaucoup de choses restent encore à améliorer, mais la plupart préfèrent ne retenir que le positif. Moscou a investi plusieurs centaines de milliards de roubles dans le développement du tourisme, qui fait vivre la péninsule, pour la rendre concurrentielle par rapport à l’étranger. Désormais, « dans la saison haute, il est possible de gagner ici plus que dans la capitale », explique Galina, serveuse en été dans sa ville natale, Saki, et étudiante le reste de l’année. Elle se souvient des routes cabossées, pleines de nids-de-poule, de son enfance. « Sous le gouvernement russe, les routes ont été refaites, et à présent, on roule tranquillement. La Crimée est devenue très belle en ces quelques années ! On est ravis ! » Partout en Crimée, des quais ont été construits, des plages rénovées et les places nettoyées.

Quoi qu’il advienne, on est russe et russe uniquement. 

 

Ce bouillonnement de la péninsule se devine par le trafic routier incessant. Investir dans la Crimée a permis par ailleurs d’y apporter de l’emploi. « Maintenant, les Russes ont plusieurs voitures, alors que sous l’Ukraine, beaucoup ne pouvaient pas s’en offrir une seule », se vante Evegeniy, un retraité près de la ville de Djankoï. « Et puis, on sait que la Russie s’inquiète pour nous et nous protège. L’Ukraine nous négligeait totalement ! On n’avait aucune importance à ses yeux ! »

La plupart, d’ailleurs, se souviennent avec chaleur du référendum de 2014. « C’était un véritable jour de fête ! Tout le voisinage est allé voter, même les plus âgés et les malades », se souvient Ludmila, qui est rentrée de Moscou pour l’occasion. En Crimée, elle loue des chambres aux vacanciers dans sa grande maison. « Quoi qu’il advienne, on est russes et russes uniquement », affirme-t-elle fièrement.

Une des raisons principales du plébiscite a été les tentatives de restriction de la langue russe par le régime de Kiev. « La Crimée est russe » est presque une devise ici : l’inscription se retrouve sur les banderoles à l’entrée des villes, sur les tracts collés aux murs et sur les t-shirts dans les boutiques de souvenirs.

La majorité semble souhaiter rester en Russie. Les plus audacieux sont même prêts à prendre les armes pour défendre cette appartenance à la Russie, comme Nikolai, ancien militaire. « Je suis Ukrainien et je déteste les néonazis. Mes grands-parents sont morts à la guerre, alors, moi aussi, je suis prêt à me battre pour défendre la Russie, pour vous, pour moi et pour un meilleur futur. »

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