Des avancées en Ukraine, mais toujours peu d’espoir

Une femme se tenait devant une maison détruite, à Kramatorsk, dans la région de Donetsk, lundi. 
Photo: Juan Barreto Agence France-Presse Une femme se tenait devant une maison détruite, à Kramatorsk, dans la région de Donetsk, lundi. 

Pas encore un moment décisif dans la guerre, mais peut-être le premier signe pour l’Ukraine d’un changement de ton dans le rapport de force sur le terrain.

La rapidité et l’efficacité de la contre-offensive ukrainienne dans l’est du pays depuis quelques jours ravivent désormais l’espoir d’une reprise progressive par Kiev de ses territoires envahis par les forces russes depuis plus de six mois, tout en confirmant au passage l’improvisation de l’opération militaire amorcée en février dernier par le Kremlin.

Mais, tout en étant « impressionnante », selon plusieurs analystes, cette libération de plusieurs villes et villages des régions de Kharkiv et de Donetsk des mains de l’envahisseur russe est encore loin d’annoncer une victoire pour l’Ukraine, voire la fin d’un conflit. Moscou a encore une fois promis lundi de poursuivre sa guerre d’invasion « jusqu’à ce que les objectifs fixés soient atteints ». La chute du gouvernement de Volodymyr Zelensky et le retour de l’Ukraine sous le giron de la Russie en font partie.

« Les Russes ont été pris par surprise, mais il va en falloir encore plus pour faire plier Vladimir Poutine », laisse tomber, à l’autre bout du Zoom, l’ex-colonel à la retraite Pierre St-Cyr, qui a été attaché de la Défense canadienne en Ukraine durant le conflit de 2014.

« La situation devient désormais plus dynamique sur le terrain. L’Ukraine n’a pas gagné beaucoup de terrain, mais assez pour avoir un impact psychologique immense sur sa population et pour affecter le moral de l’ennemi. »

Lundi, l’état-major des forces armées ukrainiennes a annoncé que ses troupes avaient libéré complètement pas moins de 20 villes occupées par les Russes, au cours des dernières 24 heures, et ce, après des mois de mouvement de troupes peu perceptible sur le champ de bataille. Dans certaines zones, cette contre-offensive ukrainienne a même repoussé l’ennemi « jusqu’à la frontière de la Russie », a indiqué Oleh Syniehubov, gouverneur de la région nord-est de Kharkiv, cité par l’Associated Press.

Alors que le drapeau de l’Ukraine s’est remis à flotter au-dessus de plusieurs municipalités, les autorités d’occupation de la région de Kharkiv ont indiqué avoir pris la route vers la province de Belgorod, en Russie, près de la frontière, pour officiellement venir en aide aux réfugiés, ont résumé les agences de presse russes, pour justifier ce départ soudain.

3000 km2 repris

 

Au total, l’Ukraine dit avoir repris environ 3000 km2 de son territoire dans les environs de Kharkiv depuis début septembre. C’est à peine 2,4 % des 125 000 km2 de l’Ukraine passés sous le contrôle des forces russes depuis 2014 et après la seconde invasion de février dernier.

Dans son dernier rapport, l’Institute for the Study of War (ISW), basé à Washington, précise que « les forces russes n’opèrent pas un retrait contrôlé et fuient à la hâte pour échapper à l’encerclement », accentuant l’image d’une armée en déroute.

« L’Ukraine a fait des progrès impressionnants sur le champ de bataille », note Alexander Motyl, spécialiste de l’Ukraine et professeur de science politique à la Rutgers University de Newark, tout en soulignant l’ironie des récents développements dans ce conflit : « Les troupes russes ont réagi [à l’avancée rapide des Ukrainiens] comme elles espéraient que les Ukrainiens le feraient après l’offensive du 24 février : en jetant leurs armes et en se dirigeant vers les collines », écrit-il dans les pages numériques du site 19FortyFive.

« La contre-offensive ukrainienne témoigne d’un quintuple échec [pour la Russie] : celui des renseignements russes à anticiper l’offensive, celui de la planification militaire russe pour fortifier ses défenses dans des régions potentiellement vulnérables, celui des troupes russes réticentes à mourir pour ce que plusieurs en son sein considèrent être une guerre stupide et criminelle, celui du peuple russe pour ne pas avoir le courage de sauver ses fils d’une mort certaine, et celui de Vladimir Poutine, qui laisse le travail de la guerre et des combats à un état-major », visiblement dépassé par la situation.

Les petites victoires ukrainiennes des derniers jours, soutenues par les livraisons d’armes occidentales des derniers mois, ont galvanisé le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, qui, sur les réseaux sociaux dimanche soir, a renoué avec un ton frondeur face à la Russie. « Pensez-vous toujours que vous pouvez nous intimider, nous briser, nous forcer à faire des concessions, a-t-il demandé. Le froid, la faim, les ténèbres et la soif pour nous ne seront jamais aussi effrayants et mortels que votre “amitié” et votre “fraternité”. »

Lundi, l’état-major ukrainien a affirmé que la reprise des territoires occupés avait laissé Moscou sous le choc, incitant même le commandement ennemi à suspendre l’envoi de nouvelles unités militaires en Ukraine. Une information qui n’a pas été corroborée par le Kremlin. « La situation actuelle sur le théâtre des opérations et la méfiance [des soldats russes] à l’égard de leur commandement supérieur ont contraint un grand nombre de volontaires à refuser catégoriquement la perspective d’un service dans ces conditions de combat », a résumé l’armée ukrainienne par voie de communiqué.

Poutine contesté

 

La remise en question de la guerre tend d’ailleurs à s’amplifier un peu plus au sein de la Fédération de Russie, où les élus municipaux de 18 arrondissements de Moscou et de Saint-Pétersbourg viennent de signer un appel à la destitution de Vladimir Poutine. Ils accusent l’homme fort du Kremlin de « haute trahison » pour des actions qui « nuisent à l’avenir de la Russie et de ses citoyens », entre autres. À Saint-Pétersbourg, plusieurs de ces élus ont été rencontrés par la police et devraient être poursuivis pour avoir publiquement « discrédité » l’utilisation des forces armées russes.

« Ceux qui ont convaincu le président Poutine que l’opération serait rapide et efficace… ces gens nous ont vraiment tous piégés », a accusé pour sa part Boris Nadezhdin, un ancien député, lors d’une émission d’affaire publique à grande écoute du réseau de télévision NTV, dimanche, en Russie, une critique de la guerre de moins en moins contrainte sur les ondes d’une télévision toujours largement contrôlée par le Kremlin. « Nous en sommes maintenant au point où nous devons comprendre qu’il est absolument impossible de vaincre l’Ukraine en utilisant ces ressources et ces méthodes de guerre coloniale. »

Pour Pierre St-Cyr, bien avant une victoire de l’Ukraine sur le terrain, c’est certainement « la situation interne en Russie qui va devenir le facteur déterminant pour mettre fin à ce conflit », et ce, pourvu que cela finisse par aboutir au renversement de Poutine et de son entourage. « Mais, il s’agit d’un dénouement toujours incertain et encore très difficile à prévoir », admet-il.

Le choc encaissé par les forces russes s’accompagnait toujours de l’intensité des frappes. Rien que lundi, la Russie a lancé 5 missiles, plus de 10 frappes aériennes et plus de 20 attaques par roquettes contre des cibles militaires et civiles en Ukraine, a résumé l’état-major des forces armées ukrainiennes.

À Kharkiv, après s’être attaqué aux infrastructures d’approvisionnement en eau et électricité après le départ de ses soldats, Moscou a dirigé ses frappes de missiles vers le quartier résidentiel de Nemyshlyansky, selon la même source.

En fin de journée, les tensions persistaient entre la Russie et l’Ukraine autour de la ville d’Izioum, un point important d’approvisionnement pour les forces russes. Sa libération complète « serait la réalisation militaire ukrainienne la plus importante depuis sa victoire à la bataille de Kiev en mars », selon l’ISW.

Avec l’Agence France-Presse

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