À la frontière polono-biélorusse, un nouveau rideau de fer

La Pologne s’est isolée de la «sombre dictature» d’Alexandre Loukachenko à l’aide d’un mur érigé à sa frontière avec la Biélorussie.
Photo: Michal Dyjuk Associated Press La Pologne s’est isolée de la «sombre dictature» d’Alexandre Loukachenko à l’aide d’un mur érigé à sa frontière avec la Biélorussie.

Le gouvernement polonais a érigé un mur à sa frontière orientale. L’objectif : endiguer les flux migratoires orchestrés par la dictature biélorusse. Mais la nécessité du dispositif en laisse certains dubitatifs, puisque l’obstacle est déjà contourné par de nombreux candidats à l’exil. L’inquiétude gagne également les écologistes.

C’est un petit village sans histoire, comme on en voit d’autres dans la rurale Podlachie, région tout à l’est de la Pologne, avec ses coquettes maisons en bois, son église orthodoxe au clocher doré et ses champs alentour. Opaka Duża, en cette soirée de juillet, baigne dans la brume. Seul un aboiement au loin rompt le silence de la campagne. Mais au bout de la route boueuse menant à la bourgade, le décor champêtre s’arrête brutalement. Il se dresse là, tel un rideau de fer du XXIe siècle aux portes de l’Union européenne, avec ses barres d’acier surmontées de fils barbelés : le mur qu’a érigé Varsovie à sa frontière orientale.

Jeudi 30 juin, le gouvernement national-conservateur du parti Droit et Justice (PiS) a annoncé en grande pompe avoir achevé sa construction, entamée cinq mois plus tôt. Avec pour objectif de « nous séparer de la sombre dictature » d’Alexandre Loukachenko, comme l’a affirmé fin juin le ministre polonais de l’Intérieur, Mariusz Kamiński. Car l’autocrate biélorusse, depuis près d’un an déjà, est accusé d’avoir ouvert une filière migratoire sous couvert de visas touristiques octroyés à des milliers de candidats à l’exil en provenance, pour la plupart, du Moyen-Orient. Sous les auspices de Moscou, il chercherait ainsi à se venger des sanctions occidentales imposées contre son régime. Sa réélection frauduleuse, en août 2020, avait été marquée par un soulèvement sans précédent en Biélorussie, étouffé dans la répression.

S’étirant sur 187 kilomètres, la structure, qui fait un peu plus de cinq mètres de haut, doit, à terme, être équipée de dispositifs de détection et de caméras. Mais le PiS au pouvoir ne s’est pas satisfait de barricader le flanc est de sa frontière. Pour faire face à ce qu’il qualifie de « guerre hybride » menée par Minsk, un état d’urgence a été décrété en septembre 2021. Opaka Duża a ainsi fait partie des 183 localités qui, le long des 418 kilomètres de la frontière polono-biélorusse, ont fait l’objet d’une zone d’exclusion. Et ce, jusqu’au 30 juin dernier. Pendant dix mois, donc, c’est toute cette section frontalière large de quelques kilomètres qui a été mise sous cloche, sans accès à la presse comme aux ONG. Seuls habitants et forces de l’ordre, présentes par milliers, étaient autorisés à y pénétrer.

Sans assistance extérieure, et face à des migrants souvent exténués et transis, l’impuissance a gagné nombre d’habitants des environs, comme Joanna Pawluśkiewicz. « Personne ou presque ici n’était préparé ou formé à un tel travail humanitaire, nous avons été livrés à nous-mêmes. » Il y a un an à peine, pour cette habitante de Teremiski, une bourgade située non loin de la frontière biélorusse, se balader en forêt relevait de la « routine quotidienne ». « Depuis quatre mois, je n’y vais plus, car je suis terrifiée à l’idée de trouver des corps sans vie », admet l’instigatrice du mouvement Nie dla muru (« Contre le mur »). Au moins seize personnes ont perdu la vie, et le bilan pourrait s’avérer beaucoup plus lourd. Mais la réponse des gardes-frontières polonais, depuis le début de la crise, reste celle du refoulement quasi systématique, en dépit des conventions internationales sur le droit d’asile. En dépit du fait, aussi, que les hommes de main de Loukachenko, prompts à user de la violence, empêchent souvent tout retour en arrière. Une politique dissonante face à l’accueil généreux des réfugiés ukrainiens en Pologne. De quoi indigner Joanna Pawluśkiewicz. « Les gens meurent dans la forêt, c’est notre obligation de les aider. Il y a des familles avec des enfants, des femmes enceintes, dont certaines font des fausses couches dans la forêt. »

« Au moins, on a la paix »

Le calme qui caractérisait la région, connue pour son agrotourisme, a fait place à un ballet de convois militaires, qui a certes diminué depuis la levée de la zone d’exclusion. Mais le vrombissement des hélicoptères et le va-et-vient de fourgons militaires et de soldats, fusil en bandoulière, font toujours partie du lot quotidien des villages frontaliers. De quoi dissuader les touristes, notamment à Białowieża. D’ordinaire nombreux à arpenter ce village attenant à la forêt primaire du même nom, ils se font rares cet été. Une absence que confirme Olimpia Pabian, 47 ans, derrière son comptoir qui offre petits gâteaux et bières locales. Dans son établissement — l’ancienne gare tsariste de Białowieża convertie en café douillet —, les tables de sa terrasse sont toutes inoccupées en cette matinée ensoleillée. « La saison ne sera pas bonne », diagnostique la commerçante, qui dit néanmoins s’être « habituée » à cette ambiance martiale. Son café jouxte d’ailleurs l’un des quelques campements militaires disposés un peu partout à Białowieża, recouverts de filets de camouflage.

Un peu plus loin sur la rue principale, Mirosław Pilucik admet lui aussi que l’économie locale en pâtit. Faute de clients, cet apiculteur peine à vendre ses pots de miel, bien disposés sur son étal. La militarisation de la frontière le rassure toutefois. « Au moins, on a la paix. J’ai vu à la télévision comment les migrants se comportaient à la frontière… » À quelques encablures de là, une autre commerçante, qui refuse de donner son nom, avoue pour sa part « avoir fermé [s]a maison à clé ces derniers mois ». Ici, à l’image d’une Pologne clivée, l’action gouvernementale divise. Des banderoles « en soutien à nos hommes en uniformes » ont été suspendues ici et là.

À une centaine une centaine de kilomètres au nord, des messages similaires se déploient dans les rues du village de Kuźnica, un bastion du PiS. « Pour nous, la présence de l’armée, c’est un gage de sécurité », affirme le maire de ces quelque 1700 habitants, Paweł Mikłasz. Chemise repassée et moustache bien taillée, cet ouvrier de profession désigne fièrement le mur qui s’étire dans la clairière, en lisière de Kuźnica : au plus fort de la crise en novembre, c’est là, de l’autre côté de la structure, que s’étaient massées quelque 3000 personnes d’après Varsovie, en majorité de nationalité irakienne. L’endroit, tel un symbole, ne présente plus de camps de fortune au pied de ses conifères, et les barbelés ont fait place au mur que les autorités promettent étanche. « Le mur aide beaucoup, malgré son coût élevé. Il a arrêté ces gens qui ne sont pas des réfugiés, mais des migrants économiques qui veulent se rendre en Allemagne. »

Le mur déjà contourné

Toujours est-il que l’infrastructure frontalière de 1,6 milliard de zlotys (442,6 millions de dollars canadiens) connaîtrait des ratés. Car, après une certaine accalmie ces derniers mois, le nombre de tentatives de franchissement de la frontière grimpe en flèche, rapportent les organisations humanitaires à la frontière, qui sont de nouveau fortement sollicitées. « La barrière rend la traversée plus difficile, mais pas impossible », avec ou sans capteurs, estime Katarzyna Wappa, activiste originaire d’Hajnówka, ville à une vingtaine de kilomètres de la frontière biélorusse, qui vient en aide aux exilés depuis les débuts de la crise. Certains creuseraient des trous, passeraient par les marécages, escaladeraient la structure, parfois aidés par les soldats biélorusses pour contourner l’obstacle.

Cependant, le visage de la crise semble avoir changé par rapport à l’automne dernier, selon Monika Matus, porte-parole de Grupa Granica, une organisation qui a porté assistance à près de 11 000 personnes en onze mois. La majorité des exilés proviennent désormais de pays africains, et ont souvent transité par la Russie. « Cette frontière est en train de s’imposer comme une route migratoire de plus vers l’Europe, en plus des Balkans et la Méditerranée. Les autorités biélorusses n’ont même plus besoin d’orchestrer le tout, il y a une demande et des gens qui en font un marché lucratif. »

Le bien-fondé du mur est aussi contesté par les milieux écologistes. Car l’écosystème unique de Białowieża, dernière forêt primaire de basse altitude du continent européen à cheval entre Pologne et Biélorussie, est maintenant scindé en deux. Un site classé sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979. « On peut penser qu’une barrière de cette envergure risque d’endommager la continuité transfrontalière de cette forêt, alors que les ours bruns avaient franchi la frontière ces dernières années », précise Katarzyna Nowak, chercheuse à la Station géobotanique de Białowieża. Celle-ci menace de perturber les échanges génétiques et d’isoler les populations animales. À commencer par le lynx, une espèce protégée en Pologne depuis 27 ans. Mais, pour l’heure, impossible pour les scientifiques de mesurer avec précision l’ampleur des conséquences environnementales du mur : il est interdit à quiconque de s’y approcher à moins de 200 mètres.



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