Le dur métier d’informer en temps de guerre

Un journaliste, vêtu de son gilet de presse pare-balle, réconforte une Ukrainienne, qui pleure la mort de son père, tué par un missile russe près de sa maison dans la banlieue de Kiev, le 1er avril.
Photo: Rodrigo Abd Associated Press Un journaliste, vêtu de son gilet de presse pare-balle, réconforte une Ukrainienne, qui pleure la mort de son père, tué par un missile russe près de sa maison dans la banlieue de Kiev, le 1er avril.

« Du jour au lendemain, nous sommes tous devenus des correspondants de guerre. »

C’était le 24 février dernier. La Russie lançait son offensive en Ukraine et les sirènes retentissaient pour la première fois à Kiev. Ce jour-là, la vingtaine de journalistes du Kyiv Independent sont partis comme un seul homme couvrir cette guerre, peu importe qu’ils aient été encore la veille journaliste économique, chroniqueur ou reporter culturel.

« On ne s’est pas vraiment posé la question, explique Alexander Query. La guerre occupait toute l’actualité, on s’est précipités dessus pour en parler sous tous les angles. Même ma collègue qui s’occupait de la mode s’est mise à faire des portraits de veuves de guerre. Et paradoxalement, cette guerre nous donne plus de liberté et nous permet d’explorer de nouveaux formats, que nous n’osions pas expérimenter auparavant. »

Ce Français né dans le Sud-Ouest n’a pas attendu l’invasion russe pour gagner l’Ukraine. Dès 2014, alors étudiant en journalisme rêvant de devenir correspondant de guerre, il se passionnait pour les insurgés de la place Maïdan. Mais il devra attendre 2016, alors que l’Ukraine n’intéressait déjà plus grand monde, pour débarquer à Kiev sans même parler un mot d’ukrainien ni lire l’alphabet cyrillique.

« En arrivant à l’aéroport, j’ai eu cinq minutes de flottement. Je me suis demandé ce que j’étais en train de faire. Mais ça n’a pas duré. J’ai vite été entraîné par les événements. Je me suis fait une bande d’amis ukrainiens, qui m’ont adopté. L’Ukraine a une culture ancienne, mais sa société est très jeune, et l’on s’intègre rapidement. C’est un pays où tout est à écrire. »

La mainmise des oligarques

 

Hier comme aujourd’hui, le paysage médiatique est dominé par de grands oligarques, comme Rinat Akhmetov, Ihor Kolomoïsky ou Petro Porochenko, dit le journaliste. « Mais il faut distinguer ceux qui se servent des médias pour faire des profits et ceux qui les utilisent à des fins politiques. C’est pour ça que Zelensky a fait fermer les chaînes de Viktor Medvedtchouk, très lié à Poutine, qui défendaient ouvertement la capitulation derrière un plan de paix déguisé. »

Selon Alexander Query, au début de la guerre, la situation de la presse n’avait cependant plus rien à voir avec cette époque où les journalistes qui enquêtaient sur le pouvoir pouvaient être décapités dans une clairière ou tués dans l’explosion de leur voiture en plein Kiev. « N’empêche qu’au moment de l’invasion de l’Ukraine, sans nécessairement risquer leur vie, certains journalistes pouvaient quand même se retrouver sous pression et découvrir des micros chez eux. Mais c’est surtout la perception des journalistes qui a changé. Aujourd’hui, si un journaliste est menacé par les sbires d’un oligarque, on le défendra. C’était beaucoup moins le cas avant. »

Le Kyiv Independent a été créé en 2021 à l’initiative de sa rédactrice en chef, Olga Rudenko, et des journalistes congédiés de la rédaction du Kyiv Post. En fermant ce journal, son propriétaire, l’oligarque Adnan Kivan, voulait museler la rédaction, avec laquelle il était en conflit depuis des mois.

Comme son prédécesseur, le Kyiv Independent est publié en anglais. Le journal s’adresse donc d’abord à des lecteurs étrangers, souvent membres de la grande diaspora ukrainienne (dont un important nombre de Canadiens). Mais le journal est aussi lu à l’intérieur du pays. Avec plus de deux millions d’abonnés sur Twitter, au plus fort de l’invasion il a atteint plus de 100 000 visites par jour.

« On ne pouvait décemment pas laisser la seule voix en anglais aux mains d’un oligarque, dit Alexander Query. Il fallait un journal qui puisse être lu partout, qui respecte une éthique journalistique et qui ne dépende ni du pouvoir en place ni d’un oligarque. »

La guerre de l’information

Ceux qui veulent se faire une idée de la guerre au jour le jour pourront parcourir le recueil d’articles du Kyiv Independent que publient ces jours-ci les journalistes Maria Poblete et Frédéric Ploquin (Carnet de bord de la résistance ukrainienne, Nouveau Monde). On y décrit aussi bien ces femmes qui ont accouché sous les bombes que les massacres de Boutcha et la vie quotidienne des combattants volontaires venus de l’étranger.

Partout, la guerre est synonyme de propagande. Mais Alexander Query fait la différence entre « la propagande agressive et mensongère du Kremlin » et ce qu’il appelle « la stratégie de communication de Kiev, qui est plus transparente, même si elle en fait trop, au point d’héroïser parfois un peu n’importe quoi ». Le plus bel exemple est le « fantôme de Kiev ». Cet aviateur hors pair aurait abattu à lui seul six avions russes dès le premier jour de l’offensive. Malheureusement, on n’a jamais trouvé sa trace.

Légende urbaine ou propagande ? Probablement un peu des deux, estime le journaliste. « En temps de guerre, il y a évidemment des secrets liés aux opérations. En ce qui concerne les chiffres des pertes russes, ceux des morts sont sans doute gonflés, mais ceux du matériel sont assez facilement vérifiables. Évidemment, l’Ukraine ne dévoile pas toujours ses pertes, mais si elle se mettait à mentir effrontément, on le saurait : on connaît tous quelqu’un qui est sur le front. »

L’identité ukrainienne

Pour décrire les exactions de l’armée russe, il n’hésite pas à employer le mot « génocide », pourtant contesté par de nombreux experts. Selon lui, « un article qui a fuité une semaine ou deux après que les Russes eurent essayé d’entourer Kiev expose un véritable programme génocidaire ». « Après la prise de Kiev, il était prévu d’éliminer les élites ukrainiennes et de substituer l’usage du russe à l’ukrainien. On a des témoignages de viols de masse par les soldats russes à Irpin et à Boutcha », affirme-t-il.

Génocide ou pas, le journaliste estime que nous sommes aujourd’hui devant un conflit qui risque de s’éterniser. Même si, dit-il, « la Russie n’a pas renoncé à envahir Kiev, sinon elle ne la frapperait pas encore ».

Alors que les Russes en font un argument pour justifier leur invasion, Alexander Query défend la décision prise par le gouvernement ukrainien en 2017 de faire de l’ukrainien (une langue longtemps marginalisée par le russe) la seule et unique langue de l’éducation au pays. Même dans les régions russophones. Il est normal que « l’Ukraine fonctionne en ukrainien, comme la France fonctionne en français », dit-il.

En entrevue, le poète et écrivain ukrainien Serhiy Jadan lui a confié qu’à Kharkiv, où une grande partie de la population a de la famille en Russie, les russophones se convertissaient de plus en plus à l’ukrainien. « Le russe a toujours été la langue du colonisateur, mais avec l’invasion, il est devenu la langue des envahisseurs. Les populations réagissent en embrassant l’identité ukrainienne. Une fois qu’on a vu les chars russes défiler et les soldats violer les femmes, le russe n’est plus autant le bienvenu. Aujourd’hui, une majorité d’Ukrainiens déclarent que l’ukrainien est leur langue maternelle : c’est un changement radical. De toute façon, le russe, on nous a toujours forcés à l’apprendre… »

Parti il y a déjà six ans, Alexander Query ne semble pas sur le point de revenir en France. L’Ukraine, dont l’ébullition nationale et culturelle le fascine, est en quelque sorte devenue sa patrie de coeur.

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