«Le régime russe a réussi à nous faire sortir de la rue»

Matvey Gomon ​a été emprisonné pendant 10 jours pour avoir voulu participer à une manifestation.
Photo: Courtoisie Matvey Gomon ​a été emprisonné pendant 10 jours pour avoir voulu participer à une manifestation.

Ils ont crié leur opposition par milliers durant les premiers jours de la guerre. Mais depuis, la machine répressive russe a fait son oeuvre. Pendant que l’armée russe anéantit l’Ukraine, le régime de Vladimir Poutine achève ce qu’il reste de liberté d’expression au pays des tsars. Certains dissidents russes bravent toutefois les interdits, au péril de leur sécurité. Le Devoir a discuté avec certains d’entre eux ou avec leurs proches. Deuxième portrait d’une série de quatre.

Matvey Gomon était « prêt mentalement » à se faire arrêter le 6 mars lorsqu’il s’est dirigé vers une manifestation antiguerre sur l’artère principale de Saint-Pétersbourg.

« Mais je n’ai même pas eu le temps de m’y rendre, ironise le jeune homme de 21 ans, joint chez lui à Saint-Pétersbourg. J’ai été arrêté par des policiers 10 à 15 secondes après avoir quitté la station de métro. »

La rafle policière a été si intense cette journée-là que les centres de détention de l’ancienne capitale impériale n’ont pu suffire à la tâche. « J’ai été envoyé dans une prison à environ 150 km de Saint-Pétersbourg parce qu’il n’y avait plus de place dans les cellules de la ville », se souvient Matvey.

La sentence est tombée deux jours plus tard : 10 jours de prison pour avoir violé les mesures sanitaires mises en place pour combattre la COVID (interdiction de se rassembler). « En Russie, c’est devenu une pratique courante d’utiliser les mesures contre la COVID pour des raisons politiques », laisse-t-il tomber.

Même s’il était conscient qu’il pouvait se faire arrêter, le jeune homme tenait à manifester publiquement son opposition à l’invasion militaire de l’Ukraine.

« C’était important pour moi et mes amis de montrer [au monde] que ce ne sont pas tous les Russes qui soutiennent la guerre et l’idée que l’Ukraine doit être notre ennemi », explique-t-il. Tout comme il leur était viscéral de scander haut et fort au gouvernement de Vladimir Poutine qu’ils n’approuvaient pas cette envolée guerrière. « Et surtout, qu’on n’avait pas peur de le montrer. »

Intensification de la répression

 

Sans être surpris ou choqué par son arrestation survenue le 6 mars, Matvey a été étonné par le nombre de jours d’incarcération qui lui ont été imposés. « J’ai des amis qui avaient été arrêtés dès les premiers jours de la guerre [déclenchée le 24 février] et qui avaient reçu trois jours de prison. »

Une intensification de la répression policière qui a malheureusement eu les résultats escomptés, doit admettre le jeune homme. « Ça a fonctionné à 99 %, puisqu’après la troisième semaine de la guerre, il n’y avait presque plus personne qui manifestait. Le régime a réussi à nous faire sortir de la rue. »

Matvey lui-même n’a plus participé à des actions publiques d’opposition à la guerre depuis son séjour en prison. « J’ai peur maintenant, dit-il. Si je suis arrêté une seconde fois, j’encours jusqu’à un mois de prison. Si on m’arrête une troisième fois, je pourrais passer plusieurs années derrière les barreaux. »

Comme bien d’autres protestataires, Matvey a aussi constaté que le régime de Vladimir Poutine n’était pas sur le point de tomber. « On a compris qu’on n’avait pas d’impact réel sur le gouvernement russe et que le régime était solide. Ce n’est pas quelques milliers de personnes dans la rue [sur une population de 144 millions de personnes] qui va leur faire changer d’idée pour qu’ils arrêtent la guerre », raisonne-t-il.

Censure

 

Le jeune homme continue néanmoins de tenir le même discours antiguerre en privé, assure-t-il. « Et j’ai fait un don en argent [pour soutenir les Ukrainiens]. » Matvey dit aussi continuer à s’informer sur Internet auprès de sources crédibles en utilisant un VPN pour atteindre les sites bloqués par le régime russe.

Si le régime autoritaire de Vladimir Poutine devait être renversé, ce ne serait pas par l’opposition politique, complètement anéantie, croit-il. « Je n’ai aucun espoir en une telle révolution. Mais peut-être que des changements surviendront lorsque les gens ordinaires diront que c’en est assez, parce qu’ils vont souffrir des conséquences de la guerre et que leur niveau de vie aura chuté [en raison des sanctions économiques]. »

Si les conditions économiques et sociales devaient continuer à se détériorer, Matvey n’exclut pas de quitter la Russie. « Mais pour l’instant, je reste, dit-il. La Russie c’est mon pays, ma maison. » Il est néanmoins primordial à ses yeux que le monde entier comprenne que beaucoup de Russes continuent à s’opposer à la guerre en Ukraine. « Mais on n’a pas les ressources pour réellement faire quelque chose pour l’arrêter. »

Avec Vlada Nebo



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