En prison en Russie pour avoir remplacé une étiquette de prix par un message anti-guerre

Sasha
Photo: Courtoisie Sasha

Ils ont crié leur opposition par milliers durant les premiers jours de la guerre. Mais depuis, la machine répressive russe a fait son oeuvre. Pendant que l’armée russe anéantit l’Ukraine, le régime de Vladimir Poutine écrase ce qu’il reste de liberté d’expression au pays des tsars. Certains dissidents russes bravent toutefois les interdits, au péril de leur sécurité. Le Devoir a discuté avec certains d’entre eux ou avec leurs proches. Premier portrait d’une série de quatre.

Jusqu’à 10 ans de prison. C’est la peine qu’encourt Alexandra Skochilenko pour avoir remplacé une étiquette de prix dans un supermarché de Saint-Pétersbourg par un message antiguerre.

Pendant que la vaste majorité des milliers de Russes arrêtés jusqu’à maintenant font face à des accusations de nature administrative, l’artiste de 31 ans fait partie des dizaines de personnes accusées plus sévèrement au criminel pour s’être opposées à l’invasion de l’Ukraine.

Depuis le 11 avril, Alexandra — surnommée Sasha — est détenue en attendant la tenue de son procès. Une situation inquiétante pour ses proches, d’autant plus que la jeune femme est lesbienne et qu’elle souffre de la maladie coeliaque et de bipolarité, ce qui met en péril sa santé et sa sécurité en prison.

« On vivait une vie normale jusqu’au 24 février [date du début de l’invasion russe], raconte sa conjointe Sonia Subbotina, 29 ans, jointe dans son appartement de Saint-Pétersbourg. Mais quand la guerre a éclaté, tout a changé. »

Photo: Courtoisie Puisqu’une enquête criminelle est en cours, l’étiquette qu’Alexandra Skochilenko a affichée ne peut être diffusée. Il s’agit toutefois d’une étiquette s’apparentant à celle-ci; plusieurs autres dissidents russes ayant posé le même type d’action.

Lorsque Vladimir Poutine a ordonné l’assaut du pays voisin, les deux jeunes femmes sont immédiatement sorties manifester. Comme beaucoup de Russes, Sasha entretenait des liens étroits avec l’Ukraine, explique Sonia.

« Elle a des amis à Kiev qui l’ont appelée d’une station de métro où ils s’étaient réfugiés. Elle était très inquiète pour eux. » Une angoisse étouffante qu’elle éprouvait aussi pour des enfants ukrainiens auxquels elle s’était attachée après leur avoir enseigné la scénarisation et le métier d’acteur dans un camp d’été il y a deux ans. « Elle ne pouvait pas rester silencieuse. »

Actions symboliques

 

Après avoir participé à une seconde manifestation, Sasha a été arrêtée et a passé une nuit en prison. « Par la suite, en raison du grand nombre d’arrestations et de la violence policière, les gens ont cherché d’autres moyens d’exprimer leurs opinions politiques », explique Sonia.

L’une des idées qui ont émergé sur des forums en ligne était de changer des étiquettes de prix dans les épiceries pour disséminer de l’information — sinon prohibée — sur la guerre lancée par la Russie. « Sasha voulait participer à cette action et elle a placé cinq étiquettes dans un supermarché », admet Sonia. L’une d’entre elles portait l’inscription : « L’armée russe a bombardé une école d’art de Marioupol où environ 400 personnes s’étaient réfugiées pour échapper aux bombardements. »

La jeune femme, qui avait été filmée par des caméras de surveillance, a été dénoncée par un client du supermarché, puis arrêtée. Selon Sonia, Sasha est la première citoyenne du pays à être accusée au criminel pour avoir diffusé de « fausses informations » sur l’armée russe, en vertu de la nouvelle loi répressive adoptée début mars.

Dans le cadre de l’enquête criminelle, les autorités russes chercheraient à démontrer que Sasha fait partie de l’Eighth Initiative Group, une organisation féministe de Saint-Pétersbourg, et que son action était guidée par la « haine politique ».

« Mais ce n’est pas le cas, assure Sonia. Elle a posé ce geste de manière individuelle et elle l’a fait par humanisme et par sympathie pour les gens en Ukraine. »

En vue du procès, les autorités russes réaliseront une expertise linguistique afin de déterminer si le message affiché par Sasha pour dénoncer l’attaque à Marioupol contenait de la « haine politique ». « On s’attend à de mauvais résultats de cette expertise commandée par les enquêteurs, dit Sonia. De notre côté, notre avocat a sollicité deux experts indépendants qui ont tous deux confirmé qu’il n’y avait pas là de haine politique. »

Discrimination

 

Parallèlement, l’état de santé de Sasha continue de se dégrader en prison, déplore sa conjointe. « Le fait qu’elle souffre de la maladie coeliaque n’est pas pris en considération, malgré les documents médicaux qu’on a fournis », dit-elle. Un régime sans gluten n’est pas fourni à Sasha, ce qui peut engendrer de graves conséquences pour sa santé, affirme Sonia. Sasha souffrirait actuellement d’importantes douleurs au ventre et au coeur.

La jeune femme a passé des tests médicaux en prison, mais ses avocats n’ont toujours pas eu accès aux résultats, dénonce Sonia. Sasha a été transférée le 8 juin dans un hôpital psychiatrique afin d’être évaluée pour son trouble bipolaire.

Mais puisque les deux femmes ne sont pas mariées (la loi russe interdit les unions homosexuelles), Sonia s’est vu refuser toute visite depuis le début de l’incarcération de Sasha. Et les enquêteurs lui ont indiqué qu’elle devra témoigner au procès de sa conjointe. « Si on était mariées comme on le souhaitait, ils n’auraient pas pu me faire témoigner contre elle », dit Sonia, qui est en couple avec Sasha depuis cinq ans.

Dans un pays hostile à la diversité sexuelle, le séjour de Sasha en prison est aussi ponctué de discrimination et de harcèlement, raconte Sonia. Une gardienne de prison aurait eu des gestes à caractère sexuel à son endroit, mentionne-t-elle, en ajoutant que son amoureuse subit aussi du harcèlement de la part des codétenues. « L’enquêteur lui a aussi dit qu’elle devrait se trouver un mari et s’occuper d’enfants plutôt que de faire [des actions politiques]. »

Dans cette Russie autoritaire, Sonia dit être pleinement consciente qu’elle pourrait elle aussi se faire arrêter, notamment pour ses prises de parole auprès de médias. « J’ai peur quand je suis seule chez moi et que j’entends des pas dans le corridor, souffle-t-elle. Mais tant que Sasha est en prison, et que sa vie et sa santé sont en danger, je ne veux pas quitter le pays. »

La répression politique, toujours plus grande et plus violente, ne peut être gardée sous silence, affirme-t-elle. « Dans notre pays, les mots “Non à la guerre” sont devenus un message extrémiste pour lequel tu peux être envoyé en prison, dénonce-t-elle. Il n’y a plus de liberté d’expression en Russie. »

Avec Vlada Nebo



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