Mélenchon peut-il emporter les législatives françaises?

Même si seulement 21% des Français croient possible que dans un peu plus d’une semaine, Jean-Luc Mélenchon devienne premier ministre, la progression de son vote risque à tout le moins de fragmenter la majorité présidentielle, estiment les observateurs.
Photo: Pascal Guyot Agence France-Presse Même si seulement 21% des Français croient possible que dans un peu plus d’une semaine, Jean-Luc Mélenchon devienne premier ministre, la progression de son vote risque à tout le moins de fragmenter la majorité présidentielle, estiment les observateurs.

Dans un court texte ironique publié cette semaine dans L’Opinion, le rédacteur en chef adjoint du quotidien, Olivier Auguste, imaginait un Conseil des ministres présidé par le candidat de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon. On y trouverait un « ministre de la Décroissance » et un autre « responsable de l’Annulation de la dette et chargé de la Taxation des riches ». Un autre encore aurait le titre de ministre de « l’Aliénation au travail, chargé de la semaine de 32 heures et de la retraite à 60 ans ». Évidemment, il y aurait un ministre de la « Rééducation nationale, chargée de l’élimination des comportements genrés à l’écol.e maternel.le ».

Pourtant, à 48 heures du premier tour des élections législatives françaises, l’humour n’est plus de mise. L’union de la gauche menée par le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, serait-elle en mesure de décrocher une majorité comme semblent l’indiquer certains sondages ? C’est la question que tout le monde se pose et qui a même forcé le président, Emmanuel Macron, jusque-là silencieux, à entrer en campagne à quelques jours du scrutin.

Même si seulement 21 % des Français croient possible que dans un peu plus d’une semaine, Jean-Luc Mélenchon devienne premier ministre, la progression de son vote risque à tout le moins de fragmenter la majorité présidentielle, estiment les observateurs. Le plus récent sondage Opinion Way montre qu’avec 25 % des intentions de vote, les partis de gauche regroupés dans la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (NUPES) talonnent la majorité présidentielle rebaptisée Renaissance, qui en recueille 28 %. Le sondage Ipsos-Sopra Steria réalisé quelques jours plus tôt octroyait même à la NUPES un point de pourcentage d’avance sur le parti présidentiel.

Quelle majorité ?

En nombre de sièges, la gauche n’est cependant créditée que de 160 à 200 élus. Pas de quoi gouverner, mais suffisant pour priver de justesse le président d’une majorité absolue (289 élus). Les partis de droite (Rassemblement national, Les Républicains, Reconquête) ont beau totaliser 35 % des voix, comme ils se présentent en ordre dispersé, ils ont été pratiquement absents de cette campagne. Seule certitude : l’abstention s’annonce phénoménale. À peine 46 % des électeurs s’apprêteraient à aller voter. Un nouveau record après celui de 2017 (48,7 %).

Il faut dire qu’à l’exception du président ces derniers jours, Jean-Luc Mélenchon est pratiquement le seul à avoir vraiment fait campagne. Une campagne démarrée sur les chapeaux de roues dès le soir du second tour de la présidentielle sous le slogan provocateur « Mélenchon premier ministre ». Une campagne qui est d’ailleurs allée de controverse en controverse, si bien que, contrairement aux règles de l’audiovisuel français, la NUPES a occupé en mai plus de la moitié du temps de parole consacré à cette élection à la radio et à la télévision.

Pendant que le nouveau gouvernement dirigé par la très effacée Élisabeth Borne semblait frappé d’atonie, le leader des Insoumis n’a cessé de susciter les polémiques. La dernière en date a été déclenchée par la mort samedi dernier d’une jeune femme abattue à Paris par des policiers qui auraient senti leur vie menacée par un conducteur refusant de s’arrêter. Habitué des déclarations incendiaires contre les policiers, Mélenchon a aussitôt écrit sur Twitter : « La police tue et le groupe factieux Alliance justifie les tirs et la mort pour “refus d’obtempérer”. La honte c’est quand ? » Le tollé était assuré.

Macron sort du bois

 

Comment expliquer la soudaine popularité de celui qui n’a pas franchi la barre du second tour à la présidentielle ? Certes, l’habileté du tribun à rassembler pour la première fois dans l’histoire sous l’égide de la gauche radicale les verts et les socialistes y est pour beaucoup. Mais, selon l’éditorialiste Cécile Cornudet, il n’y a pas que cela. L’électeur pratique de plus en plus ce qu’on appelle un « vote stratégique » destiné à affirmer « qu’il n’a pas envie qu’Emmanuel Macron ait les “pleins pouvoirs” », écrit-elle dans le quotidien Les Échos. Avec pour résultat que les sondages n’accordent au président qu’une faible majorité.

Habituellement, le gagnant de la présidentielle bénéficie d’une prime à l’élection législative. Ça ne semble pas le cas cette fois-ci. C’est « un fait totalement nouveau », dit le politologue Jérôme Jaffré dans Le Figaro. D’autant que « le réflexe “tout nouveau tout beau” ou bien “il faut lui donner sa chance” ne joue pas cette fois-ci ».

En brandissant l’épouvantail Mélenchon, les macronistes jouent-ils à se faire peur ? À quatre jours du scrutin, le président a été forcé de sortir de son silence pour étriller un programme qui propose une forte augmentation du salaire minimum, le retour à la retraite à 60 ans et la création de nombreux postes de fonctionnaires.

« Un programme de ruine économique pour le pays, à plus de 330 milliards d’euros non financés », a déclaré le ministre délégué aux comptes publics, Gabriel Attal. Des arguments auxquels Jean-Luc Mélenchon réplique un peu rapidement en soutenant que les 250 milliards de nouvelles dépenses créeraient une telle croissance que l’État empocherait 17 milliards d’euros de plus chaque année. Pour la ministre de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, il est inconcevable que « quelqu’un qui n’a pas été capable d’être au second tour [de la présidentielle] et qui n’est pas candidat aux législatives » puisse devenir premier ministre.

La droite absente

 

Pendant que la gauche accapare les micros, la droite, pourtant majoritaire dans le pays, semble aux abonnés absents. En début de campagne, la candidate du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, avait même semblé jeter l’éponge en concédant au président une majorité à l’Assemblée. Devant les récents sondages, la voilà qui revendique de 100 à 150 députés, alors que les enquêtes, comme la dernière d’Ipsos-Sopra Steria, ne lui en accordent que de 20 à 55. Des députés qui risquent d’ailleurs de venir principalement du nord de la France, où la présidente a fait essentiellement campagne. Dans le sud, les chances du RN semblent réduites à cause de la concurrence du nouveau parti Reconquête, mené par Éric Zemmour. Candidat dans le Var, l’ancien journaliste est un des très rares candidats de Reconquête à avoir une chance d’être élu. Son élection serait considérée comme une victoire personnelle. Quant aux Républicains, ils en sont réduits à espérer que le président n’obtiendra qu’une majorité relative et sera ainsi obligé de leur tendre la main.

La forte abstention risque de limiter, au second tour, le nombre de triangulaires et de quadrangulaires. Pour y accéder, il faut en effet obtenir 12,5 % des inscrits. Moins il y a de votants plus la barre est haute. « Le pari d’obtenir une majorité présidentielle, même composite, sera sans doute gagnant », écrit l’éditorialiste du Figaro Nicolas Baverez. Mais, ajoute-t-il, « le prix à payer sera très élevé. Alors que la France est en grande difficulté, elle aura multiplié les polémiques sans jamais discuter des défis qu’elle doit affronter ».

Comme 56 % des Français qui se disent peu intéressés par cette élection, le président lui-même en a été largement absent. Ce qui faisait dire à Alexis Brézet sur Radio Classique que si Emmanuel Macron « parle tout le temps de méthode, c’est qu’il ne sait toujours pas quoi faire [de ce second mandat] ». Peut-être en saura-t-on plus d’ici le second tour, qui se tiendra le 19 juin.

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