«Ça te ferait quoi de m’avoir comme “sugar daddy?”»

En profitant de groupes d’entraide sur Facebook, des Canadiens tentent d’exploiter des réfugiées ukrainiennes.
Photo: Julia GR En profitant de groupes d’entraide sur Facebook, des Canadiens tentent d’exploiter des réfugiées ukrainiennes.

À l’occasion du 100e jour de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Le Devoir se penche sur les victimes invisibles du conflit : les femmes ukrainiennes ayant pris la route de l’exil, en proie à l’exploitation sexuelle et financière.

Des Canadiens profitent des groupes Facebook d’entraide tenus par des bénévoles pour offrir le gîte à des Ukrainiennes contre une relation amoureuse, du travail forcé ou… carrément du sexe.

« Salut ma jolie, ça te ferait quoi de m’avoir comme sugar daddy ? » Des messages de ce genre, l’Ukrainienne Kateryna Adamchuk en a reçu plusieurs. Pourtant, dans son message publié sur le très populaire groupe Facebook canadien Host Ukrainians/Hébergeons les Ukrainiens, cette psychologue de formation ne sollicitait rien d’autre qu’un hébergement temporaire pour elle, sa fillette et sa tante, le temps de se poser, loin de la guerre, à la recherche d’une vie meilleure.

« Des messages comme ça, j’en ai bloqué et supprimé plusieurs », a expliqué au Devoir la jeune femme dans la vingtaine, qui s’apprête à installer ses pénates chez une famille en Abitibi. « Heureusement, j’en ai eu qui venaient de très bonnes personnes. »

N’empêche, sur la vingtaine de messages qu’elle a reçus au total, certains l’ont particulièrement choquée. « Plusieurs hommes m’ont écrit qu’ils voulaient m’héberger, mais sans ma fille et ma tante. Ils voulaient être payés par le sexe », dit-elle, ajoutant que certaines demandes n’étaient pas subtiles du tout. Le sugar daddy susmentionné lui offrait 200 $ par jour uniquement pour la « gâter » et la « dorloter ». « Nothing sexual », a-t-il écrit dans son message en anglais à partir d’un compte Facebook montrant plusieurs photos d’un homme exhibant fièrementses muscles, torse nu.

D’autres personnes, qui lui offraient « gratuitement » de venir vivre avec elles dans leurs luxueuses demeures, sont devenues très insistantes devant son refus. « On me disait que la ville d’Amos n’était pas une bonne ville, que j’étais stupide de vouloir aller là. » Des femmes ont aussi écrit à Kateryna Adamchuk pour lui offrir de vivre avec elles si elle faisait le ménage et les repas pour toute la maisonnée.

« J’ai reçu des messages d’hommes qui avaient des photos avec des enfants sur leurs profils. Mais il n’y avait jamais aucune femme nulle part. Seulement un homme adulte et des enfants. Je ne me sentais pas en sécurité », raconte l’Ukrainienne, qui est mariée.

Par contre, si elle s’est méfiée la plupart du temps, elle raconte avoir échangé avec un homme qui s’est avéré très insistant pour qu’elle aille vivre chez lui. Il lui posait beaucoup de questions sans répondre aux siennes. Il est devenu impoli et n’a pas caché son désir d’avoir des relations sexuelles avec elle. « Il me faisait sentir comme si je lui devais quelque chose », souligne-t-elle en disant regretter de lui avoir donné certaines informations personnelles.

Le Devoir a pu mettre la main sur des captures d’écran d’échanges privés avec des comptes « louches », contenant de rares photos et peu d’informations, sur ces groupes Facebook non réglementés.

Certains de ces échanges témoignaient on ne peut plus clairement des intentions de leurs auteurs. « Je te trouve de mon goût et je voudrais une relation amoureuse avec toi », a écrit un Québécois célibataire. À une Ukrainienne qui demandait de l’aide pour payer son billet d’avion, un homme a répondu que ce serait possible si elle acceptait « une relation amoureuse sérieuse » avec lui. Un autre proposait carrément le mariage pour faciliter les papiers.

Bon samaritain ou prédateur ?

En Europe, le phénomène est connu. De nombreux groupes de lutte contre l’exploitation sexuelle ont publiquement alerté les autorités, dénonçant les risques que couraient les réfugiées ukrainiennes sur ces groupes Facebook, comparés à des « Tinder pour les prédateurs sexuels ». Au Royaume-Uni, le programme Homes for Ukraine, qui donne des permis de séjour à des Ukrainiens qui doivent absolument être parrainés par des citoyens ou des organismes, a été critiqué par le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés parce qu’il ouvrait ainsi la voie aux profiteurs.

Au Canada, l’Autorisation de voyage d’urgence Canada-Ukraine (AVUCU), qui octroie un permis de séjour de trois ans pour travailler ou étudier, n’est pas conditionnelle à un parrainage. Mais cela n’empêche pas les Ukrainiens de chercher massivement sur les réseaux sociaux une famille de bons samaritains qui pourrait les héberger ou les aider à trouver du travail au Québec ou ailleurs au Canada.

Dès les débuts du groupe d’entraide, à la fin de février, les modérateurs bénévoles du groupe Host Ukrainians/Hébergeons les Ukrainiens ont rapidement dû intervenir devant certains dérapages. Sous des apparences de personnes bienveillantes, quelques-unes avaient plutôt des profils de harceleurs. « Je ne sais pas si ce sont de réels prédateurs, mais des cas où des hommes célibataires sollicitent des femmes, ça, c’est très fréquent », a confirmé la Montréalaise Karyna Alyeksyeyeva, l’une des administratrices principales du groupe qui compte aujourd’hui plus de 86 000 membres.

Il est difficile de mesurer l’ampleur du phénomène, car « c’est rare que des commentaires très déplacés vont être écrits publiquement », dit-elle. « On est conscients du problème, mais c’est surtout dans les messages privés que ça se passe. On n’a pas de contrôle là-dessus. »

Pour elle, il ne s’agit pas de juger qui que ce soit, mais de ne pas dénaturer les objectifs du groupe. « On ne veut pas être une plateforme pour ça. On ne veut pas mettre personne en danger non plus, il y a des personnes vulnérables là-dedans. »

Une forme de vigilance

 

Avec son groupe d’une trentaine de modérateurs, elle scrute quotidiennement des centaines de messages. Si la grande majorité sont approuvés, certains — qu’il s’agisse d’un homme qui cherche l’âme sœur ou encore d’une personne qui offre le gîte en échange d’un travail non rémunéré — sont éliminés sur-le-champ. « Les publications ne sont pas nécessairement illégales. Il y a une zone grise », note Mme Alyeksyeyeva, qui insiste pour dire que la très grande majorité des gens du groupe Facebook sont bien intentionnés. « Mais le volume est très grand. Il n’y a pas une manière efficace de le gérer. »

Chaque nouveau membre du groupe reçoit un document intitulé « Conseils de sécurité pour jumelage hôtes-Ukrainiens ». « Comme toute autre initiative visant à aider les Ukrainiens, ce groupe présente certains risques en termes d’activités de traite des êtres humains », écrivent les administrateurs, en invitant les gens à rester vigilants. On conseille notamment aux Ukrainiens de ne pas hésiter à poser des questions et d’exiger des preuves d’identité du futur hôte, et à ce dernier de fournir volontairement ces informations afin de mettre l’autre partie à l’aise.

Les modérateurs sont également très actifs. Le Devoir a pu constater qu’ils étaient très prompts à faire des mises en garde sous les publications de jeunes Ukrainiennes disant chercher un logis. « Sans vouloir faire de généralisation, disons que les femmes ukrainiennes vont souvent mettre de très belles photos d’elles, qui vont, disons, pouvoir être un attrait pour les hommes célibataires », constate Mme Alyeksyeyeva.

Des publications épinglées mettent également en garde les éventuels prédateurs. « Réfléchissez avant de proposer des offres d’accueil à caractère sexuel ou toute autre forme d’exploitation aux femmes d’Ukraine. Non seulement c’est mal, mais vous ne savez jamais à qui vous parlez ou si vous êtes surveillé par les forces de l’ordre. »

 

À voir en vidéo