Dans les Carpates ukrainiennes, l’avenir incertain des déplacés

À Pylypets, Maria, 72 ans, tente de se trouver de quoi s’habiller. Cette réfugiée originaire de Mykolaïv n’est pas prête de retrouver sa terre natale. «Vous savez, ce que nous avons vu, c’était terrible, terrible», dit-elle.
Photo: Augustin Campos Le Devoir À Pylypets, Maria, 72 ans, tente de se trouver de quoi s’habiller. Cette réfugiée originaire de Mykolaïv n’est pas prête de retrouver sa terre natale. «Vous savez, ce que nous avons vu, c’était terrible, terrible», dit-elle.

À l’heure où la guerre en Ukraine est partie pour durer, 400 000 déplacés internes sont réfugiés en Transcarpatie. Dans cette région montagneuse de l’ouest de l’Ukraine frontalière de la Hongrie, en temps de paix prisée pour ses rivières et ses stations de ski, se dessine aujourd’hui l’avenir de milliers d’entre eux. Ils essayent, tant bien que mal, de se projeter, sans savoir de quoi demain sera fait, dans une région traditionnelle où les possibilités sont rares.

Entre les murs soviétiques glacials de l’ancienne maison de la culture de la commune de Pylypets, dans les Carpates ukrainiennes, l’obscurité n’a pas tout avalé. Les lueurs du soleil qui percent à travers l’unique fenêtre laissent entrevoir l’haleine des réfugiés qui se ravitaillent ici. Dans les cartons de vêtements alignés avec soin par les volontaires, les mains zébrées de rides de Maria fouillent avec patience. Cette vieille dame de 72 ans, réfugiée originaire de Mykolaïv, ville importante du sud du pays, doit trouver de quoi s’habiller pour les beaux jours. Car, comme beaucoup d’autres, elle n’est pas prête de retrouver sa terre natale, située entre Kherson, occupée par les Russes, et Odessa, principal port du pays soumis à un blocus du Kremlin.

« Vous savez, ce que nous avons vu, c’était terrible, terrible, répète-t-elle, encore émue aux larmes, malgré les 80 jours écoulés depuis son départ. Nous voyions tous les jours les roquettes incessantes au-dessus de nos têtes, c’est pourquoi nous avons fini par partir », décrit-elle, comme si c’était hier. Son sourire fragile, orné d’un châle blanc crème, s’est effacé. Elle n’a aucune idée de quand elle pourra rentrer. En attendant, à court d’économies, elle s’occupe des tâches ménagères en échange du gîte. Et se nourrit grâce à l’aide humanitaire, qui ne cesse de fondre au gré des semaines d’une guerre persistante.

« Pas la possibilité d’aller plus loin »

Dans la commune de Pylypets — qui compte neuf villages et 7000 habitants —, encadrée par des forêts de conifères et des sommets encore enneigés au mois de mai, 4500 déplacés internes ont trouvé refuge dans les nombreuses infrastructures touristiques, chez les habitants ou dans les écoles et autres gymnases. La paix de ces montagnes est relative depuis qu’une roquette a visé la gare de marchandises d’un village à 15 km d’ici. Il s’agit du premier missile visant la Transcarpatie, région située à l’ouest de l’Ukraine, qui a accueilli 400 000 déplacés depuis le début du conflit.

« De toute façon, pour beaucoup, il n’y a pas la possibilité d’aller ailleurs ou d’aller plus loin, notamment pour les hommes en âge d’être mobilisés », souligne le jeune maire de la commune, Vitaly Pyrynets. Ces derniers jours, les familles qui le pouvaient, et l’osaient, sont rentrées chez elles. D’autres ont décidé, au contraire, de s’y établir, malgré la dureté de l’endroit.

Selon les chiffres communiqués par le maire, une centaine d’entreprises sont en train d’installer leurs bureaux en Transcarpatie. « Il y en a même probablement plus, car il y a un système de communication directe entre le secteur privé et les propriétaires locaux d’infrastructures », explique le maire, qui précise que « beaucoup de ces réfugiés ne veulent pas prendre le risque de relancer leur affaire dans la région de Kiev, malgré le semblant de paix qui y règne actuellement ». Il est en ce moment en discussion avec un entrepreneur dans le textile, qui pourrait s’installer dans la commune.

« S’adapter en un mois »

Dans le petit village d’Izki, non loin des élégantes maisons en bois typiques de la région, une autre entreprise a pris ses quartiers. Ella, 33 ans, qui habitait à Kiev avant la guerre, vient à peine de faire acheminer le matériel de brasserie du commerce en ligne qu’elle a lancé il y a sept ans. « J’ai trouvé ce modeste local, sans eau ni électricité ni toilettes, je me débrouille avec ça pour le moment », dit cette jeune femme en entrant dans l’étroit bureau, qui fait aussi office d’espace de stockage.

Chaque jour, son mari l’emmène en voiture depuis leur village, à sept kilomètres d’ici, sur un asphalte « aux mille nids-de-poule ». Sinon, la marchandise « met deux jours de plus à arriver qu’à Kiev » et le seul électricien du village se fait attendre. « Il est dans les alpages avec ses moutons actuellement. »

Mais pour cette jeune femme enthousiaste, qui prévoit d’employer quelqu’un, ce n’est qu’une question de temps. « Les Ukrainiens sont ces gens qui peuvent tout changer et s’adapter en à peine un mois », rappelle-t-elle, en écho à l’extraordinaire capacité d’improvisation démontrée par ses compatriotes sur de nombreux fronts depuis le début de cette guerre.

« Je ne trouve pas de travail »

À plus d’une heure et demie de là, au bout d’une route serpentant au milieu des abricotiers en fleurs, au pied des Carpates, le petit village de Nyzhnie Selysche est lui aussi mis à contribution. Ici, de nombreux habitants se sont consacrés à l’évacuation des zones en guerre, à l’accueil et à l’acheminement d’aide humanitaire et de vivres. Environ 1000 personnes — soit un tiers de la population locale — se sont réfugiées depuis trois mois dans ce bourg isolé parsemé de jardins vivriers.

Parmi eux, Natasha, sa mère et sa fille de trois ans, qui vivent dans une pièce du jardin d’enfants, qui accueille en ce moment 60 personnes. Affairée à couper des tomates, la jeune mère de 28 ans, employée dans un magasin de vêtements dans la capitale lorsque les roquettes n’y sifflaient pas encore, ne se plaint pas. « On a à manger grâce à la nourriture qu’on nous donne gratuitement, les gens d’ici nous aident beaucoup », dit-elle simplement.

Photo: Augustin Campos Le Devoir Le jardin d’enfants du petit village de Nyzhnie Selysche, au pied des Carpates. «On s’ennuie énormément ici, on ne fait rien de toute la journée», disent à l’extérieur Oleksandr et sa femme, Liudmila. «Si la guerre dure, on ne pourra pas rester ici.»

Mais la quête d’un travail, elle, s’avère bien plus compliquée pour cette famille aux ressources limitées, dans cette région aux salaires très bas (le salaire minimum est d’environ 200 dollars par mois) et aux emplois peu nombreux. « Je ne trouve pas, bien que je cherche dans tous les secteurs », s’inquiète la jeune femme, qui dépend des rares bus qui rallient la ville de Khoust, à une demi-heure d’ici, et de l’envoi d’aide humanitaire qui faiblit dans la région.

« On s’ennuie énormément ici »

À l’extérieur du jardin d’enfants, Oleksandr et sa femme, Liudmila, la quarantaine passée, regardent passer le temps à coups de bulles de fumée tirées machinalement dans leurs cigarettes électroniques. « On s’ennuie énormément ici, on ne fait rien de toute la journée », disent ces parents de deux enfants qui poursuivent leur scolarité en ligne. À Kharkiv, grande ville disputée de l’est de l’Ukraine, dans le garage automobile qu’ils tenaient, ils étaient habitués à travailler jusqu’à six jours par semaine. Pour ce couple aisé, « si la guerre dure, on ne pourra pas rester ici, on ne veut vivre nulle part ailleurs en Ukraine qu’à Kharkiv ». L’autre option ? Ouvrir un garage dans l’ouest de la Pologne.

Dans le village, les bruissements laissent courir l’idée que de nombreux réfugiés ne voudraient pas travailler, « bien que beaucoup d’entre eux soient bien plus riches que nous ». On s’inquiète aussi des potagers qui ne seront peut-être pas suffisants « pour nourrir tout ce monde », si la situation venait à s’éterniser dans cette région déjà densément peuplée, et malgré les distributions récentes de tubercules de pommes de terre et de maïs.

Dans le magasin de producteurs qui jouxte l’asphalte défoncé qui traverse le village, Aliona, 28 ans, est active depuis son arrivée. D’abord volontaire, elle respire, après avoir vécu l’enfer à Izioum, sa ville natale « qui lui manque tant », en partie détruite par l’armée russe et aujourd’hui occupée. « Je suis très reconnaissante envers Inna de m’avoir donné ce travail », confie celle qui a remplacé une vendeuse partie rejoindre son mari en Tchéquie, destination traditionnelle d’émigration de milliers de mains travailleuses locales. Ce revenu lui permet de subvenir aux besoins de sa mère et de son grand frère, et de ne pas redouter les prochains mois.

Car, à l’image des milliers d’autres âmes en exil, personne ne sait si elles pourront un jour retrouver leur terre natale occupée ou détruite par l’envahisseur russe.

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