Les réfugiées ukrainiennes contraintes à avorter dans la clandestinité en Pologne

Les réseaux féministes polonais sont sollicités comme jamais, avec cette affluence à la fois polonaise et ukrainienne. La Fédération polonaise pour les femmes et pour la planification familiale assiste, aux premières loges, à la détresse de femmes réfugiées qui veulent avorter.
Photo: Wojtek Radwanski AFP Les réseaux féministes polonais sont sollicités comme jamais, avec cette affluence à la fois polonaise et ukrainienne. La Fédération polonaise pour les femmes et pour la planification familiale assiste, aux premières loges, à la détresse de femmes réfugiées qui veulent avorter.

Les femmes ukrainiennes réfugiées en sol polonais se heurtent à l’une des lois les plus restrictives d’Europe en matière d’accès à l’avortement. Et même en cas de viol, ce droit reste des plus limités. Reportage.

Le calvaire de certaines réfugiées se prolonge au-delà des frontières de leur Ukraine en guerre. Elles pensaient pouvoir retrouver une relative sérénité, loin des bombardements, dans un pays frontalier membre de l’Union européenne ; en vain. Elles découvrent la réalité national-conservatrice de la Pologne et, avec elle, sa loi sur l’avortement, l’une des plus sévères d’Europe.

Nombreuses sont les Ukrainiennes qui, une fois après avoir trouvé refuge en Pologne voisine, apprennent avec stupéfaction qu’il est quasi impossible d’avoir recours à un avortement. Ce droit s’est en effet considérablement rétréci sous la houlette du parti de droite populiste Droit et justice (PiS), au pouvoir depuis 2015.

« Pour beaucoup de femmes ukrainiennes, c’est un choc. Elles viennent évidemment d’un pays où l’avortement est légal et assez facile d’accès, où les pilules abortives sont disponibles », témoigne Kinga Jelińska, fondatrice de Women Help Women, une organisation activiste internationale à but non lucratif dont l’objectif est de faciliter l’accès à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en Pologne par voie médicamenteuse.

Dans la très catholique Pologne, l’avortement est légal jusqu’à la 12e semaine de grossesse lorsqu’il est question de viol, d’inceste ou encore de danger pour la vie ou la santé de la mère. Mais, dans les faits, la démarche s’avère des plus ardues, notamment en ce qui a trait au viol.

« Aucune Ukrainienne n’a eu accès à un avortement légal sur cette base, à ma connaissance, poursuit Kinga Jelińska. C’est presque impossible, parce qu’il faut aller à la police, et ensuite obtenir un “certificat” auprès d’un procureur pour prouver le crime dont on a été victime, et ce, dans un délai limité. Il s’agit d’une procédure extrêmement lourde et désagréable, pleine de stigmates : vous devez prouver que vous avez été violée pour “mériter” un avortement. » Une contrainte qui constituait déjà un fardeau pour les Polonaises, et qui l’est d’autant plus pour les Ukrainiennes, dont certaines ont été violées par des soldats de l’armée russe.

ONG sollicitées

 

En Pologne, les organismes comme celui de Kinga Jelińska restent une planche de salut pour celles qui souhaitent interrompre une grossesse. Women Help Women, par exemple, fait parvenir des pilules abortives, évitant ainsi d’être en porte-à-faux avec la loi polonaise. Depuis le 1er mars, la coalition Avortement sans frontières (Aborcja Bez Granic) — dont fait partie Women Help Women — a reçu pas moins de 397 appels à l’aide d’Ukrainiennes. La majorité était pour l’obtention de pilules abortives ; d’autres, pour un avortement à l’étranger, hors Pologne.

« Il y a des histoires déchirantes de viols, de violence sexuelle. Mais c’est aussi l’histoire de personnes déracinées, de femmes qui ont peut-être même déjà souhaité être enceintes, or, à cause de circonstances radicalement différentes, ces grossesses deviennent non désirées », explique Mme Jelińska, insistant sur le fait « qu’aucune organisation ne demande le motif de l’IVG, car cela ne regarde personne ».

Il faut dire qu’avant l’agression déclenchée par le Kremlin, les organismes comme le sien étaient bien connus des Polonaises. Et pour cause : un jugement rendu à l’automne 2020 par le Tribunal constitutionnel polonais, inféodé au PiS, jugeait contraire à la loi fondamentale du pays l’avortement dans le cas d’une malformation fœtale. La plus haute instance judiciaire du pays ouvrait ainsi la voie à une quasi-interdiction de ce droit en Pologne, alors que cette condition représentait presque l’entièreté des cas d’IVG en Pologne.

Depuis l’entrée en vigueur du verdict, en janvier 2021, les avortements dits « clandestins » ont explosé. À elle seule, l’association Avortement sans frontières en rapporte plus de 34 000 pour l’année 2021. « En Pologne, les femmes ne peuvent pas compter sur le système de santé pour avoir recours à l’avortement, et ce sont des organismes à but non lucratif qui prennent entièrement cette responsabilité, regrette encore Kinga Jelińska. Nous avons un État qui ne fait absolument rien en ce qui concerne la santé reproductive des femmes, et la seule chose qu’il nous reste, face à ce système oppressif, c’est l’entraide et la solidarité. »

Il y a des histoires déchirantes de viols, de violence sexuelle. Mais c’est aussi l’histoire de personnes déracinées, de femmes qui ont peut-être même déjà souhaité être enceintes, or, à cause de circonstances radicalement différentes, ces grossesses deviennent non désirées.

 

Le désespoir au bout du combiné

Les réseaux féministes polonais sont ainsi sollicités comme jamais, avec cette affluence à la fois polonaise et ukrainienne. La Fédération polonaise pour les femmes et pour la planification familiale (Federa) assiste, aux premières loges, à la détresse de femmes réfugiées qui veulent avorter. Une ligne téléphonique ouverte a même vu le jour spécifiquement pour les femmes ukrainiennes, afin qu’elles puissent se confier dans leur langue. C’est une gynécologue ukrainienne, originaire de Kiev, qui en est responsable.

« Beaucoup d’entre elles ne sont même pas capables de prononcer le mot viol. Et elles disent juste “vous savez, ils m’ont fait quelque chose… Et j’ai besoin d’un avortement, pouvez-vous m’aider ?” Les histoires que nous entendons sur les viols de guerre… C’est une échelle d’horreur que je ne peux pas décrire », déplore Antonina Lewandowska, militante au sein de la Federa. Elle soutient même que des Ukrainiennes décident de ne pas fouler le sol polonais, préférant interrompre leur grossesse en Ukraine, malgré la menace persistante des bombardements. « Elles sont tombées enceintes et connaissent la réalité antiavortement ici, et préfèrent rester dans un pays en guerre : elles sont terrifiées à l’idée d’être forcées de mener à terme leur grossesse. »

Justyna Wydrzyńska, elle aussi, entend parfois le désespoir au bout du combiné. Cette Polonaise de 47 ans et militante aguerrie du droit à l’IVG au sein de l’organisme Aborcyjny Dream Team raconte que, « dans les premiers jours de la guerre, la plupart des appels concernaient des femmes enceintes de quelques semaines qui voulaient arrêter leur grossesse, elles étaient dans la plus totale incertitude ».

Puis, les appels de celles ayant été victimes de viol ont commencé à arriver. « Le plus dur ? Pour moi, c’est d’éviter de poser des questions sur leur situation lorsqu’elles racontent elles-mêmes avoir été violées. Car cela peut faire remonter les traumatismes », explique Justyna Wydrzyńska.

En revanche, les priorités du lobby antichoix, particulièrement fort en Pologne, sont ailleurs. Ces derniers jours, des lettres ont été envoyées dans plusieurs hôpitaux du pays par l’Institut Ordo Iuris afin de vérifier si le nombre d’avortements résultant de viols a augmenté dans la foulée de l’invasion de l’Ukraine. La raison ? C’est que « beaucoup femmes ont fui également l’Ukraine pour pratiquer un avortement en Pologne », affirmait au média Wirtualna Polska la semaine dernière Katarzyna Gęsiak, qui représente l’organisme catholique fondamentaliste et proche du PiS.

Un activisme qui se déploie aussi sur le terrain. En mars, Kaja Godek, l’égérie du mouvement antiavortement en Pologne, a d’ailleurs lancé une campagne auprès des réfugiées. Des militants de sa fondation — Życie i Rodzina (« Vie et famille ») — se sont rendus jusqu’à la frontière polono-ukrainienne pour y distribuer des brochures qui, telle une mise en garde, martèlent que « l’avortement est un homicide et le pire des crimes ». L’illustration du document est tout aussi évocatrice : un fœtus.



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