Une «techno» à Matignon

La première ministre de la France, Élisabeth Borne 
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse La première ministre de la France, Élisabeth Borne 

« Tout ça pour ça ! » Lorsque la nomination d’Élisabeth Borne a finalement été annoncée, après deux semaines d’un suspense inédit sous la Ve République, ce sont ces mots qui sont spontanément montés des salles de presse et des plateaux de télévision. La surprise, c’est qu’il n’y avait pas de surprise !

Ces longs jours de tergiversation avaient pourtant laissé penser que le président préparait « quelque chose ». On pouvait croire qu’il allait débaucher une personnalité marquante comme il l’avait fait en 2017 avec Édouard Philippe, venu des Républicains. À moins qu’il recrute une vedette de l’écologie, puisqu’on savait depuis des semaines que le nouveau venu serait responsable de la transition climatique. Ou encore un élu de terrain afin de casser son image technocratique.

En recrutant l’une des ministres les plus effacées et fidèles, qui œuvrait discrètement depuis cinq ans dans le gouvernement, ce deuxième quinquennat s’amorce au contraire avec un président qui assume entièrement cette image. Jamais élue ni candidate à une élection, cette polytechnicienne de 61 ans est issue du Parti socialiste, où elle a été cheffe de cabinet de Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement. Si la compétence de celle que l’on compare parfois à un « couteau suisse » ne semble pas faire de doute, on la dit à la fois efficace, mais aussi parfois brutale.

Élisabeth Borne s’est surtout distinguée au gouvernement par sa réforme de l’assurance chômage et des lois du travail. Des réformes libérales qui lui ont d’ailleurs déjà valu les critiques unanimes autant de la gauche radicale que de la droite populiste. Dans des mots presque identiques, Jean-Luc Mélenchon dénonçait une « maltraitance sociale », et Marine Le Pen, un « saccage social ».

« Un exécutant »

La presse française semble unanime pour dire que celle qui n’est que la deuxième femme à accéder à Matignon, après Édith Cresson en 1991, sera avant tout « un exécutant ». Entre la culture d’un Pompidou, l’élan d’un Chirac, l’intelligence d’un Rocard et la délicatesse d’un Fillon, Emmanuel Macron semble avoir surtout choisi une personnalité qui ne risque pas de lui faire de l’ombre.

À l’époque où il était à l’Élysée, Nicolas Sarkozy n’avait pas hésité à qualifier son premier ministre de simple « collaborateur ». Même si la Constitution précise que c’est le premier ministre qui « détermine et conduit la politique de la nation », Emmanuel Macron s’inscrit dans cette veine afin de cumuler tous les pouvoirs à l’Élysée. Son secrétaire général, l’influent Alexis Kohler, faisant en réalité office de véritable numéro deux.

« Chacun a compris que désormais, le premier ministre n’est devenu qu’une sorte de directeur de cabinet de Macron », a déclaré l’eurodéputé du Rassemblement national Thierry Mariani. Emmanuel Macron « exprime ainsi sa volonté de ne rien céder de son pouvoir à un politique qui pourrait s’autonomiser et mener son propre agenda », ajoute dans Le Figaro le professeur de droit public Benjamin Morel.

Une rumeur persistante veut d’ailleurs que le choix d’Élisabeth Borne ait été un choix par défaut. Selon plusieurs, la directrice du groupe immobilier Nexity, Véronique Bédague, ainsi que la patronne des députés socialistes à l’Assemblée nationale, Valérie Rabault, auraient refusé le poste. À la dernière minute, Emmanuel Macron aurait même cédé à la gauche de son parti en ne nommant pas l’ancienne députée de droite Catherine Vautrin parce qu’elle a milité et voté contre le mariage homosexuel en 2013.

« Élisabeth Borne n’est là que par défaut, lance la directrice de l’hebdomadaire Marianne, Natacha Polony. […] Elle est ce choix évident et facile qui s’impose quand rien d’autre n’a été possible. » Selon un sondage d’Odoxa-Backbone Consulting réalisé pour Le Figaro, à peine 57 % des Français se disent satisfaits de sa nomination. C’est 12 points de moins que pour Édouard Philippe au même moment.

Reste à la nouvelle venue à passer l’épreuve du politique. Traditionnellement, un premier ministre nommé sitôt après l’élection présidentielle a en effet pour tâche de mener la campagne des législatives, qui se dérouleront les 12 et 19 juin prochains. Même si elle est candidate dans le Calvados, personne n’imagine Élisabeth Borne en tribun haranguant les foules.

« […] elle est l’incarnation de cette haute technicité qui a marqué le premier quinquennat, au risque de creuser la fracture entre la base et le sommet. Sa nomination est, à cet égard, un vrai risque, à moins qu’à la faveur des élections législatives la technicienne se révèle plus politique », peut-on lire dans l’éditorial du journal Le Monde.

Pour l’historien Maxime Tandonnet, le choix d’une femme issue de la gauche montre que le président a moins besoin qu’avant de séduire la droite, d’autant que pour les législatives, la menace viendra plutôt de la gauche avec la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, qui regroupe les insoumis, les socialistes et les écologistes. Cette « clarification », écrit-il dans Le Figaro, offre cependant à la droite « une fenêtre, certes étroite, pour revenir au premier plan ».

La véritable épreuve de force surviendra après les législatives, lorsqu’il faudra faire adopter le passage de l’âge de la retraite de 62 à 65 ans. Une proposition rejetée par deux Français sur trois qui ont voté pour le Rassemblement national ou La France insoumise ou qui se sont abstenus. Après avoir échoué dans son premier mandat avec un projet plus vaste réformant l’ensemble du régime des retraites, Emmanuel Macron ne peut pas se permettre un second échec.

La seule certitude, c’est que rien ne sera pardonné à la nouvelle première ministre. D’autant plus qu’elle arrive en poste à un moment où les principaux signaux de l’économie sont en train de virer au rouge.

Un gouvernement sans surprise

Le remaniement le plus long de la Ve République aura finalement accouché de peu de surprise. La principale nouveauté est la nomination de Pap Ndiaye à l’Éducation nationale et à la Jeunesse. Celui qui remplacera Jean-Michel Blanquer, en poste depuis 2017, est un historien spécialiste des minorités et de l’histoire sociale des États-Unis. Frère de la romancière Marie Ndiaye, il a siégé au Conseil représentatif des associations noires de France et a dirigé le Musée de l’histoire de l’immigration. Les principaux ministres régaliens restent en poste, comme Bruno Le Maire à l’Économie, Gérald Darmanin à l’Intérieur, et même le très controversé Éric Dupond-Moretti à la Justice. L’ambassadrice de France au Royaume-Uni, Catherine Colonna, hérite des Affaires étrangères, et c’est la Franco-Libanaise Rima Abdul-Malak, ancienne conseillère à la mairie de Paris, qui sera à la Culture. Sans qu’on sache vraiment pourquoi, la Franco-Grecque Chrysoula Zacharopoulou assumera la charge de la Francophonie. Cette gynécologue s’est fait remarquer pour sa lutte contre l’endométriose, une maladie qui touche les femmes en âge de procréer. Les réactions ont été particulièrement vives du côté de l’extrême droite concernant le nouveau ministre de l’Éducation. Pour Marine Le Pen, « la nomination de Pap Ndiaye, indigéniste assumé, à l’Éducation nationale est la dernière pierre de la déconstruction de notre pays, de ses valeurs et de son avenir ». Même son de cloche du côté d’Éric Zemmour, candidat malheureux de la droite nationaliste et du parti Reconquête : « Emmanuel Macron avait dit qu’il fallait déconstruire l’Histoire de France. Pap Ndiaye va s’en charger. » Le leader de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon, a au contraire salué cette nomination. Avant de se demander « où est passé le tournant écologique et social dont on nous avait rebattu les oreilles ».



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