Moscou déclare Radio-Canada et CBC «persona non grata»

La Russie ferme le bureau de CBC/Radio-Canada à Moscou, une antenne ouverte il y a 44 ans, du temps de l’URSS, et annonce la résiliation des accréditations et des visas des correspondants canadiens. Les dirigeants du média public ont appris la nouvelle ce mercredi matin en lisant la dépêche d’une agence de presse. Le bureau emploie neuf personnes, dont six Russes.

« C’est un jour noir. On est extrêmement déçus. Je dirais même qu’on est sous le choc », a commenté en après-midi Luce Julien, directrice générale de l’information de Radio-Canada. « Il faut comprendre aussi que, de mémoire, c’est quand même la première fois qu’un gouvernement étranger ferme l’un de nos bureaux. Pour le journalisme international, on s’entend que c’est une très, très mauvaise nouvelle. »

La société d’État était la seule entreprise de presse canadienne présente en Russie avec des correspondants permanents. Mme Julien a l’intention d’ouvrir un autre bureau dans la région, comme l’ont fait d’autres médias étrangers, y compris pour couvrir les événements en Russie.

La porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe, Maria Zakharova, a présenté la fermeture du bureau comme une réplique à l’interdiction à la mi-mars des chaînes Russia Today, en anglais, et RT France par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). La décision est venue après une demande du fédéral suivie d’une consultation publique.

L’exercice avait conclu que la présentation de ces deux chaînes d’information continue ne se conformait « ni aux normes que doivent suivre les services canadiens » ni aux politiques de la Loi sur la radiodiffusion.

« Au Canada, c’est pas le gouvernement, c’est pas moi, c’est pas un ministre qui a pris la décision », a commenté mercredi le ministre du Patrimoine canadien, Pablo Rodriguez. « C’est le CRTC qui a consulté une tonne de Canadiens, a rendu une décision de presque 7000 mots là-dessus. En Russie, c’est simplement le ministre qui dit : “On met tous les journalistes dehors.” Une différence fondamentale entre les deux. »

De son côté, le premier ministre Justin Trudeau a ajouté qu’il était « extrêmement important de toujours soutenir la liberté de la presse et le travail professionnel que fournissent les journalistes partout dans le monde ».

D’autres médias ont déjà subi le même sort que CBC/Radio-Canada. Moscou a fermé le bureau de Deutsche Welle dès le début mars, moins de deux semaines après le début de l’invasion de l’Ukraine, évoquant là aussi l’interdiction de RT en Allemagne. La fermeture du média russe avait toutefois été décidée par Berlin le 22 décembre 2021 parce qu’il n’opérait pas sous une licence allemande, mais bien sous un permis serbe.

Guerre diplomatique

 

Tamara Altéresco, qui occupe le poste de correspondante de Radio-Canada en Russie depuis quatre ans, fait une lecture plus englobante de la décision russe.

« Pourquoi sommes-nous bâillonnés, sanctionnés aussi durement ? Il y a une guerre diplomatique avec le Canada en ce moment, c’est évident, et le journalisme canadien indépendant en fait les frais », a-t-elle noté depuis Montréal, aux côtés de Mme Julien, lors de la conférence de presse en ligne. « La Russie voit le Canada [où résident 1,5 million de personnes d’origine ukrainienne] comme une petite Ukraine. […] Ce qui nous trouble, c’est la décision du gouvernement russe de nous punir pour ce qu’il reproche au gouvernement canadien. »

Le spécialiste des correspondants de guerre Aimé-Jules Bizimana, professeur au Département des sciences sociales de l’UQO, adopte la même perspective. « On est face à une guerre diplomatique. C’est l’action diplomatique très dérangeante, très visible du Canada qui explique la décision de fermer le bureau. »

Dans les faits, les journalistes de CBC/Radio-Canada ont déjà quitté Moscou à la suite de l’adoption d’une loi contrôlant les médias d’information sur le territoire russe ; la diffusion de nouvelles jugée non conforme à la ligne officielle sur la guerre en Ukraine y est maintenant passible de 15 ans de prison. La société d’État canadienne et la plupart des groupes médiatiques occidentaux — la BBC, CNN, le New York Times — ont depuis préféré retirer leurs équipes journalistiques du pays.

C’est l’action diplomatique très dérangeante, très visible du Canada qui explique la décision de fermer le bureau

 

Pour compenser, depuis le 15 février, Radio-Canada a envoyé une quinzaine d’équipes en reportage dans la région. Mme Altéresco elle-même travaillait en dehors du pays depuis quelques semaines.

Un fait déjà accompli

« Oui, on sanctionne un média, mais dans les faits, c’était déjà fait, commente le professeur Bizimana. Radio-Canada n’était plus déjà là. […] Les mesures législatives russes contre les médias, c’est essentiellement une mesure domestique, pour fermer l’espace aux opposants ou aux médias indépendants. Moscou ne veut pas que circule l’information sur la guerre. Les médias étrangers n’étaient pas les premiers visés ; les Russes ne s’informent pas à Radio-Canada ou à CBS ou sur Deutsche Welle. »

Moscou ne veut pas que circule l’information sur la guerre

 

Il souligne aussi que la Russie n’a aucun intérêt à se retrouver dans les médias occidentaux en ce moment, le monde entier prenant fait et cause pour l’Ukraine. « Les Russes sont les agresseurs. Les correspondants ont un attachement pour l’Ukraine. Et comment ne pas l’être avec ce qui se passe ? »

Il souligne finalement l’importance de la guerre des images dans ce conflit de l’ère numérique. Les citoyens captent et diffusent la plupart des vidéos du front. Les belligérants et leurs alliés eux-mêmes en rajoutent en montrant la destruction de cibles russes, par exemple. « Sans les images d’amateurs, il reste quoi de la couverture médiatique de la guerre ? Les correspondants de guerre ont toutes les difficultés à s’approcher du front, dit-il. C’est donc difficile de comprendre ce qui se passe sur le terrain. Les Russes n’hésitent pas à tirer sur n’importe qui. 



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