De plus en plus d’Ukrainiens réfugiés en Pologne rentrent «à la maison», malgré la menace

Un autocar à la gare de Varsovie. «Dans les dernières semaines d’avril et en ce début de mai, de 16 000 à 21 000 personnes par jour ont franchi la frontière de la Pologne à l’Ukraine, affirme la politologue affiliée au Centre de recherche sur la migration de l’Université de Varsovie Dominika Pszczółkowska. Certains jours, il y a même davantage de personnes qui arrivent en Ukraine que l’inverse.»
Photo: Patrice Sénécal Le Devoir Un autocar à la gare de Varsovie. «Dans les dernières semaines d’avril et en ce début de mai, de 16 000 à 21 000 personnes par jour ont franchi la frontière de la Pologne à l’Ukraine, affirme la politologue affiliée au Centre de recherche sur la migration de l’Université de Varsovie Dominika Pszczółkowska. Certains jours, il y a même davantage de personnes qui arrivent en Ukraine que l’inverse.»

Le danger ? « Bien sûr que je le ressens, regardez ce qu’il se passe à Khmelnytskyï… » Svetlana Kravchuk sort son téléphone, et y montre la notification d’une alerte antiaérienne diffusée dans cette région de l’ouest de l’Ukraine. C’est là que Svetlana habitait, jusqu’à ce que l’invasion russe la contraigne à se réfugier en Pologne voisine avec ses deux filles, Amalya et Aryna. C’est aussi là qu’elle s’apprête à remettre le cap.

Par cette soirée chaude de mai, les trois patientent sur le quai numéro 10 de la gare routière de Zachodnia, à Varsovie. Aryna, 7 ans, est accoudée sur une grande valise arborant une épinglette Wolna Ukraina (l’Ukraine libre). Quelques bus en direction du pays en guerre s’enfilent déjà sur la voie de départ, et celui qu’elles attendent ne tardera pas à arriver.

Après deux mois d’exil dans la capitale polonaise, Svetlana a fait le choix de « rentrer à la maison », en Ukraine. Même si elle sait que là-bas, de l’autre côté de la frontière, la menace plane toujours, que les bombes russes continuent de tomber. « Mais je suis tellement fatiguée d’être ici. Alors, je préfère repartir en Ukraine aider à tisser des filets de camouflage pour nos militaires. » En effet, à Varsovie, Svetlana Kravchuk « n’en pouvait plus d’attendre, de ne rien faire ». Elle dit même désormais préférer l’inconfort des abris antibombes au sentiment d’impuissance qui l’habite en étant loin de chez elle.

Son séjour en Pologne a été ponctué de désagréments. D’abord, le loyer : le propriétaire du logement où elle séjournait exigeait d’elle pas moins de « 1500 dollars américains par mois », soit trois fois plus qu’une location moyenne d’un appartement à Varsovie, où les capacités d’hébergement arrivent, il est vrai, à saturation. Puis, lorsqu’elle a appris le refus de l’ambassade américaine de lui délivrer des visas à elle et ses enfants, c’en était trop : le soir même, elle pliait bagage.

En Ukraine, cette mère de 36 ans retrouvera son mari, engagé auprès des Forces de la défense territoriale, ces civils qui ont consenti à prendre bénévolement les armes. Khmelnytskyï est toujours épargnée par les combats, mais Svetlana n’en restera pas moins sur ses gardes. « La situation a beau être relativement calme dans notre ville, il n’existe aucun endroit totalement sûr en Ukraine. D’autant qu’à proximité du lieu où nous habitons se trouve une centrale nucléaire. »

« Certes, je suis inquiète, comment pourrait-il en être autrement ? Mais je ne peux pas rester assise ici éternellement, je suis mentalement épuisée. C’est difficile de quitter son mari quand on ne sait pas si on va le retrouver vivant. Nous pensions bien qu’il y aurait une guerre, mais personne ne pouvait imaginer que ce serait aussi terrible. »

Laisser sa vie derrière soi

Ola Spychak, elle aussi, veut retrouver sa vie d’avant, ou du moins ce qu’il en reste. « En voyant la manière dont mes proches en Ukraine endurent l’épreuve, ça me donne la force d’y retourner, je veux être parmi eux. » À la gare routière de Varsovie, en ce jeudi soir, elle accompagne sa sœur qui rentrera bientôt chez elle, dans la région de Lviv. Le lendemain, Ola la rejoindra avec ses enfants. Consciente du risque « comme tout le monde », elle admet son inquiétude de remettre les pieds dans son pays, quitté deux mois plus tôt. Mais son mari lui manque terriblement

« Ce qui m’importe maintenant, c’est que mes enfants retrouvent leur père, et que nous soyons réunis malgré les circonstances. Mon mari a même aménagé notre abri antibombes de manière qu’il soit plus confortable au cas où il serait nécessaire de nous y terrer », lance-t-elle. « Le plus difficile, en étant réfugiés de guerre, c’est de laisser derrière soi toute une vie bâtie pendant des années, une maison dans laquelle nous avons investi… D’un seul coup, en prenant la fuite, l’on réalise que l’on n’a plus rien, juste une valise. Être séparés ainsi de sa famille provoque un grand sentiment de solitude. »

Nombreux sont les Ukrainiens à imiter Svetlana et Ola. Il faut dire que, pour certains, l’exil est parfois tout aussi pénible que l’angoisse de la guerre. Depuis le début de la guerre, plus de 5 millions d’Ukrainiens ont fui leur pays, en majorité vers la Pologne. Mais le nombre d’Ukrainiens faisant désormais le chemin inverse, après s’être réfugiés quelques semaines dans un pays frontalier, ne cesse de croître. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, sur la même période, quelque 1,1 million de réfugiés sont déjà retournés dans leur pays.

À la gare de Zachodnia, depuis plusieurs semaines déjà, le ronron des autocars en direction de l’Ukraine symbolise ce chassé-croisé. C’était, dans les premiers jours du conflit, l’un des foyers de l’exode ukrainien ; c’est devenu celui des Ukrainiens qui retournent au bercail. Au soleil couchant, des mères avec leurs bébés montent à bord d’un autocar à destination de Ternopil, dans l’ouest. Sur le quai voisin, d’autres chargent de bagages le coffre de bus allant vers Kiev, Vinnytsia, Ivano-Frankivsk… Du matin au soir, les départs s’effectuent des dizaines de fois par jour.

Ce genre de scène, au début, déstabilisait Aleksandra, 41 ans. « Mais après quelques semaines, on s’habitue au fait qu’ils reprennent la route vers l’Ukraine », avoue cette bénévole qui, depuis deux mois, vient en aide aux Ukrainiens transitant à la gare de Zachodnia. « Ils n’ont jamais voulu quitter vraiment l’Ukraine, c’est la guerre qui les a forcés à fuir. »

Le phénomène n’étonne pas non plus Dominika Pszczółkowska, politologue affiliée au Centre de recherche sur la migration de l’Université de Varsovie. « Dans les dernières semaines d’avril et en ce début de mai, de 16 000 à 21 000 personnes par jour ont franchi la frontière de la Pologne à l’Ukraine. Certains jours, il y a même davantage de personnes qui arrivent en Ukraine que l’inverse. Après un important flux de réfugiés vers la Pologne en février et mars, le nombre [d’arrivées] est plus ou moins stable », décrypte-t-elle. Une vague inversée qui s’expliquerait surtout par le retrait des troupes russes dans la région de Kiev, puisqu’elles se cantonnent désormais dans l’Est et le Sud ukrainien. Si les Ukrainiens savent pertinemment que personne n’est à l’abri de bombardements sournois, même dans l’ouest du pays, beaucoup font le risque calculé d’un retour au pays.

La mobilisation générale décrétée dès le début de l’invasion russe de l’Ukraine a aussi empêché les hommes âgés de 18 à 60 ans de quitter le territoire ukrainien. Soit autant de maris, de frères, de pères séparés de leur famille ayant fui les bombes dans des pays frontaliers. « Après quelques semaines ou deux mois, bien des familles veulent se réunir. Beaucoup de personnes ont aussi des parents âgés qui sont restés en Ukraine, dont la plupart ne voulaient pas entreprendre ce voyage long et parfois périlleux. Ils ont peut-être besoin d’aide », poursuit Mme Pszczółkowska.

Retrouver son chez-soi

S’exiler à contrecœur, Kateryna Gavrylova, elle non plus, n’a pas pu le supporter longtemps. Originaire de Mykolaïv, dans le sud du pays, cette femme de 36 ans s’est réfugiée en Pologne il y a deux mois. Or, début mai, elle a fait le choix de rentrer en Ukraine, pas chez elle, mais à Kovel, dans l’ouest du pays. « Nous allons y vivre avec mon mari et mes enfants, nous rentrerons chez nous dès que tout ira mieux. »

En Pologne, l’adaptation n’a pas été aisée pour celle qui n’avait jamais mis le pied à l’étranger auparavant. « Je n’ai jamais réussi à trouver un travail lors de mon séjour à Varsovie, et quand les employeurs apprenaient que j’avais deux enfants à ma charge, ils ne voulaient même plus me parler. » En mars, Le Devoir l’avait rencontrée au Centrum Wielokulturowe (Centre multiculturel), à Varsovie, où elle avait l’espoir de trouver un emploi. Kateryna a finalement dû s’improviser femme de ménage quelques heures par semaine.

Anna Zadvorna a eu plus de chance. Arrivée en Pologne elle aussi au début de la guerre, cette professeure ukrainienne de maternelle a pu être embauchée comme « assistante-traductrice » dans une école publique en banlieue de Varsovie, et ses enfants ont pu poursuivre leur scolarisation dans le système polonais. Mais décision a été prise de retourner à Ternopil, dans l’Ouest ukrainien. Non pas qu’elle déconsidère la solidarité de la sociétécivile polonaise, qui a accueilli à bras ouverts l’exode ukrainien depuis le 24 février.

« Mais ma fille veut retrouver sa chambre et ses jouets et, à vrai dire, tout nous manque tout simplement, notre maison, nos amis, nos proches… » énumère la mère trentenaire, veste en cuir sur le dos et pile de bagages à ses pieds. Dans l’établissement scolaire où elle travaillait en Pologne le temps de son séjour, elle a remarqué qu’au fil des dernières semaines, plusieurs enfants ukrainiens ne venaient plus en classe : eux aussi, un à un, sont repartis en Ukraine.

À la gare de Zachodnia, on rencontre également des exilés qui voyagent vers des destinations plus à l’est encore, et plus dangereuses. Maryna Prokobenko, par exemple, s’apprête à regagner Kharkiv, sa ville natale, pilonnée sauvagement depuis plus de 70 jours. Son autocar arrivera dans une quinzaine de minutes : elle se rendra d’abord à Lviv, puis, de là, Maryna reprendra la route vers Kharkiv. La femme de 26 ans aux longs cheveux noirs rit nerveusement en évoquant les couvre-feux qu’elle s’apprête à retrouver, ou encore les « bombardements quotidiens dont personne ne sait où ils atterriront ». Entre « l’anxiété à l’idée de retrouver la guerre et la joie de retrouver son foyer », Maryna est partagée.

Quant à sa nièce et à sa sœur, avec qui elle est arrivée en Pologne une journée après le début de l’invasion russe, elles resteront à Varsovie. « Pour ma part, je sens que c’est le moment de rentrer. Là-bas, à Kharkiv, je serai plus utile », affirme cette médecin ORL travaillant dans un hôpital de sa région. « Ma famille me manque, et ma mère est en territoire occupé, je n’ai pas de ses nouvelles depuis un mois. J’espère la revoir. J’ai une maison à Kharkiv, mais ici je n’ai rien. Il n’est pas surprenant de voir tous ces gens qui reviennent en Ukraine. Quand on quitte ses repères de manière inattendue et en catastrophe, on se rend vite compte d’une chose : il n’existe pas de meilleur endroit que son chez-soi. »

Avec Yuliia Kromido et Nadiia Khrustalova

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