Participer à l'effort de guerre en Ukraine en quelques clics

Kiev met à profit l’image de son président charismatique pour récolter les dons de citoyens en plus de ceux d’États.
Photo: Capture d'écran Twitter Kiev met à profit l’image de son président charismatique pour récolter les dons de citoyens en plus de ceux d’États.

Assis derrière son bureau, Volodymyr Zelensky vous regarde droit dans les yeux, et sollicite votre portefeuille. Le président ukrainien a lancé jeudi une campagne de sociofinancement par laquelle tout un chacun, où qu’il se trouve dans le monde, peut participer à l’effort de guerre contre la Russie.

« Ici, en un clic, vous pouvez donner des fonds pour protéger nos défenseurs, pour sauver nos civils et pour reconstruire l’Ukraine. Tous les fonds vont être transférés à la banque nationale de l’Ukraine et alloués au ministère compétent », indique le président Zelensky lui-même sur sa page Twitter.

Créé sur mesure par le gouvernement de l’Ukraine, le site Web United24 incite les internautes à envoyer quelques dollars américains, ou leur équivalent en cryptomonnaie. Il offre le choix de financer directement l’armée, le système de santé ukrainien ou encore la reconstruction du pays. On promet des comptes rendus hebdomadaires des progrès réalisés grâce à l’argent des donateurs qui souhaitent emprunter cette voie parallèle à l’aide officielle, organisée par les États.

« Si jamais les fonds ne sont pas affectés comme annoncé par le site, comme si j’ai choisi de donner pour de l’aide médicale, je n’aurai aucune façon de savoir si mon argent va être utilisé de cette façon-là », prévient Michelle Cumyn, professeure à la Faculté de droit de l’Université Laval et experte en financement participatif.

Comme la campagne recueille les paiements sur son propre site, sans passer par les plateformes de sociofinancement internationales connues, comme GoFundMe, le donateur peut donc dire adieu à ses recours en cas de problème.

Sociofinancement gouvernemental

Cette campagne ukrainienne sort aussi de l’ordinaire du fait qu’elle est l’équivalent d’une remise directe de dons à un gouvernement, analyse Mme Cumyn. D’habitude, le sociofinancement est une initiative privée qui sert justement à pallier les lacunes de l’action gouvernementale. Les plateformes les plus connues interdisent d’ailleurs le versement de fonds à des entités gouvernementales étrangères, conformément à des lois américaines.

« Ce qui est inusité, c’est de faire une campagne de sociofinancement qui implique l’armement des militaires », renchérit Dominique Arel, professeur à l’Université d’Ottawa et titulaire de la Chaire en études ukrainiennes.

Il précise que des initiatives de sociofinancement avaient déjà émergé localement pour financer l’achat d’équipement non létal et de vêtements pour les soldats qui se battaient dans l’est de l’Ukraine dès 2014. « Il y a cette tradition-là en Ukraine », dit-il, notamment parce que les institutions du pays, comme l’armée, étaient rongées par la corruption.

« Les mécanismes de contrôle ne sont pas spécifiés pour ce sociofinancement », spécifie M. Arel, qui ajoute toutefois que l’armée a été profondément réformée depuis cette époque. Il croit que le nouveau portail, qui met à profit « le principal atout de l’Ukraine, l’image du président Zelensky », sera surtout utile pour la reconstruction, puisque de nombreux pays offrent déjà à l’Ukraine une importante aide militaire.

Questionnée sur le sujet, la ministre fédérale des Affaires étrangères, Mélanie Joly, n’a pas découragé l’envoi de dons privés au gouvernement de M. Zelensky. « C’est toujours un choix [de donner ou non à cette campagne] qui relève de tout un chacun, mais en même temps, les Québécois et les Canadiens peuvent être [sûrs] que le gouvernement du Canada, qui les représente, [agit en ce qui concerne] le conflit actuel », a-t-elle lancé en marge d’une rencontre avec son homologue de la Suède à Ottawa, jeudi.

La ministre Joly a rappelé que son gouvernement a envoyé pour 500 millions de dollars supplémentaires d’aide militaire, a versé 150 millions en aide humanitaire et s’est engagé à prêter à l’Ukraine jusqu’à un milliard de dollars par l’intermédiaire du Fonds monétaire international.

Sous la loupe au Canada

L’appel aux dons du public par l’Ukraine survient à peine une semaine après que le Canada est devenu le premier pays au monde à encadrer plus strictement les plateformes de sociofinancement dans le but d’éviter qu’elles financent des activités illégales, y compris par le biais de cryptomonnaies.

Le gouvernement fédéral s’est inquiété de l’étonnant succès de deux campagnes de sociofinancement du Convoi de la liberté, vaste manifestation antigouvernementale contre les mesures sanitaires qui a perturbé le centre-ville d’Ottawa pendant trois semaines cet hiver. Un total de plus de 20 millions de dollars a été collecté, d’abord sur la plateforme GoFundMe, puis sur sa concurrente GiveSendGo. Seul un de ces millions a finalement pu être versé aux organisateurs.

Certaines dispositions des mesures d’urgence invoquées par le gouvernement pour déloger les occupants forçaient les plateformes de sociofinancement à déclarer des transactions soupçonnées de financer des activités illégales. Cette obligation n’incombait jusque-là qu’aux institutions financières et aux fournisseurs de services de paiement. Un règlement publié le 27 avril l’a élargie pour de bon au sociofinancement.

« À l’égard des sites de sociofinancement, nous sommes le premier gouvernement qui a mis en place ces dispositions », a confirmé le responsable de la division des crimes financiers et de la sécurité au ministère des Finances du Canada, Julien Brazeau, lors d’un comité parlementaire mardi.

La campagne United24 de l’Ukraine semble toutefois exclue des nouvelles règles fédérales, qui ne concernent que les plateformes « qui dirigent ces services vers les Canadiens », indique le Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada (CANAFE) dans un courriel envoyé au Devoir.

Par contre, le CANAFE pourrait avoir dans sa mire d’hypothétiques initiatives semblables du côté russe, puisqu’il a aussi comme mission d’empêcher le blanchiment d’argent provenant de l’évitement des sanctions contre la Russie.

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