Vers un accord historique à gauche pour les législatives françaises

Dans cette «Nouvelle Union populaire écologique et sociale», Jean-Luc Mélenchon dit voir la possibilité que, malgré la réélection d’Emmanuel Macron, la gauche obtienne une majorité à l’Assemblée nationale.
Photo: Daniel Cole Associated Press Dans cette «Nouvelle Union populaire écologique et sociale», Jean-Luc Mélenchon dit voir la possibilité que, malgré la réélection d’Emmanuel Macron, la gauche obtienne une majorité à l’Assemblée nationale.

Pour la première fois depuis des lustres, les partis de la gauche française se présenteront unis aux prochaines élections législatives des 12 et 19 juin prochains. Arrivé troisième aux présidentielles derrière Emmanuel Macron et Marine Le Pen, le candidat de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon est sur le point de boucler un accord qui devrait permettre aux candidats de sa formation, La France insoumise (LFI), mais aussi d’Europe écologie Les Verts (EELV), du Parti communiste (PC) et du Parti socialiste (PS) de se présenter sous la même bannière. Soumis à de fortes dissensions internes et presque au bord de l’implosion, seul ce dernier n’a toujours pas ratifié cet accord dans lequel les « éléphants » du parti ne voient rien de moins que la disparition annoncée du parti de Léon Blum, Pierre Mendès France et François Mitterrand.

Dans cette « Nouvelle Union populaire écologique et sociale », Jean-Luc Mélenchon dit voir la possibilité que, malgré la réélection d’Emmanuel Macron, la gauche obtienne une majorité à l’Assemblée nationale. Le tribun laisse même planer sur ses affiches (« Mélenchon Premier Ministre ») l’idée que les législatives pourraient l’élire chef du gouvernement. À la nuance près que, selon la Constitution, seul le président a le pouvoir de nommer le premier ministre.

Dans ces négociations se jouent la réélection de nombreux députés et la possibilité de préserver un groupe reconnu à l’Assemblée pour des partis qui, comme EELV (4,6 %) et le PS (1,7 %), ont mordu la poussière à la présidentielle. En 2017, malgré ses sept millions de voix au second tour, Jean-Luc Mélenchon n’avait fait élire que 17 députés. Même si la gauche a rarement été aussi minoritaire dans le pays et si LFI jouit de peu d’implantation locale, cette entente pourrait assurer un bloc d’une centaine de députés de gauche, peut-être plus. Voilà qui pourrait permettre à cette nouvelle coalition de revendiquer le rôle d’opposition, d’autant qu’à droite, aucun accord ne semble possible entre Le Rassemblement national, Reconquête et Les Républicains.

Ces négociations viennent aussi confirmer l’effacement à gauche de la social-démocratie face à un parti qui ne craint pas de se revendiquer de la tradition révolutionnaire. Une première depuis que, dans les années 1970, le PS avait ravi au PC l’hégémonie à gauche.

Plusieurs positions de LFI entrent d’ailleurs en contradiction avec celles des autres partis, comme la suppression du nucléaire, la nationalisation de nombreux secteurs de l’économie, la retraite à 60 ans, la promotion du multiculturalisme, la « désobéissance » aux traités européens et le retrait de l’OTAN.

Rupture consommée

Mais au Parti socialiste, rien ne va plus. Depuis que le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, a accepté de s’asseoir à la table de négociation pour sauver les sièges de ses 28 députés, les critiques n’ont cessé de fuser. Plusieurs y ont vu l’arrêt de mort d’un parti aujourd’hui à l’agonie, mais qui compte encore beaucoup d’élus locaux.

Je pense qu’on fait une erreur […] parce que le pro-gramme de Mélenchon est une rupture par rapport à l’histoire socialiste et parce qu’il n’est pas praticable.Il ne peut unir ni les gauches ni les Français.

Dans un long texte publié sur Facebook, l’ancien ministre socialiste Bernard Cazeneuve a indiqué qu’il « ne pourrait, en conscience et en responsabilité, demeurer dans le parti dont les dirigeants auront oublié ce qu’il fonde et perdu leur boussole ». L’ancien premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis n’a pas hésité à dénoncer « une OPA » (offre publique d’achat) sur l’ensemble de la gauche. « Je pense qu’on fait une erreur […] parce que le programme de Mélenchon est une rupture par rapport à l’histoire socialiste et parce qu’il n’est pas praticable. Il ne peut unir ni les gauches ni les Français. »

La rupture semble consommée entre la députation, plus jeune et soucieuse d’être réélue, et ceux qu’on surnomme les « barons », à commencer par l’ancien président François Hollande. Il fut le premier à lancer la fronde puisque, dit-il, cet accord mettrait « en cause les principes mêmes qui sont des fondements de l’engagement socialiste ».

L’ancien député de l’Essonne et fondateur de SOS Racisme, Julien Dray, évoque ouvertement une « capitulation politique » et appelle les militants à la « désobéissance ». La présidente de la Région Occitanie, Carole Delga, l’ancienne secrétaire d’État Hélène Geoffroy et l’ex-ministre Stéphane Le Foll n’hésitent pas eux non plus à parler de « soumission » et de « reddition ».

Mardi soir, aucun accord n’était encore en vue avec les socialistes, dont plusieurs élus n’ont pas attendu cet accord pour entrer en campagne. Au cœur des désaccords se trouvait le nombre de circonscriptions que pourrait revendiquer le PS, aujourd’hui réduit à la portion congrue. « En réalité, on est en train de s’apercevoir que les gauches ne sont pas si irréconciliables », a souligné le porte-parole socialiste Pierre Jouvet. Une réponse à l’ancien premier ministre Manuel Valls, qui a longtemps théorisé l’existence de deux gauches « irréconciliables » et qui sera candidat pour Emmanuel Macron.

La revanche de Mélenchon

Parmi les points d’accord qui font particulièrement réagir les anciens ministres socialistes, on trouve notamment le retour de la retraite à 60 ans et la suppression de la loi El Khomri sur l’organisation du travail, votée sous le gouvernement socialiste de François Hollande.

Selon plusieurs observateurs, cet accord apparaît comme une revanche pour le chef de LFI, qui avait claqué la porte du PS en 2008. Triomphant malgré sa défaite à la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon n’a d’ailleurs pas hésité à traiter François Hollande de « has been » en lui reprochant de vouloir « rester à quai » alors que le « train de l’Histoire » est en marche.

Pour « ceux qui ont exercé des responsabilités dans ce grand courant social-démocrate du pays », a déclaré le président du Modem, François Bayrou, allié à Emmanuel Macron, cet accord signifie « la fin de tout ce qu’ils ont fait, la ruine de tout ce qu’ils ont voulu faire ».

Selon un sondage de la firme Cluster17, dans le scénario le plus favorable, une telle coalition pourrait permettre à la gauche de décrocher jusqu’à 34 % des intentions de vote le 12 juin prochain. Mais combien de députés ? Cela, personne ne le sait, puisque seuls les candidats qui obtiendront 12 % des voix se qualifieront pour le second tour, ce qui risque de donner lieu à de nombreuses triangulaires. Depuis que les élections législatives se déroulent deux mois après les présidentielles, jamais un président ne s’est vu refuser une majorité à l’Assemblée nationale.

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