En Pologne, les petits Ukrainiens reviennent sur les bancs d’école

La traductrice et assistante Katia vient en aide à des élèves de l’Ukraine qui ont fui leur pays en raison de la guerre. Une classe a été nouvellement créée pour eux au lycée Limanowski de Varsovie, en Pologne. Selon le ministère de l’Éducation polonais, pas moins de 180 000 écoliers ukrainiens ont intégré le système scolaire du pays depuis l’invasion russe.
Photo: Wojtek Radwanski Agence France-Presse La traductrice et assistante Katia vient en aide à des élèves de l’Ukraine qui ont fui leur pays en raison de la guerre. Une classe a été nouvellement créée pour eux au lycée Limanowski de Varsovie, en Pologne. Selon le ministère de l’Éducation polonais, pas moins de 180 000 écoliers ukrainiens ont intégré le système scolaire du pays depuis l’invasion russe.

Un sourire discret se dessine sur le visage du jeune Dyma Tarandiuk, 12 ans. Devant lui, bien disposés sur la grande table, trois cahiers, des stylos et une poignée de crayons-feutres. De banales fournitures scolaires qui illuminent ses yeux bleus. Car, pour lui, c’est le symbole d’un retour à la normalité.

La guerre en Ukraine a forcé Dyma à laisser derrière lui tous ses repères, ses proches, ses amis. À Jytomyr, non loin de Kiev, les bombardements se faisaient incessants. Avec sa mère, Oksana, et sa cousine Anna Melnyk, le 7 mars, il a rejoint la capitale polonaise. En Pologne, loin de l’angoisse des alertes antiaériennes, le garçon peut retrouver une certaine insouciance et renouer avec d’autres préoccupations. À commencer par « se faire de nouveaux amis ». En ce jeudi de mars, il s’apprête à s’installer sur les bancs de l’école primaire no 103. « Ici, il y a plein d’enfants ukrainiens, on va pouvoir discuter ! » se réjouit-il.

L’établissement scolaire du quartier de Mokotów, à Varsovie, a accueilli plus de 82 enfants ukrainiens depuis le début de la guerre. « C’est le propriétaire de l’appartement où nous séjournons qui a recommandé d’aller dans cette école pour inscrire mon fils. Les Polonais nous aident beaucoup », se réjouit Oksana, qui espère trouver un travail en attendant le retour de la paix dans son pays. « C’est important qu’il continue d’aller à l’école. Il fera d’abord une classe préparatoire pour étudier intensivement le polonais avant de rejoindre les élèves de son âge. »

Car l’exil signifie aussi, pour Dyma, l’apprentissage d’une nouvelle langue. « Ce n’est pas facile pour ces enfants, car ils doivent se plonger dans un univers étranger ; ils n’étaient pas préparés à quitter leur pays », atteste Olga Rachkovska, professeure assistante ukrainienne travaillant auprès des enfants non polonais. Selon elle, la barrière linguistique est réelle, mais pas insurmontable : il existe une certaine proximité entre l’ukrainien et le polonais, deux langues slaves qui n’utilisent toutefois pas le même alphabet. « Ce sont des enfants, ils apprennent vite ; en une ou deux semaines, ils sont capables de communiquer. Je dirais qu’il y a 60 % de ressemblances entre les deux langues. Après, pour les Ukrainiens russophones, [qui sont majoritaires dans l’est de l’Ukraine], c’est un peu plus dur », explique Mme Rachkovska.

Lors de son embauche à l’école no 103, il y a un peu plus de deux ans, la femme originaire de Ternopil, dans l’ouest de l’Ukraine, travaillait surtout avec des enfants russophones venus de Biélorussie. Dans la foulée de la réélection frauduleuse du despote Alexandre Loukachenko, plusieurs s’étaient réfugiés en Pologne voisine pour fuir la répression. Mais depuis le 24 février, date marquant le début de l’invasion russe en Ukraine, c’est une vague de petits Ukrainiens qu’Olga accueille.

Entre autres tâches, elle assiste parents et enfants dans leurs démarches d’inscription scolaire, et au-delà. « Si j’ai le temps, je suis à côté de l’enfant et je lui explique en ukrainien ou en russe. J’aide les parents à remplir les documents. […] Aussi, la cuisine est un peu différente [en Pologne et] en Ukraine ; c’est normal que les enfants fassent un peu de difficultés pour manger au début. »

Une solidarité sans faille

 

Le comportement de chaque enfant « dépend souvent de la région en Ukraine d’où ils viennent », observe-t-elle. Ceux venant des environs de Lviv, dans l’ouest du pays, une région moins marquée par le conflit, ne sont pas aussi ébranlés que les enfants provenant du sud ou de l’est de l’Ukraine, qui sont sous le feu de Moscou. « Les enfants qui ont vu la guerre de près sont très stressés. Souvent, leur père est resté en Ukraine pour combattre, puisque les hommes de 18 à 60 ans ne peuvent pas quitter le pays. Il est donc important que ces enfants s’occupent à l’école. Qu’ils soient avec de la compagnie de leur âge, qu’ils ne voient pas leur mère pleurer. Nous avons accueilli récemment un enfant de Kherson [une ville occupée par l’armée russe]. Il est encore effrayé. »

Ici, dans cette école accueillant des jeunes de 7 à 15 ans, la solidarité avec les Ukrainiens s’affiche partout, à l’image du reste de la société civile polonaise. Au-dessus de chacun des locaux ou presque — des toilettes à la bibliothèque, en passant par les salles de classe —, on a apposé des inscriptions en alphabet cyrillique. Çà et là sont affichés des dessins et des cœurs aux couleurs de l’Ukraine. Des drapeaux polonais et ukrainiens s’entrelacent un peu partout sur les murs.

Dans le bureau de la directrice, c’est aussi la bienveillance qui prévaut. Auprès de chaque nouvel écolier venu d’Ukraine qu’elle accueille entre les murs de son établissement, Danuta Kozakiewicz use de son petit secret : Pola, l’ourson en peluche. « ‘‘Bonjour, je m’appelle Pola, bienvenue à l’école !’’ C’est comme ça que je le présente. Ils le serrent contre eux, et ils se sentent déjà mieux après », raconte la Polonaise aux cheveux noirs. Pour communiquer, elle utilise son « anglais pas terrible », ses rudiments de russe appris durant la période communiste et « beaucoup d’empathie ».

L’historienne de formation explique aussi qu’un psychologue ukrainien a pu récemment être embauché grâce à des fonds de la mairie. « Il aide les enfants dans les situations les plus difficiles, par exemple lorsqu’ils reçoivent un appel téléphonique indiquant que leurs pères ont été blessés et sont hospitalisés. »

Six réfugiées ukrainiennes ont aussi été recrutées pour épauler les enseignants polonais. Pendant les cours, l’utilisation du téléphone est désormais autorisée afin que les élèves et les enseignants puissent utiliser des logiciels de traduction pour se comprendre mutuellement. Des classes réservées aux enfants ukrainiens ont également été mises sur pied pour accélérer leur apprentissage de la langue polonaise.

Un système sous pression

 

Les institutions polonaises se sont vite mises en ordre de marche pour accueillir les petits Ukrainiens fuyant les hostilités. Début mars, le gouvernement a adopté un projet de loi régularisant le statut des réfugiés ukrainiens en Pologne pour au moins 18 mois, leur donnant ainsi accès aux écoles. Selon le ministère de l’Éducation polonais, pas moins de 180 000 écoliers ukrainiens ont intégré le système scolaire du pays, dont les trois quarts à l’école primaire.

Une intégration qui ne fait que croître, et qui représente déjà tout un défi pour les écoles.

Les autorités ont certes promis un soutien financier conséquent pour que le système tienne le coup — tout en assurant que plusieurs centaines de milliers d’enfants pourront encore intégrer les écoles polonaises dans les mois à venir — , mais ces dernières commencent déjà à être bout de ressources. « Le problème, c’est qu’en temps normal, on a du mal déjà à trouver des enseignants en mathématiques ou en informatique, par exemple. Cet afflux nous demande encore plus de moyens, alors que c’était déjà compliqué avant », explique encore Danuta Kozakiewicz. « Les écoliers réfugiés requièrent plus de financement, de l’aide psychologique, des assistants ukrainophones… Mais évidemment, en tant qu’école, nous n’étions pas préparés à la guerre. »

C’est tout un défi, surtout pour les enseignants polonais, qui se retrouvent en première ligne de cet exode, face à des enfants parfois marqués de traumatismes. « Il faut avoir de l’empathie, plus de patience qu’avant. J’essaie de ne pas parler de la guerre, des bombes », témoigne Artur Lauterbach, professeur d’éducation physique à l’école no 103. « Le sport, c’est un langage universel, mais je suis certain que les écoles ont besoin de beaucoup plus de soutien, surtout pour les professeurs de mathématiques, d’anglais ou d’autres matières. »

 « Certains enfants [ukrainiens] vont très bien ; d’autres sont très silencieux, isolés, timides », poursuit l’homme de 31 ans, vêtements de sport sur le dos. « L’autre jour, il y avait une jeune Ukrainienne qui pleurait tout le temps, ses parents ont dû venir la chercher à l’école. Je ne parle pas russe ni ukrainien, ce qui ne facilite pas la communication. Certains ne comprennent pas pourquoi ils ont dû fuir la guerre, et c’est peut-être mieux ainsi… » Il reçoit toutefois un peu d’aide de ses élèves polonais, plus enjoués : « Ils disent aux Ukrainiens : si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas, vous pouvez nous demander ce que vous voulez, qu’importe la langue. »

Pour désengorger les écoles, beaucoup appellent à la création de « classes internationales ukrainiennes » parallèles au système éducatif polonais. Une mesure que, pour l’instant, le ministère de l’Éducation refuse de mettre en œuvre. « Ce serait pourtant mieux pour ces enfants d’apprendre dans leur langue, avec des professeurs et un programme scolaire ukrainiens », déplore Dorota Łoboda, conseillère municipale à Varsovie et dirigeante de la commission consacrée à l’éducation. Selon elle, il n’y a « aucun intérêt » à scolariser ces jeunes Ukrainiens dans le système polonais, car de nombreuses familles rentreront au bercail quand la guerre prendra fin. « Et puis, se retrouver dans un environnement linguistique étranger, c’est un traumatisme de plus pour eux. »

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