La Russie accusée de cibler délibérément les civils ukrainiens

Des hommes portant des équipements de protection continuaient mercredi d’exhumer les corps de civils tués pendant l’occupation russe à Boutcha, dans la banlieue de Kiev.
Photo: Efrem Lukatsky Associated Press Des hommes portant des équipements de protection continuaient mercredi d’exhumer les corps de civils tués pendant l’occupation russe à Boutcha, dans la banlieue de Kiev.

Il y a le déni russe, constant. Et il y a les révélations, « consternantes ».

L’invasion de l’Ukraine suit, depuis le 24 février dernier, un « schéma clair » de violation du « droit international humanitaire » et des « droits de la personne » par les forces armées russes, accusées de cibler « délibérément les civils ».

C’est la conclusion à laquelle arrive l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) dans un rapport d’une centaine de pages dévoilé mercredi.

L’organisme international basé à Vienne, en Autriche, dit d’ailleurs avoir récolté « des preuves crédibles » de ces violations « des droits de la personne les plus fondamentaux commises principalement dans les zones sous le contrôle effectif de la Russie », et évoque entre autres des « assassinats ciblés », des « enlèvements de civils », des cas de « torture » et des « traitements dégradants ».

Tout en se disant « consterné » par ces constats, l’OSCE appelle également à des « enquêtes plus approfondies » afin d’établir « la responsabilité pénale individuelle » de ces crimes de guerre.

« Pris dans son ensemble, le rapport dresse le catalogue de l’inhumanité perpétrée par les forces russes en Ukraine », a résumé l’ambassadeur américain auprès de l’OSCE, Michael Carpenter, dans une déclaration diffusée mercredi. « Cela inclut des preuves d’un ciblage direct de civils, d’attaques contre des installations médicales, de viols, d’exécutions sommaires, de pillages et d’expulsions forcées de civils vers la Russie. »

« Parler de génocide »

En marge de la diffusion de ce rapport, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a évoqué pour la première fois mercredi la possibilité qu’un génocide soit présentement commis par la Russie. « Des instances internationales vont déterminer officiellement [ce qui se passe en Ukraine], mais c’est sûr qu’on peut de plus en plus parler de génocide », a déclaré M. Trudeau, qui était de passage à Laval pour une annonce sur le logement.

« On a vu les atrocités que les Russes, que l’armée russe et que Poutine sont en train de commettre en Ukraine. On a vu ce désir de s’attaquer aux civils, d’utiliser la violence sexuelle comme arme de guerre. C’est tout à fait inacceptable », a-t-il ajouté.

Il emboîte ainsi le pas au président américain, Joe Biden, qui, mardi, est lui aussi allé plus loin que les habituelles accusations de crimes de guerre, pour désormais parler de génocide. « Il est de plus en plus évident que Poutine essaie simplement d’effacer l’idée même que quelqu’un puisse être Ukrainien », a affirmé ce dernier en guise de justification.

L’OSCE, dont le Canada fait partie, a mandaté en mars dernier une mission indépendante qui s’est appuyée sur les preuves recueillies sur place par de multiples sources, à la fois officielles, d’ONG ou encore d’enquêteurs nationaux et internationaux, pour rédiger son rapport.

Le Kremlin dément tout

Mercredi, le Kremlin a une énième fois nié être à l’origine des atrocités révélées chaque jour depuis le départ des troupes russes des alentours de Kiev, qualifiant toujours de « fausses informations » les accusations de meurtres de civils. Des déclarations contredites par les faits mis au jour par la procureure générale de l’Ukraine et les enquêteurs internationaux dans les villes de Boutcha et de Borodianka, notamment, où le bilan des exactions commises lors de l’occupation russe ne cesse de s’alourdir.

« L’Ukraine est une scène de crime. Nous sommes ici parce que nous avons de bonnes raisons de penser que des crimes relevant de la compétence de la Cour sont commis. Nous devons transpercer le brouillard de la guerre pour parvenir à la vérité », a résumé mercredi le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Karim Khan, lors d’une visite à Boutcha.

Il a indiqué qu’une équipe médico-légale de la CPI se préparait d’ailleurs à travailler sur place afin de « vraiment séparer la vérité de la fiction ».

L’Ukraine est une scène de crime. Nous sommes ici parce que nous avons de bonnes raisons de penser que des crimes relevant de la compétence de la Cour sont commis.

De la fiction, l’OSCE en voit plutôt du côté russe après l’attaque de la maternité de Marioupol, début mars, justifiée selon le Kremlin par une utilisation de ce bâtiment à des fins militaires. « La mission [de l’organisation internationale] a catégoriquement rejeté ces allégations », a dit l’ambassadeur Carpenter, commentant un rapport qui parle plutôt « d’une attaque délibérée de cet hôpital pour enfants » et qui, sur 110 pages, détaille les « cas manifestes » d’une invasion qui cible largement « les hôpitaux, les écoles, les bâtiments résidentiels et les infrastructures d’approvisionnement en eau et électricité », entraînant des morts et des blessés parmi les civils.

« Il apparaît clairement que des dizaines de milliers de biens ont été endommagés ou détruits avec des effets désastreux directs et indirects sur les civils », déplore le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme de l’OSCE dans son rapport.

Si la Russie avait respecté ses obligations en matière de droit international après avoir envahi l’Ukraine le 24 février, « le nombre de civils tués ou blessés aurait été nettement inférieur », peut-on lire.

Selon un décompte préliminaire et incomplet des Nations unies, la guerre en Ukraine aurait fait 1892 morts et 2558 blessés depuis sept semaines — un bilan sous-évalué de « plusieurs milliers », selon les autorités ukrainiennes. Environ 4,6 millions de personnes ont pris également le chemin de l’exil.

Le viol comme arme de guerre

L’organisation indique aussi que les femmes et les enfants ont été particulièrement touchés par les abus commis par la Russie. Des accusations qui font écho à celle portée la veille par le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, qui a dénoncé des « centaines de viols » commis par les soldats russes dans les villes occupées, « y compris de jeunes filles mineures et de tout petits enfants ».

Mardi, la responsable des droits de la personne en Ukraine, Lyudmyla Denisova, a relaté sur les ondes de la BBC le cas de 25 jeunes filles et femmes « âgées de 14 à 24 ans violées à répétition » par des soldats russes dans le sous-sol d’une résidence de Boutcha durant l’occupation. « Les soldats russes leur ont dit qu’ils les violeraient jusqu’au point qu’elles ne veuillent plus jamais avoir de contact sexuel avec un homme, et ce, pour les empêcher d’avoir des enfants ukrainiens », a-t-elle commenté.

Avec l’Agence France-Presse et La Presse canadienne

Le refus de Macron

Le président français, Emmanuel Macron, n’a pas repris mercredi le terme « génocide » utilisé par son homologue américain, Joe Biden, pour en accuser le président russe, Vladimir Poutine, en Ukraine, en mettant en doute l’utilité d’une « escalade des mots » pour mettre fin à la guerre. « Je dirais que la Russie a déclenché d’une manière unilatérale une guerre brutale, qu’il est maintenant établi que des crimes de guerre ont été faits par l’armée russe et qu’il faut maintenant en trouver les responsables », a déclaré M. Macron dans un premier temps. « C’est une folie ce qui est en train de se passer, c’est d’une brutalité inouïe (...) mais je regarde en même temps les faits et je veux essayer au maximum de continuer à pouvoir arrêter cette guerre et à rebâtir la paix, donc je ne suis pas sûr que l’escalade des mots serve la cause », a-t-il poursuivi. Ce refus de dénoncer un « génocide » en Ukraine par l’armée russe est « très blessant », a déploré son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky. « S’ils sont vrais, de tels propos sont très blessants pour nous », a déclaré M. Zelensky lors d’une conférence de presse commune avec les chefs d’État polonais, lituanien, estonien et letton, en visite à Kiev. « Je ferai de mon mieux pour discuter de cette question avec M. Macron aujourd’hui. Si ce n’est pas le cas, alors demain, quand il trouvera le temps », a-t-il ajouté.

Agence France-Presse

 

À voir en vidéo