La France déclassée, face cachée de la présidentielle

Le 20 novembre 2021, en pleine pandémie de COVID-19, plusieurs centaines de Gilets jaunes ont manifesté dans les rues de Paris pour souligner le troisième anniversaire du mouvement. 
Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Le 20 novembre 2021, en pleine pandémie de COVID-19, plusieurs centaines de Gilets jaunes ont manifesté dans les rues de Paris pour souligner le troisième anniversaire du mouvement. 

À quelques jours du premier tour, il y a quelque chose de surréel dans cette campagne présidentielle. Samedi dernier, durant plus de deux heures, dans son seul et unique rassemblement électoral, le président Emmanuel Macron, qui mène dans les sondages, a passé la moitié du temps à aligner une longue liste de nouvelles dépenses et de réductions d’impôt. Quelques jours plus tôt, en Moselle, celle qui le talonne au second tour, la candidate de la droite populiste Marine Le Pen, faisait exactement la même chose. À Toulouse, le troisième homme de ce scrutin, le représentant de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon, n’était évidemment pas en reste.

« Tous ont communié dans des promesses de dépenses supplémentaires ou de réductions d’impôt sans jamais se poser la question de la soutenabilité pour les finances publiques et pour la dette de leur programme », dit Nicolas Baverez, essayiste et chroniqueur de l’hebdomadaire Le Point. Disciple de Tocqueville et de Raymond Aron, Baverez constate pourtant qu’après les crises des Gilets jaunes, de la COVID-19 et de l’Ukraine, la France est l’un des pays qui ont connu un véritable déclassement économique depuis cinq ans.

« Nous avons longtemps été considérés, sur le plan économique, comme un pays à mi-chemin entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud, dit-il. Nous faisons maintenant clairement partie de l’Europe du Sud. »

« Quoi qu’il en coûte »

De cela, les candidats ne semblent pas avoir conscience. Non seulement le décrochage économique de la France amorcé dans les années 1980 n’a pas ralenti, il pourrait s’accélérer, explique Baverez. « Après le “quoi qu’il en coûte” appliqué à la pandémie, on a l’impression qu’il y a un consensus tacite en France pour que cela se poursuive avec la guerre en Ukraine. C’est une grave erreur parce que, derrière cette guerre, on voit poindre un nouveau régime économique qui sera beaucoup plus dur. »

Avec une dette abyssale qui atteint 113 % de son PIB et un déficit des comptes extérieurs de 85 milliards d’euros en 2021, la France risque d’en être la première victime. « Pour que la dette demeure soutenable, il faut que la croissance reste supérieure aux taux d’intérêt. Or, nous entrons dans une structure de stagflation. La croissance va retourner entre 0 et 1 %. Quant aux taux d’intérêt, ils vont monter. Comme aux États-Unis. »

Un diagnostic sombre qui tranche avec le ton qu’affichait Emmanuel Macron samedi dernier à la Défense, dans sa seule et unique assemblée électorale. Le président ne se félicitait-il pas de la baisse du chômage et d’un taux de croissance record depuis 1969 ?

Simple effet compensatoire, estime Baverez. « En 1969, la France ne sortait pas d’une récession de 8 % ! Mais cette dynamique de rattrapage va être télescopée de plein fouet par les conséquences économiques de la guerre en Ukraine. Sous cette apparence de performance, les maux et les difficultés structurelles de l’économie française ne peuvent que s’aggraver. »

Comment expliquer qu’un président élu en 2017 pour réformer la France autour de ce qu’il appelait alors les « passions heureuses » et qui entendait « mobiliser la société civile » avec une stratégie « et de droite et de gauche » ait pu en arriver là ? « Face à des chocs aussi importants qui se succèdent, la stratégie du “en même temps” ne peut pas fonctionner pour gérer des crises. En temps de crise, on a besoin d’un cap et d’une ligne claire. Ce quinquennat a été rattrapé par l’histoire. »

Cinq ans plus tard, Nicolas Baverez constate que le « quoi qu’il en coûte » a été une des lignes de continuité de cette présidence. Pour calmer les Gilets jaunes, le gouvernement a allongé pas moins de 17 milliards d’euros. La France est aussi le pays européen qui a le plus dépensé pendant la crise sanitaire. Résultat : fin 2021, la dette publique allemande n’était qu’à 70 % du PIB contre 113 % en France. Devant l’augmentation des coûts des ménages depuis la guerre en Ukraine, la réponse n’a pas varié.

Comme l’Italie en 2011 ?

« C’est la face cachée de cette campagne. Aujourd’hui, le problème est très concret. La dette est à 113 % du PIB, les dépenses publiques atteignent 56 %. Les prélèvements obligatoires sont à 45 %. Comment, à partir de là, penser réinvestir dans la santé, l’éducation, la police et la justice, réarmer et gérer la transition climatique ? Tout ça, on est censé le faire avec de l’argent public. Dans les années qui viennent, la France pourrait très bien se retrouver dans la même situation de crise que l’Italie en 2011. »

Nicolas Baverez décrit un pays enfermé dans un cercle vicieux. Plus il dépense et moins il arrive à limiter les fractures dans la société, qui se manifestent notamment par l’explosion des violences contre la personne. Il y a une raison profonde à cela, estime-t-il. « C’est que les inégalités en France ne sont pas d’abord des inégalités de revenus, mais des inégalités de statut. Le déclassement d’une partie de la population est lié à l’effondrement de l’éducation et des services publics, et non à une insuffisance d’aide sociale. La révolte des Gilets jaunes a été une révolte contre le déclassement. »

Emmanuel Macron n’avait-il pas fait campagne pour une meilleure implication de la société civile ? « Pourtant, on n’a jamais eu un pouvoir aussi concentré, dit Baverez. Macron s’est complètement coupé de la société civile, des élus et des territoires. Cette absence de campagne est très révélatrice d’une présidence solitaire et en apesanteur. »

Cela n’empêche pas le président de se féliciter d’un certain réveil de l’Europe sur des thèmes qu’il a lui-même portés. « Le paradoxe, c’est que ce n’est pas du tout la diplomatie française qui a obtenu ça. C’est la pandémie qui a fait bouger l’Allemagne et l’Europe du Nord sur la mutualisation des dettes et le programme de relance. Quant au second réveil, celui de l’indépendance énergétique et de la nécessité de se réarmer, le mérite en revient à Vladimir Poutine, pas à Emmanuel Macron. »

Quelle légitimité ?

D’ailleurs, Nicolas Baverez craint que ce réarmement allemand n’enlève à la France une de ses rares prérogatives en Europe. « L’armée allemande va rapidement disposer d’un budget qui sera deux fois celui de la France. Elle va redevenir une armée opérationnelle et puissante à l’horizon de 2030. Ce qui restait un avantage pour la France, notamment vis-à-vis des États-Unis, risque de disparaître. »

Ces perspectives tranchent radicalement avec le climat optimiste des assemblées électorales. « On s’en va vers un quinquennat qui sera très difficile, dit Baverez. Si Emmanuel Macron est réélu, il aura une base de légitimité beaucoup plus fragile du fait de cette non-campagne et d’une abstention qui pourrait être massive. Beaucoup dépendra de l’après-présidentielle. Il devra changer profondément sa conception de la pratique du pouvoir. S’il reste dans une conception très centralisée et technocratique, les difficultés arriveront très vite. Il n’y aura pas d’état de grâce. »

À quelques jours du premier tour, les analystes évoquent de plus en plus le scénario de 1981. Alors que tout le monde était persuadé de sa réélection, Valéry Giscard d’Estaing avait été battu par François Mitterrand. Et cela, même si ses adversaires n’hésitaient pas à prédire l’arrivée des chars russes sur les Champs-Élysées.

« La victoire de Marine Le Pen aujourd’hui n’est plus impossible, à cause du passif que Macron a laissé s’accumuler et de sa non-campagne. Ce serait un choc majeur pour la France, mais aussi pour l’Europe. Et le comble pour un président qui devait représenter un frein au populisme après l’élection de Donald Trump… » estime Baverez.

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