Le dernier combat de Jean-Luc Mélenchon

À 70 ans, Jean-Luc Mélenchon en est à sa troisième présidentielle.
Photo: Michel Spingler Associated Press À 70 ans, Jean-Luc Mélenchon en est à sa troisième présidentielle.

« Moi, si Marine Le Pen supprime de son programme l’interdiction du voile dans les lieux publics, je vote pour elle au second tour. » Salman est en troisième année de licence en économie à l’Université de Lille, dans le nord de la France. Comme plus de 10 000 partisans lillois qui ont rempli aux trois quarts le Grand Palais, il est venu assister à la dernière assemblée de campagne de son candidat, Jean-Luc Mélenchon. Alors que les derniers sondages annoncent un duel de plus en plus serré entre Emmanuel Macron (28 %) et Marine Le Pen (23 %) au second tour, celui qui apparaît comme le troisième homme de cette campagne peine à dépasser les 15 % qui lui permettraient de combler l’écart qui le sépare de la dirigeante du Rassemblement national.

Fils d’immigrés marocains venus en France pour le travail, Salman fait partie de ceux que Mélenchon désigne dans sa prose colorée comme les « fâchés pas fachos ».

S’il ne compte pas encore dans ces 21 % d’électeurs de La France insoumise qui, selon une étude du CEVIPOF, sont prêts à voter pour Marine Le Pen après le premier tour du 10 avril, il n’en est pas loin. D’ailleurs, confie-t-il, « j’adore Mélenchon, mais je trouve qu’il ne parle pas assez d’immigration ». « Il faut le dire : il y a un problème d’immigration en France. Des gens qui hésitent entre Mélenchon et Marine Le Pen, j’en connais plein. »

Le « vote utile »

C’est à des gens comme lui que le tribun de la gauche radicale s’adressait lors de cette dernière assemblée, diffusée simultanément par hologramme dans 11 autres villes de France. Mélenchon est l’un des rares hommes politiques à utiliser cette technologie, un gadget qui ne coûte pas très cher, qu’il a déjà utilisé en 2017 et qui est censé attirer les jeunes, dit-on dans son entourage. Du moins donne-t-il au candidat un vernis moderniste qui ne semble pas lui déplaire.

Car, pour Mélenchon, c’est cette fois ou jamais. À 70 ans, le briscard qui en est à sa troisième présidentielle voudrait terminer en beauté. C’est pourquoi la moitié de son discours était consacrée à Marine Le Pen, qui lui dispute le suffrage des milieux populaires et à qui il rêve de ravir la deuxième place.

Si l’orateur ne craint pas d’affirmer que « la roue de l’histoire et ses engrenages passent par nous », il sait aussi se faire plus léger en évoquant cette « dame qui aime les chats ». Rires et applaudissements assurés lorsqu’il lance : « Où ça nous mène de porter cette femme au pouvoir ? » Il faut dire que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont un vieux contentieux. La première fois qu’il l’avait croisée sur un plateau de télévision, en 2002, il s’était exclamé : « Qui elle est, celle-là ? » Sa tentative de la battre à Hénin-Beaumont, dans le Nord-Pas-de-Calais, s’était soldée par un échec.

À Lille, le candidat épluche minutieusement le programme de celle qui, dit-il, « ne connaît rien au peuple ». Il n’hésite pas non plus à la faire huer. C’est de bonne guerre : après tout, il n’y a que dans les assemblées d’Emmanuel Macron qu’on n’a pas le droit de huer les adversaires.

Selon une étude de la Fondation Jean-Jaurès, il ne serait pas tout à fait impossible que Mélenchon franchisse le cap du second tour si le « vote utile » de la gauche se reportait sur lui. Mais avec une gauche qui totalise à peine 25 % des voix, il faudrait que le report soit massif. Or, depuis la démission avec fracas de Jean-Luc Mélenchon du Parti socialiste, en 2008, les rancunes sont tenaces à gauche.

D’autant que cette année, Mélenchon est privé des voix du Parti communiste, avec qui il avait fait alliance en 2012 et en 2017. Le succès relatif du candidat communiste Fabien Roussel, autour de 4 %, pourrait d’ailleurs expliquer pourquoi Jean-Luc Mélenchon semble cette année à ce point distancé par Marine Le Pen. Roussel a d’ailleurs fait parler de lui dans cette campagne en se distinguant par un éloge du « bon vin », de la « bonne viande », du « bon fromage » et de « la gastronomie française », ce qui a soulevé l’ire de certains écologistes.

« Ça s’appelle la démocratie »

Ancien laïcard admirateur de Saint-Just et de Robespierre, Jean-Luc Mélenchon vante dans chacun de ses discours la « créolisation de la France » et se fait un défenseur de la « liberté du genre ». Mais ce n’est pas ce qui préoccupe Sabine. Ce qu’elle retient surtout de son programme, c’est le retour à 60 ans de l’âge de départ à la retraite, aujourd’hui fixé à 62 ans et que plusieurs candidats souhaitent porter à 64 ou 65 ans. À 55 ans, cette préposée aux malades estime que la retraite à 60 ans est loin d’être un luxe, surtout avec les tendinites qu’elle a développées au travail.

Le choix d’Emmanuel Macron de la porter à 65 ans met Sabine en colère. « Je ne me reconnais pas, dit-elle, dans ce gamin qui dirige aujourd’hui la France. » Elle voudrait croire qu’il y a « un trou de souris » par lequel Mélenchon pourrait se hisser au second tour, dimanche.

Il y a quelques jours, dans une tribune, 2000 personnalités ont appelé la population à voter pour Jean-Luc Mélenchon. Parmi elles, on trouve comme d’habitude un certain nombre d’artistes, comme Romane Bohringer et Anny Duperey. Cette tribune a d’ailleurs fait réagir la chanteuse Françoise Hardy, selon qui « Macron est un fou furieux ».

L’ancien trotskiste de tendance lambertiste et admirateur d’Hugo Chavez a aussi reçu les encouragements de la présidente du Brésil, Dilma Rousseff, et de l’ancien président Lula. Avant de conclure à Lille ce qui pourrait être son dernier discours de candidat en dénonçant ce qu’il appelle « la petite musique de la résignation ».

En 2017, au second tour, Jean-Luc Mélenchon avait refusé d’appeler ses partisans à choisir Emmanuel Macron, en précisant que « pas une voix n’ira à l’extrême droite ». Personne ne sait s’il ferait la même chose cette année, mais il a annoncé que, contrairement à son habitude, il consulterait ses troupes. Sur la chaîne LCI, il a déclaré que « si Marine Le Pen est élue, elle sera présidente de la République française, et vous aurez à en souffrir comme moi. Ça s’appelle la démocratie ».

Et Mélenchon de conclure : « On mène des batailles, on les gagne, on les perd. Que voulez-vous que je vous dise ? C’est la vie. »



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