Les images fortes du massacre de Boutcha au potentiel disruptif trop faible

C'est un Volodymyr Zelensky éprouvé par plus d’un mois de guerre qui s’est présenté devant les médias lundi à Boutcha, alors qu’il y était venu constater l’ampleur des exactions russes dans cette banlieue de Kiev. Les images des corps de non-combattants parsemant les rues de la ville ont semé la consternation partout sur la planète.
Photo: Ronaldo Schemidt Agence France-Presse C'est un Volodymyr Zelensky éprouvé par plus d’un mois de guerre qui s’est présenté devant les médias lundi à Boutcha, alors qu’il y était venu constater l’ampleur des exactions russes dans cette banlieue de Kiev. Les images des corps de non-combattants parsemant les rues de la ville ont semé la consternation partout sur la planète.

Un « safari [russe] en Ukraine ». L’image utilisée lundi par le maire de Boutcha, Anatoli Fedorouk, pour décrire les exactions perpétrées par les forces armées de Vladimir Poutine sur les civils ukrainiens durant l’occupation de sa ville est percutante.

Sur les ondes du réseau américain CNN, l’homme a dit croire que l’armée russe avait reçu un « feu vert » du Kremlin et du ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, pour commettre les atrocités révélées depuis deux jours à la suite du départ de l’occupant de la région de Kiev. « Ils n’ont pas pu prendre la ville, alors ils ont exprimé leur frustration sur Boutcha et les environs » en tuant des civils « sans discrimination », a-t-il dit tout en dénonçant le « cynisme » de Moscou.

Une horreur qui se dévoile à la face du monde corps après corps, dans les banlieues de la capitale ukrainienne, en portant toutefois l’espoir très mince de voir l’indignation qu’elle suscite à l’échelle internationale changer radicalement le cours de cette guerre qui, depuis le 24 février dernier, sombre toujours plus dans l’inhumanité.

« Les images qui nous proviennent de l’Ukraine sont insoutenables et appellent encore plus l’Occident à réagir pour mettre fin à ce conflit en s’opposant à la Russie de Poutine, résume en entrevue au Devoir le colonel à la retraite Pierre St-Cyr, ex-attaché de la Défense canadienne en Ukraine durant l’invasion russe de 2014. Mais les risques de faire sortir ce conflit des frontières de l’ex-république soviétique pour le voir s’étendre au reste du continent européen sont toujours très élevés, et cela ne devrait pas inciter l’OTAN à changer sa position. »

« La logique géostratégique qui s’oppose à une intervention militaire directe des Occidentaux n’a pas changé, estime l’historien américain Devin Pendas, spécialiste des crimes de guerre au Boston College, joint au Massachusetts. La Russie possède encore près de 6 000 armes nucléaires, et personne ne va risquer le déclenchement d’une guerre nucléaire, peu importe à quel point les soldats russes ont pu être barbares. »

Le bilan des massacres de civils par les forces armées russes a continué de s’assombrir lundi, alors que la procureur générale de l’Ukraine, Iryna Venediktova, a annoncé à la télévision nationale du pays que les découvertes faites dans la ville de Borodianka, voisine de Boutcha, s’apprêtaient à être « pires » que celles des derniers jours. Son bureau a par ailleurs ouvert une enquête après avoir retrouvé, dans la banlieue de Kiev, les corps de cinq hommes, « des civils non armés », « torturés », puis « tués » dans le sous-sol d’un hôpital pour enfants.

Ces victimes viennent allonger la longue liste de « crimes de guerre » documentés minutieusement par l’Ukraine, bien plus pour en tenir par la suite les auteurs responsables que pour en faire le point de rupture dans cette invasion qui, depuis le 24 février, se transforme en guerre d’usure.

« Tragiquement, la publicité autour de massacres durant un conflit ne change pas le sens d’une guerre », poursuit M. Pendas, en évoquant autant les exactions révélées durant le génocide au Rwanda que les massacres de civils et les viols à grande échelle perpétrés en 1937 par l’armée japonaise dans la ville chinoise de Nankin. Une tragédie documentée par des missionnaires américains à l’époque, mais qui n’avait ouvert la porte que sur l’expression de l’indignation des États-Unis adressée à la mission diplomatique du Japon à Washington.

« Le Japon des années 1930, tout comme la Russie aujourd’hui, était un État impérial puissant, qui semblait trop dangereux pour être attaqué directement, rappelle l’historien. Il y a eu des protestations et des actions isolées d’aide humanitaire, mais aucune intervention significative dans cette deuxième guerre sino-japonaise. »

Il dit que les rares interventions de l’OTAN après les massacres en Bosnie, au Kosovo et en Libye se sont faites sous couvert d’intervention humanitaire, certes, mais alors que les auteurs des crimes étaient « des petits États militairement faibles et diplomatiquement isolés ».

Concert d’indignation

Incidemment, lundi, le ministre des Affaires étrangères du Japon, Yoshimasa Hayashi, a condamné fermement les « actes de violence exceptionnellement cruels contre des civils [qui] ont eu lieu près de Kiev ». Il l’a fait à l’issue d’une rencontre avec son homologue polonais, Zbigniew Rau, à Varsovie, venant ajouter sa voix au concert d’indignations nourri par la communauté internationale, au lendemain des découvertes massives des meurtres de civils sur le territoire ukrainien.

« Ce qui s’est passé au cours du week-end est complètement scandaleux, injustifiable et choquant », a lancé la cheffe de la diplomatie canadienne, Mélanie Joly, lors d’un point de presse tenu en marge de son déplacement en Finlande. Dans la foulée, Ottawa a annoncé son intention d’imposer de nouvelles sanctions « à neuf Russes et neuf Biélorusses pour avoir facilité et permis des violations de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance de l’Ukraine » alors qu’en après-midi les députés fédéraux ont adopté une motion condamnant « les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre commis en Ukraine ».

Le président américain, Joe Biden, a réclamé pour sa part un « procès pour crimes de guerre » de Vladimir Poutine et a dit vouloir prendre « des sanctions supplémentaires » contre la Russie, sanctions que les États-Unis et ses alliés se préparent à détailler cette semaine.

Le conseiller à la Sécurité nationale de la Maison-Blanche, Jake Sullivan, a pour sa part promis des « annonces d’assistance militaire supplémentaire dans les prochains jours » pour l’Ukraine, sans plus de précisions et sans annoncer un changement de la stratégie américaine face à ce conflit.

Voir pour croire

 

« Le massacre de civils en Ukraine pourrait changer l’opinion publique et renforcer le mouvement d’opposition à cette guerre, mais pour cela, il faudrait que les images soient aussi diffusées en Russie, ce qui n’est pas le cas », soutient Pierre St-Cyr, en rappelant au passage l’effet mobilisateur du massacre de My Lai, au Vietnam, en 1968, contre la guerre menée dans ce pays asiatique par les États-Unis.

Entre 350 et 500 civils, dont des femmes, des enfants et des nourrissons, avaient été massacrés, dans une violence inouïe, par un bataillon de l’armée de terre américaine dans ce village de la région de Quang Ngãi. Le drame, porté au grand jour plus d’un an plus tard après une tentative de dissimulation, a soulevé la colère et l’indignation des Américains. « Quand l’horreur de la guerre a commencé à être diffusée à la télévision, le soir, à l’heure du souper, les gens ont fini par réclamer des comptes à leurs dirigeants. »

Un tel scénario reste toutefois improbable alors que lundi, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a continué de qualifier de « fausses » les images de corps de civils assassinés et mutilés dans la région de Kiev, réitérant au passage les accusations du Kremlin contre une campagne de « propagande » et de « désinformation » orchestrée par l’Ukraine, selon Moscou.

Une réalité alternative qui devrait continuer à entrer en contradiction avec les faits et les images en provenance d’autres villes d’Ukraine, libérées des Russes, a estimé lundi le maire de Boutcha, Anatoli Fedorouk. « Nous pouvons nous attendre à voir les mêmes scènes sur l’ensemble du territoire, à Kiev, à Marioupol, à Kherson… », a-t-il dit sur les ondes de CNN. « [Les Russes] ne peuvent pas progresser militairement, parce que les forces armées ukrainiennes les ont arrêtés, alors ils torturent des civils. C’est comme ça qu’ils se comportent. C’est la prétendue dénazification de l’Ukraine vendue par le président russe, Vladimir Poutine, mais qui n’est en fait que la déshumanisation des Ukrainiens. »

Avec l’Agence France-Presse

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