Derrière les faiblesses d’Emmanuel Macron

En France, le «régalien» est associé aux ministères qui, comme la Justice, la Sécurité publique et la Défense, concernent l’exercice de la force et l’autorité de l’État. Des domaines dans lesquels Emmanuel Macron peine, depuis cinq ans, plus que dans n’importe quel autre.
Photo: Thibault Camus Associated Press En France, le «régalien» est associé aux ministères qui, comme la Justice, la Sécurité publique et la Défense, concernent l’exercice de la force et l’autorité de l’État. Des domaines dans lesquels Emmanuel Macron peine, depuis cinq ans, plus que dans n’importe quel autre.

« Si tu veux devenir président, il faut que tu travailles le régalien », dit le conseiller d’État Didier Casas. « Pourquoi ? » lui demande naïvement son interlocuteur. Ce dernier n’était nul autre que le ministre de l’Économie d’alors, Emmanuel Macron. La scène se déroule un peu plus d’un an avant l’élection de 2017. L’ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée savait déjà qu’il allait bientôt se lancer dans la course.

En France, le « régalien » désigne ces fonctions directement rattachées à la personne du roi. Aujourd’hui, on y associe les ministères qui, comme la Justice, la Sécurité publique et la Défense, concernent l’exercice de la force et l’autorité de l’État. Des domaines dans lesquels le plus jeune président de la Ve République peine, depuis cinq ans, plus que dans n’importe quel autre.

C’est ce que racontent de l’intérieur les journalistes Corinne Lhaïk et Éric Mandonnet dans La nuit tombe deux fois (Fayard). Démission du chef d’état-major des armées, explosion de la révolte des Gilets jaunes, manifestations violentes, immigration de masse, attentats terroristes, rarement un président de la Ve République était arrivé si peu préparé à faire face à de tels défis, explique Corinne Lhaïk, qui a suivi Emmanuel Macron durant toutes ces années d’abord pour l’hebdomadaire L’Express et aujourd’hui pour le quotidien L’Opinion.

« Emmanuel Macron n’avait jamais été en situation de diriger des personnes qui incarnent l’autorité, dit-elle. Il n’a pas fait son service militaire et n’a été ni maire, ni ministre, ni député. Son cursus intellectuel et universitaire a plutôt porté sur des sujets économiques et financiers. C’est un univers qui lui était parfaitement inconnu. »

Prisonnier du « en même temps »

Fils d’une famille bourgeoise de province, élève brillant, diplômé de l’ENA et banquier d’affaires qui fait fortune dans les fusions et les acquisitions, Emmanuel Macron vient d’un monde où « l’avenir est plein de promesses pour peu qu’on se donne la peine de le nourrir », écrit la journaliste. L’autre France, celle qui ne va pas bien, il la découvre sur le tard. Notamment lorsqu’il lit la note qui arrive chaque soir sur son bureau de l’Élysée et qui recense les attentats terroristes déjoués, les règlements de comptes dans les banlieues, les commissariats incendiés et les agressions sur la personne, dont le nombre explose.

« Macron n’était pas préparé à affronter l’augmentation de la criminalité qui a caractérisé son quinquennat, en particulier l’augmentation des violences physiques, dit Lhaïk. C’est pourquoi il a eu trois ministres de l’Intérieur complètement différents en cinq ans et qu’il a fallu attendre l’arrivée de Gérald Darmanin à l’Intérieur pour que le gouvernement se saisisse de ces questions. »

C’est un univers qui lui était parfaitement inconnu

 

De la même façon, il faudra attendre trois ans avant qu’Emmanuel Macron ose associer dans un discours les mots « terrorisme » et « immigration ». Ce sera à la suite de l’égorgement de l’enseignant Samuel Paty en pleine rue par un terroriste tchétchène dont les parents avaient obtenu le statut de réfugié.

« Sur ces sujets comme sur les autres, Emmanuel Macron est un peu prisonnier de son “en même temps”, dit Corinne Lhaïk. En matière d’autorité, il est difficile de concilier les contraires. Il faut avoir un discours univoque. À partir du moment où vous faites des restrictions, des nuances, où vous voulez donner raison à tout le monde, vous ne donnez satisfaction à personne. »

Ainsi, en ce qui concerne la police, le président a toujours refusé de parler de « violences policières ». Il lâche pourtant le mot dans une entrevue à Brut, un média en ligne qui s’adresse à un public jeune. « Il brouille les pistes, et finalement tout le monde est mécontent », conclut la journaliste.

L’antimonde de Macron

Au fond, l’ancien banquier d’affaires ne serait-il pas arrivé au pouvoir avec pour conviction essentielle qu’il n’y a pas de problème politique qui n’ait de solution économique ? « Oui, Macron a le sentiment que l’économie peut résoudre tous les problèmes, affirme Lhaïk. Il a un peu évolué sur ces questions, mais au début de son quinquennat, sa vision de la France était celle d’un grand pays qui pouvait absorber toutes les cultures. Sauf que dans la réalité, ça ne se passe pas comme ça. Il y a une véritable crainte chez beaucoup de Français qui ont le sentiment de vivre dans un pays qui n’est plus tout à fait le leur. C’est ce qu’exprime Zemmour. »

C’est aussi ce qu’avait tenté de formuler l’intellectuel de gauche récemment décédé Laurent Bouvet. Évoquant « l’insécurité culturelle » que vivent les classes populaires en France, le fondateur du Printemps républicain a décrit le sentiment de ceux qui, avec la mondialisation et l’immigration, ne se sentent plus chez eux. Les tâtonnements d’Emmanuel Macron concernant la loi sur le séparatisme islamiste, qui vise à contrer le communautarisme musulman et certaines dérives de l’islam, sont significatifs à cet égard, ajoute Corinne Lhaïk. « Il découvre tout ça en temps réel. »

S’il y a une chose à laquelle le président ne s’attendait pas au cours de ce mandat, c’était bien la révolte des Gilets jaunes. « Ces gens, dit Lhaïk, représentent exactement l’antimonde de Macron. Des Français qui constatent que le sort réservé à leurs enfants est moins bon que le leur. Leur expliquer simplement que l’avenir est radieux, ça ne passe pas ! C’était ça, le cœur du mouvement des Gilets jaunes. »

Nouveau match Macron/Le Pen ?

Finalement, Emmanuel Macron ne serait-il pas d’abord un séducteur ? Une sorte de gentleman cambrioleur, pour parodier le livre précédent de Corinne Lhaïk, qui s’intitulait Président cambrioleur (Fayard). « Macron veut plaire à tout le monde, ce qui l’oblige à tordre ce qu’il pense dans le sens qui fait plaisir à son interlocuteur. Mais ce qui est la qualité d’un bon diplomate n’est peut-être pas celle d’un président qui fait face à de graves crises. » Cela explique peut-être pourquoi certains de ses tout premiers soutiens se détournent de lui, comme François Dosse. Cet historien proche du philosophe Paul Ricœur vient de publier un livre de 400 pages dans lequel il compare son ancien élève à « Rubempré, le héros des Illusions perdues de Balzac, capable de dire tout et son contraire au gré de son intérêt » (Macron ou les illusions perdues, Le passeur).

Emmanuel Macron se serait-il « droitisé » depuis cinq ans ? Ce n’est pas l’opinion de Corinne Lhaïk, qui juge plutôt qu’il « a découvert les sujets régaliens au fur et à mesure. Il a essayé de trouver des solutions à lui. Du coup, il a fait une espèce de cote mal taillée entre réponse de droite et réponse de gauche ».

Lors de la conférence de presse de quatre heures où le président a dévoilé son programme électoral, il y a deux semaines, la journaliste s’était étonnée de l’absence de mesures sur l’immigration et l’insécurité. « Je lui ai posé la question. Il m’a fait une réponse assez technique. J’attendais de lui qu’il parle aux Français sur ces sujets, qu’il dise quelque chose. Il ne veut pas faire campagne là-dessus. »

Est-ce une lacune qui pourrait faire élire Marine Le Pen au second tour, étant donné que l’écart se resserre dans les sondages ? « Il ne faut surtout pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Même si on a un nouveau duel Macron/Le Pen, ce ne sera pas le même match qu’en 2017. »

La nuit tombe deux fois

Corinne Lhaïk et Éric Mandonnet, Fayard, Paris, 2022, 240 pages. En librairies maintenant.

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