Viktor Orbán obtient un quatrième mandat d’affilée

Le premier ministre hongrois, Viktor Orban, lors de son discours de victoire
Photo: Attila Kisbenedek Agence France-Presse Le premier ministre hongrois, Viktor Orban, lors de son discours de victoire

« Viktor, Viktor ! » Sur les bords du Danube, tard dans la soirée, des applaudissements nourris le suivaient tandis qu’il montait sur scène. Une « grande victoire » : c’est ce qu’il avait promis, en matinée, veston noir sur le dos, en se rendant dans une école de la banlieue de Budapest pour y glisser son bulletin dans l’urne. Viktor Orbán aura finalement eu un résultat à la hauteur de ses espérances. Dimanche 3 avril, à l’occasion des élections législatives, le premier ministre hongrois est largement arrivé en tête, remportant un quatrième mandat de suite.

Au moment où ces lignes étaient écrites, son parti national-conservateur, le Fidesz, avait recueilli 53 % des voix contre près de 35 % pour l’opposition, après le dépouillement de 98 % des bulletins de vote, selon le Bureau national électoral. « Nous avons gagné parce que nous avons une passion commune pour ce qu’on appelle la Hongrie », a déclaré l’homme d’État populiste.

Fort de ce succès électoral, Viktor Orbán s’est même permis dans son discours victorieux une pointe à l’égard de l’exécutif européen, qui accuse Budapest de saper les valeurs démocratiques depuis une décennie : « Nous avons remporté […] une victoire si grande qu’on peut sans doute la voir depuis la Lune, et en tout cas certainement depuis Bruxelles », a-t-il dit.

Ni les multiples scandales de corruption, ni l’inflation galopante, ni la relation privilégiée que M. Orbán entretenait depuis des années avec le Kremlin ne se sont retournés contre lui dans les urnes. À l’issue d’une campagne électorale bousculée par la guerre en Ukraine, Viktor Orbán gouvernera donc quatre autres années au pouvoir. Quatre autres années de « démocratie illibérale » — un terme vague que s’approprie lui-même l’homme fort de Budapest —, d’atteintes à l’État de droit et de relations tendues avec l’Union européenne. Jamais un parti n’a gagné autant de fois d’affilée depuis le tournant démocratique en 1989 en Hongrie. Autre fait notable, le taux de participation a atteint 67,80 %, soit légèrement moins que le scrutin de 2018. M. Orbán pourra aussi, comme lors de son précédent mandat, se targuer d’une majorité des deux tiers au Parlement, ce qui lui permettra de modifier la Constitution à sa guise.

Et pourtant, à en croire certains sondages, on annonçait un face-à-face serré. Les six principaux partis d’opposition s’étaient unis ces derniers mois dans l’espoir de défaire le Fidesz. Désigné candidat unique de cette coalition anti-Orbán, Péter Márki-Zay, pourtant ancien électeur du Fidesz, s’affichait comme l’antithèse du premier ministre sortant, insistant sur un rapprochement avec « l’Ouest plutôt que l’Est ».

Au quartier général de l’opposition, tout près de la place des Héros, régnait dimanche soir une ambiance de deuil. « On a un peu honte d’être Hongrois », lance János, 22 ans, qui préfère taire son vrai nom « par crainte de représailles ». Ce dimanche soir, le jeune homme de 22 ans a « comme un sentiment de vide » en lui. « Ma génération, ou les gens de mon entourage en tout cas, n’a aucune tolérance pour Orbán. Il y a une machine de propagande qui s’est mise en place autour de lui, les médias indépendants se comptent sur les doigts d’une main en Hongrie. C’est notamment ce qui a lui permis de gagner encore une fois, on est pris encore avec lui pour quatre ans, mais, en fait, je crois que tant qu’il sera en vie, il sera au pouvoir. » Trop hétéroclite, allant de la gauche à la droite, l’opposition ne parviendra pas à rester unie dans les mois à venir, croit-il.

Un peu plus loin, une petite foule disparate fait face à la scène où, quelques minutes plus tard, le candidat Márki-Zay prononcera son discours de défaite. Assises à une table en bois, Fanni Havasi et Sara Timar, deux amies venues à l’occasion de la soirée électorale, rient jaune. Toutes deux dirigent soudain des doigts d’honneur vers l’un des écrans où apparaît un Viktor Orbán, tout sourire, s’adressant en direct à ses militants. « Ce matin, je me suis réveillée dans l’espoir d’un changement, maintenant, j’ai un peu envie de pleurer », souffle Sara Timar, 25 ans et la larme à l’œil. « On s’attendait à ce que le Fidesz gagne, mais on ne pensait pas qu’il aurait une aussi large avance. Et je trouvais que la campagne de l’opposition avait été bonne. La plupart des électeurs du Fidesz sont des retraités qui se permettent de décider de notre avenir. Moi, je ne veux certainement pas fonder une famille avec un tel régime politique. »

Tard dans la soirée, le candidat défait Péter Márki-Zay avait la voix grave. « Je suis dévasté, comme tout le monde », a-t-il déclaré sur la scène entourée de sa famille. « On a fait tout ce qu’on a pu. Nous, on va rester ici avec vous. Et on va se battre avec vous. » Une fois descendu de la scène, devant la presse étrangère, il a avoué son incompréhension. « J’ai vraiment cru il y a quatre ans qu’on pourrait faire perdre Orbán même dans un système où il dicte les règles, la leçon d’aujourd’hui, c’est que ce n’était pas possible. Nos candidats ont été élus lors de primaires. On avait un programme pour une Hongrie démocratique et respectueuse de l’État de droit. On a tout fait correctement. Et après 12 ans, on voit qu’Orbán continue de l’emporter. »

Il faut dire que Viktor Orbán a pu bénéficier d’un système médiatique taillé à son avantage. Pour faire valoir les idées de l’opposition unie, M. Márki-Zay n’a pu compter que sur cinq minutes d’antenne à la télévision publique durant toute la campagne. Le reste du temps, les adversaires du Fidesz n’ont jamais été invités en studio pour débattre, mais volontiers tournés en ridicule ou calomniés le cas échéant.

L’élection a aussi été marquée par l’envoi d’une délégation complète de l’OSCE, mandatée pour surveiller la bonne tenue du scrutin. L’organisation avait déjà qualifié les scrutins de 2014 et 2018 de « libres », mais « inéquitables ».

« La Hongrie semble avoir atteint un point de non-retour », énonce Edit Zgut, chercheuse à l’Institut de philosophie et de sociologie de l’Académie polonaise des sciences. « La leçon principale à tirer est que le terrain de bataille politique est si orienté qu’il est devenu presque impossible de remplacer le Fidesz aux élections. La manipulation des élections est passée à la vitesse supérieure avec des bulletins de vote de l’opposition brûlés à l’étranger et des groupes marginalisés intimidés. Le régime hybride informel de Viktor Orbán ira plus loin encore dans l’autocratisation. Cela signifie mettre la main sur des secteurs économiques clés par l’entremise du copinage, mettre à l’écart les dissidents — opposition et médias — et polariser la société à l’extrême. »

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