Entre horreur et indignation

Selon la procureure générale d’Ukraine Iryna Venediktova, les corps sans vie de 410 civils ont été retrouvés dans les territoires de la région de Kiev récemment repris aux troupes russes.
Photo: Ronaldo Schemidt Agence France-Presse Selon la procureure générale d’Ukraine Iryna Venediktova, les corps sans vie de 410 civils ont été retrouvés dans les territoires de la région de Kiev récemment repris aux troupes russes.

Les images, à glacer le sang, ont fait le tour de la planète : on y voit des cadavres étendus dans les rues, dont certains ont les poignets attachés dans le dos. Au sein d’une communauté internationale consternée, plusieurs voix s’élèvent pour réclamer une enquête pour crimes de guerre concernant les meurtres de civils qu’auraient perpétrés les forces russes dans la ville de Boutcha, en banlieue de Kiev.

Selon les autorités ukrainiennes, 300 personnes enterrées dans des fosses communes ont été retrouvées, en plus des cadavres qui jonchent les rues de cette petite ville qu’ont désertée les Russes pendant la fin de semaine. Un premier bilan dimanche faisait état de 410 morts. « Nous avons trouvé des gens avec les mains et les jambes ligotées […] avec des impacts de balles à l’arrière de la tête », a déclaré à la BBC le porte-parole du président ukrainien, Serguiï Nikiforovil.

« Je veux que tous les dirigeants de la Fédération de Russie voient comment leurs ordres sont exécutés […]. Et ils ont une responsabilité commune. Pour ces meurtres, pour ces tortures, pour les bras arrachés par des explosifs […] », a déclaré le président Volodymyr Zelensky dans un message vidéo. Il a annoncé qu’un « mécanisme spécial » allait être créé pour enquêter sur « tous les crimes russes » en Ukraine. Partout en Occident, l’indignation est palpable.

Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a promis la contribution des États-Unis pour « documenter » d’éventuels « crimes de guerre ». La ministre des Affaires étrangères britannique, Liz Truss, a réclamé une enquête à ce sujet. Et le président du Conseil européen, Charles Michel, a promis que l’Union européenne aiderait « l’Ukraine et des ONG pour rassembler les preuves nécessaires pour des poursuites devant les cours internationales ». Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, a lui aussi réagi en condamnant les meurtres « choquants et horrifiants » de civils. « Les responsables de ces attaques […] seront amenés devant la justice », a-t-il ajouté.

Photo: Rodrigo Abd Associated Press

Comment expliquer une telle levée de boucliers à ce moment précis, alors que l’horreur de la guerre sévit depuis plus d’un mois ? « Ce sont les images les plus fortes en matière de crimes de guerre », explique Pierre Jolicœur, professeur titulaire au Département de science politique du Collège militaire royal du Canada. « Des villes martyres qui sont bombardées de manière quasi quotidienne comme Marioupol, c’est aussi un crime de guerre, mais ces images [celles de Boutcha] sont les plus choquantes », renchérit-il. Selon lui, les photos des cadavres sont « dévastatrices pour la réputation de la Russie, ou du moins pour ce qu’il en restait ».

Mais pour le spécialiste, les actions barbares de la Russie, qui vont à l’encontre de la Convention de Genève, ne sont pas une surprise. « Les dernières interventions militaires des forces russes n’ont jamais été conformes au droit de la guerre. Elles ont pris des civils pour cible et ont bombardé sans gêne », relève-t-il en citant comme exemple des conflits qui ont fait rage dans les dernières années en Tchétchénie, en Géorgie ou en Syrie.

L’armée russe a démenti avoir tué des civils à Boutcha. Elle a assuré s’en être retirée le 30 mars et a accusé l’Ukraine d’avoir fabriqué les images « à l’intention des médias occidentaux ».

Alors que les troupes russes se retirent de la région de Kiev pour se regrouper dans le sud-est du pays, elles laissent derrière elles des villes détruites et violentées. « À mesure que les forces russes vont se retirer, on va voir d’autres crimes de ce type », prédit Pierre Jolicœur.

Et selon le professeur, un facteur aggravant de la barbarie en Ukraine est l’absence de condamnation de ces meurtres de civils par le président russe, Vladimir Poutine. Alors que règne ce qui semble être un assentiment silencieux du côté du Kremlin, Pierre Jolicœur envisage « qu’on va assister à plus de ces événements dans les prochaines semaines ».

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a réclamé une « enquête indépendante » sur les crimes de Boutcha. Et la semaine dernière, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, auquel siège d’ailleurs la Russie jusqu’en 2023, a approuvé la création d’une commission d’enquête internationale sur les violations des droits de l’homme et du droit humanitaire en Ukraine.

Du côté juridique et selon l’évolution du dossier, il est possible d’envisager un éventuel procès pour crimes de guerre à la Cour pénale internationale. « Il y aura un tribunal spécial pour les crimes de guerre russe dans un avenir pas très lointain », croit Eric Ouellet, professeur titulaire en Études de la défense au Collège des Forces canadiennes. « Je pense qu’il y aura un procès qui mettra en place l’ensemble de la preuve, un peu comme celui de Nuremberg », soutient-il en évoquant le fameux procès intenté contre les principaux responsables du Troisième Reich, en 1945.

En cas de victoire russe, toutefois, les impacts d’un tel procès demeureraient limités. « Je pense qu’il y aura un procès peu importe l’issue de la guerre, précise-t-il, mais reste à savoir si les accusés seront là. »

Le Canada dans tout ça

 

Les deux experts sont d’avis que l’influence du Canada dans cette guerre demeure somme toute limitée. « Le Canada peut continuer à se joindre au concert de critiques actuelles », relève Pierre Jolicœur. D’autres sanctions pourraient également être envisagées par l’Occident. Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kouleba, a exigé dimanche de nouvelles sanctions contre la Russie, dont un embargo total sur l’énergie, la fermeture des ports à tout bateau ou marchandise russe et la déconnexion de toutes les banques russes de la plateforme financière internationale Swift.

Le chancelier allemand, Olaf Scholz, s’est lui aussi prononcé pour de nouvelles sanctions. Reste à voir si le gouvernement Trudeau lui emboîtera le pas. Pour Eric Ouellet, toutefois, « le Canada pourrait jouer un rôle beaucoup plus important, mais est-ce que les gens à Ottawa veulent le faire, ça, c’est une autre question ». D’après lui, « le Canada pourrait faire des pressions diplomatiques beaucoup plus fortes pour mettre en place un tribunal spécial contre la Russie ».

Le secrétaire général adjoint de l’ONU pour les Affaires humanitaires, Martin Griffiths, s’est rendu à Moscou dimanche et devrait ensuite se rendre à Kiev pour rechercher un cessez-le-feu humanitaire en Ukraine. La Russie avait jusqu’à présent refusé toute visite d’un haut responsable de l’ONU ayant l’Ukraine pour sujet principal.

Les négociations Russie-Ukraine se poursuivent malgré tout, alors que le négociateur en chef russe, Vladimir Medinski, a fait l’éloge dimanche d’une position « plus réaliste » de Kiev, qui serait prêt, sous conditions, à accepter le statut neutre et dénucléarisé réclamé par Moscou.

Du côté des villes assiégées, les troupes russes qui tentent de consolider leurs positions se heurtent toujours à une forte résistance ukrainienne à Marioupol. Selon les autorités locales, 160 000 civils y seraient toujours bloqués et au moins 5000 habitants y ont été tués. La deuxième ville d’Ukraine, Kharkiv, est quant à elle toujours « partiellement bloquée » par les forces russes. Pour ce qui est de la ville portuaire d’Odessa, elle a été secouée par des explosions dimanche, au petit matin.

Avec l’Agence France-Presse

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