À la frontière moldave, des réfugiés ukrainiens regrettent leur vie d’avant

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Yura et sa sœur, Oleksandra, marchent en direction de la bibliothèque de Popeasca, où ils peuvent poursuivre leur scolarité, sur Zoom, avec leur professeure restée en Ukraine.

C’est un flux discontinu qui déconcerte par son calme, voire son silence trahissant l’épuisement. Ils arrivent peu à peu, la démarche hésitante, bagages à la main, sous un ciel bleu azur. Un mélange de tristesse et de beau temps. En ce 21 mars, aux alentours de 9 h, une étrange ambiance règne au poste-frontière moldave de Palanca, situé aux portes de l’Ukraine, tout au bout d’une route sinueuse bordée du fleuve Dniestr. Le 24 février, la bourgade de 1600 âmes s’est transformée en l’un des épicentres de l’exode ukrainien. C’est dans ce village jusque-là sans histoire, niché aux confins de la Moldavie, qu’ont commencé à affluer les réfugiés par dizaines de milliers dès le début de l’invasion russe.

Un mois plus tard, le flot des premiers jours de la guerre s’est tari : ceux qui voulaient — ou pouvaient — fuir l’ont fait en masse. Or, au poste-frontière de Palanca, la douleur du déracinement n’en reste pas moins forte. Elle continue de se lire sur les regards déconfits de ces exilés, en majorité des femmes accompagnées de leurs enfants, qui arrivent certes moins nombreux, mais tout aussi désemparés. Une fois leurs documents présentés aux gardes-frontières des deux pays, la plupart traversent à pied.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Du matin au soir, des centaines de réfugiés affluent vers la Moldavie, alors que d’autres font le chemin inverse et retournent en Ukraine.

À une cinquantaine de kilomètres de Palanca, du côté ukrainien, se trouve la cité portuaire d’Odessa, attenante à la mer Noire. Une ville sur laquelle, depuis bientôt cinq semaines, plane la menace d’un assaut militaire d’envergure, alors que rôdent dangereusement, non loin du rivage, des navires de la marine russe.

Ce matin-là, la plupart des Ukrainiens arrivant par le poste-frontière proviennent de la région d’Odessa. C’est le cas de Karolina Kotelevskaya, 27 ans, qui voyait « la guerre se rapprocher de plus en plus ». Aux aurores, le 21 mars, des explosions ont retenti près de son domicile. « Après trois semaines de guerre, nous avons pris la décision de partir. Avant cela, nous voulions croire que nous n’allions pas être affectés, mais la réalité nous a rattrapés », souffle-t-elle, passeports et documents sous le bras. Mais partir signifie aussi se séparer de son père et de ses frères, restés en Ukraine comme tous les hommes âgés de 18 à 60 ans pour cause de mobilisation générale. « On se sent coupable de ne pas rester avec eux, mais on n’a pas le choix. J’ai espoir que la guerre se terminera bientôt. Mais laisser derrière soi les gens qu’on aime est effrayant. »

La jeune mère aux longs cheveux blonds vient tout juste d’arriver avec son fils, Nikolaï, sept ans, ainsi qu’avec sa mère, Tatiana, et ses petites sœurs, Iana et Mira. Les cinq ont été transportés en véhicule jusqu’à la frontière ukraino-moldave.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Nikola, sept ans, est arrivé à Palanca avec sa mère, ses petites sœurs et leur grand-mère. Ils ont quitté la région d’Odessa, en Ukraine, après une matinée de bombardements. 

À peine l’ont-ils franchie que des minibus affrétés par les autorités moldaves les attendent, quelques pas plus loin. Karolina et sa petite famille y prennent place, avec à leurs pieds des valises qui s’amoncellent.

Un système de navettes organisé

 

Du point frontalier, ils sont ensuite emmenés quelques kilomètres plus loin sur un terrain vague, où a été improvisé un centre logistique. Là, en plus du personnel médical et des pompiers humanitaires dépêchés sur place, un autre transfert de navettes est organisé. C’est la poursuite de l’exil pour beaucoup : ils mettront le cap vers Chișinău, la capitale moldave, ou vers la Roumanie voisine, ou encore plus à l’ouest en Europe.

C’est dans l’un de ces autocars — estampillés du sigle HCR, l’agence des Nations unies pour les réfugiés — que Karolina et ses proches chargent leurs effets personnels. Direction Bucarest, dans l’espoir de reprendre ensuite la route vers la France. Rien ne les attend là-bas, sinon l’espoir de trouver un travail, en attendant la paix.

Tout près des bus alignés, sous de grandes tentes blanches, on s’efforce tant bien que mal d’offrir du réconfort aux nouveaux arrivants. Café, thé, repas chauds, biscuits… Du matin au soir, des bénévoles y offrent des victuailles, des cartes de téléphonie mobile, mais aussi des sourires. Il y a par exemple Ilinca Banaru, 15 ans, et sa sœur d’un an sa cadette, Anca, qui ont fait trois heures de route pour assister leurs « frères et sœurs » ukrainiens. « J’ai même manqué l’école aujourd’hui pour venir aider », avoue Ilinca, sourire en coin.

La bonne humeur transparaît sur le visage de l’adolescente. La nuit dernière, pourtant, son sommeil a été court : perturbé par le tumulte de la guerre qui se déroule de l’autre côté de la frontière, à quelques dizaines de kilomètres plus loin. « Vers 4 h 30 du matin, j’ai senti le sol vibrer. Je pensais que c’étaient des feux d’artifice, témoigne Ilinca. Mais nous avons compris que c’étaient des bombardements en Ukraine. Ça faisait très peur. »

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La voilà aux portes de la guerre, donc. Et si le conflit finissait par déborder sur le territoire moldave, dont le pays n’est pas membre de l’OTAN ? La crainte habite Ilinca, à l’instar de nombreux Moldaves qui voient avec méfiance la Transnistrie, une enclave séparatiste dépendant du Kremlin dans leur propre pays.

« Si la guerre vient jusqu’ici, nous allons nous aussi devoir fuir », redoute Ilinca. Reste que, pour l’heure, c’est l’entraide qui domine, pas le sauve-qui-peut. « Nous pourrions nous aussi vivre la situation que vivent les Ukrainiens. Être ici, c’est comme une sorte de thérapie, pour se sentir utile face à cette crise. » Mais Ilinca assiste parfois à des scènes déchirantes. « Ce sont des histoires terribles, et nous ne sommes que des enfants, après tout… » Comme la fois où une femme a fondu en larmes devant elle en apprenant au téléphone que ses deux fils venaient de mourir le même jour en Ukraine. « Puis, elle s’est évanouie, c’était terrifiant. »

La Moldavie, pauvre mais solidaire

 

Il ressort de ce déluge de souffrances, toutefois, de belles histoires d’humanité. Quand Jon Voloh a eu vent que deux mères ukrainiennes et leurs trois enfants, fraîchement arrivés à Palanca, cherchaient temporairement un toit, il n’a pas hésité à leur ouvrir sa maison, qu’il partage avec sa femme, Galina. « Le plus important, c’est d’avoir de la compassion pour ces gens qui fuient la guerre », dit cet habitant bon vivant, l’émotion dans la voix. « Tous les soirs, je vois les enfants qui appellent leur père au téléphone et demandent rituellement : “Papa, es-tu encore en vie ?” »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Depuis trois semaines, Jon Voloh, malgré ses modestes moyens, partage sa maison avec deux familles de réfugiés.

À Palanca comme ailleurs en Moldavie, les élans de solidarité sont partout. Le pays a beau être l’un des plus pauvres d’Europe, alors que plus d’un tiers de la population moldave vit sous le seuil de pauvreté, ses citoyens se démènent pour accueillir ces Ukrainiens qui, du jour au lendemain, se retrouvent démunis. Selon l’ONU, sur les 3,9 millions de réfugiés, pas moins de 385 000 ont traversé vers le territoire moldave, dont le tiers sont toujours sur place. Parmi les pays limitrophes de l’Ukraine, la Moldavie, avec ses 2,6 millions d’habitants, est celui qui en a accueilli le plus par habitant.

Jon Voloh, malgré ses modestes moyens, est l’un des innombrables visages de cette hospitalité moldave. « Même si nous ne vivons pas dans le luxe, vous pouvez le voir avec notre maison, nous aidons autant que nous le pouvons en leur donnant un abri, en les nourrissant, en les gardant au chaud. Les citoyens ordinaires moldaves, ici à Palanca, ne sont pas riches, mais ils sont heureux d’aider comme ils le peuvent », poursuit Jon.

Depuis trois semaines, donc, cet ancien joueur de handball professionnel partage son domicile avec Ludmila Burdeina, mère de Yura et d’Oleksandra, ainsi qu’avec Marina Tarasova, 38 ans, et son garçon de 12 ans, Stas. Des liens profonds se sont tissés entre l’hôte et ses cinq invités originaires d’Odessa, qu’ils ont fuie une semaine après l’invasion russe.

« Quand nous sommes arrivés à Palanca, nous nous sommes rendus à la mairie. Jon en est sorti, il a enlacé les enfants et a dit : “Vous allez séjourner chez moi.” Depuis, c’est comme si nous restions chez de la famille proche, les enfants se sentent bien ici et ne veulent aller nulle part ailleurs », raconte Ludmila, 37 ans, qui est aussi la belle-sœur de Marina. « Nos deux familles sont parties ensemble. Il y avait des bombes, c’était le chaos, personne ne savait à quoi s’attendre. Yura a dit le premier jour de la guerre qu’il n’irait nulle part sans son père, qui est toujours en Ukraine. Après être arrivés ici, pendant une semaine nous pleurions sans arrêt, nous étions effondrés. Maintenant, ça va mieux… » La nuit, c’est à peine si Ludmila lâche son téléphone, qu’elle consulte frénétiquement pour s’informer de l’évolution des hostilités.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Yura a dit le premier jour de la guerre qu’il n’irait nulle part sans son père, qui est toujours en Ukraine.

À côté d’elle, son petit Yura partage des réflexions qui n’ont rien à voir avec celles d’un garçon de sept ans. La guerre, il en parle maintenant comme un adulte, revendications à la clé. « Tout ça est loin d’être une “opération militaire spéciale” [comme la qualifie Vladimir Poutine]. Je veux que l’on ferme le ciel », lâche-t-il, en évoquant le délicat dossier de la zone d’exclusion aérienne, revendiquée par Kiev, mais rejetée par l’OTAN, qui redoute une troisième guerre mondiale. « Les Russes veulent voler nos âmes. Mais la guerre ne va pas durer longtemps, la fin approche et nous, Ukrainiens, serons bientôt victorieux », espère Yura. Il y a un mois à peine, il profitait encore de l’innocence de l’enfance, se rendait à l’école à Odessa, côtoyait Yegor, Zahar, Zoe, ses copains que la guerre a séparés.

Un éteignoir d’aspirations

À une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Palanca, Elena Borisekno souhaite elle aussi retrouver sa vie d’avant. Avec sa mère, Raisa Tsonkan, la soixantaine, et sa fille, Natalia, deux ans, dont la peluche orne le rebord d’une fenêtre, elles ont fui Mykolaïv et sont logées, depuis le 6 mars, dans un orphelinat reconverti en centre d’accueil pour réfugiés dans le village de Popeasca. Ici, Elena ne manque de rien avec les trois repas par jour, un lit pour dormir et l’assurance d’avoir mis sa fille en sécurité.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des enfants profitent des installations de l’orphelinat où ils sont accueillis pour se divertir.

L’exil a néanmoins coupé court à ses ambitions et à ses rêves naissants de jeune mère à l’aube de la trentaine. Comme sa carrière d’avocate, qu’elle a mis tant d’années à financer, à force de petits boulots, ou encore son projet de construction de maison, mis sur pause. La guerre a pulvérisé ses certitudes. En Moldavie, Elena tentera de chercher un travail si l’impasse persiste en Ukraine. Avec la crainte de tout devoir refaire de zéro. « On attend la fin d’une guerre, mais personne ne sait quand elle viendra. Peut-être aurai-je la chance de poursuivre ma vie ici, mais si la guerre s’étend jusqu’en Moldavie, alors ce sera le retour à la case départ. Tout ce que j’aime et ce que j’ai bâti, cette guerre me l’a volé », confie Elena.

Assise sur le lit d’en face, sa voisine de chambre, Tatiana Dimar, ne sait plus où elle se trouve. Elle est certes bel et bien là, physiquement, à Popeasca, en Moldavie. Mais son « esprit est toujours là-bas, en Ukraine, où se trouvent de nombreux proches ». Cet instinct de survie l’habite encore, forgé au fil des heures passées dans l’abri anti-bombes et de nuits hantées par les sirènes prévenant d’une frappe russe à Voznessensk, dans le Sud ukrainien. « Après un certain temps, on perd la notion du temps, on ne sait même pas quelle journée ou quelle heure il est. La nuit, on dort d’un œil, prêt à se rendre à l’abri à tout moment. Parfois, on commence à se sentir mal, et on comprend ensuite que c’est parce qu’on n’a pas mangé depuis un bon moment », explique la mère de 39 ans, réfugiée en Moldavie avec sa fille, Iryna, 16 ans. « Même loin du danger, aujourd’hui, il est difficile de retrouver le fil du temps. »

Retour à Palanca où, en ce début d’après-midi, c’est l’heure des préparatifs dans la maison de Jon. Ludmila coiffe les longs cheveux de sa fille, Oleksandra : deux longues tresses, entremêlées dans des rubans jaunes et bleus, les couleurs nationales de l’Ukraine. Stas et sa mère Marina ont leur manteau sur le dos ; Yura, quant à lui, a préparé son sac d’école. Le petit groupe s’apprête à se diriger vers la bibliothèque publique du village, où les trois enfants sont volontiers accueillis pour poursuivre leurs cours en ligne. Certains de leurs professeurs restés en Ukraine ou réfugiés à l’étranger ont décidé d’enseigner à distance à leurs élèves. Une manière pour les enfants de s’évader de l’angoisse ambiante, « de s’occuper et de penser à autre chose », se réjouit Ludmila.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

À la bibliothèque, Oleksandra s’installe sur son siège, dispose son matériel scolaire devant elle. Au menu : un cours de littérature ukrainienne suivi d’une leçon d’anglais. Elle tente de se connecter à son premier cours, en vain : son professeur, resté au pays, n’est pas joignable. C’est qu’à Odessa, au même moment, une alarme anti-bombardement retentit. Oleksandra patientera sagement une bonne trentaine de minutes. Le temps de comprendre que, même en exil et loin des bombes, on ne peut échapper à la réalité de la guerre. Celle-ci s’immisce sournoisement dans le quotidien de chacun, comme celui d’Oleksandra, au-delà des frontières.

Avec Iurie Proca

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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