En Hongrie, une élection incertaine sur fond de guerre en Ukraine

Peter Marki-Zay le candidat de l'opposition unie
Photo: Charles-Frédérick Ouellet Peter Marki-Zay le candidat de l'opposition unie

La guerre s’incruste dans la campagne électorale en Hongrie, et complique la réélection de Viktor Orbán, premier ministre depuis 2010. L’homme fort de Budapest, accusé d’autoritarisme, doit également faire face à une opposition plus unie que jamais.

Sous un ciel grisâtre, une petite foule anime la place Petőfi, à deux pas du coquet hôtel de ville de Kiskunfélegyháza. S’y élèvent des pancartes proclamant « Le pouvoir au peuple ! », brandies par des jeunes et des retraités. En ce jeudi après-midi, ils sont venus assister à un rassemblement politique. C’est dans cette petite municipalité situéeà une centaine de kilomètres au sud-est de Budapest, dans le cœur agricole hongrois, qu’est attendu le discours de Péter Márki-Zay.

À 49 ans, ce maire d’une petite ville du sud du pays est devenu, ces derniers mois, la figure de proue de l’opposition en Hongrie : à l’issue d’une primaire ayant réuni 800 000 électeurs, il a été désigné candidat unique d’une coalition de six partis d’opposition dans l’espoir de mettre fin à 12 ans « d’illibéralisme ». Le voilà qui serre des mains à des citoyens satisfaits, avant de se livrer au micro à un réquisitoire contre son adversaire principal : Viktor Orbán. L’actuel premier ministre tentera de briguer un quatrième mandat d’affilée, le dimanche 3 avril, à l’occasion de cruciales élections législatives.

Mettre fin au règne de l’homme fort de Budapest, qui gouverne sans partage depuis 2010, voilà l’objectif de Péter Márki-Zay, qui multiplie les événements publics aux quatre coins du pays. Mais « MZP », comme on le surnomme en Hongrie, le reconnaît : dans une Hongrie où les atteintes aux contre-pouvoirs se sont multipliées ces dernières années, la tâche s’avère colossale pour l’opposition. Près de 80 % du paysage médiatique hongrois est aux mains d’oligarques proches du gouvernement, selon l’observatoire indépendant des médias Mértek. Sans parler de la carte électorale, redécoupée depuis 2011 à la faveur du Fidesz, la formation national-conservatrice de Viktor Orbán.

« Rebâtir l’État de droit »

Dans un entretien accordé au Devoir peu après son discours à Kiskunfélegyháza, M. Márki-Zay déplore un « système complexe bâti par Viktor Orbán dans lequel il est presque impossible de perdre des élections ». « Il n’y a plus de radio indépendante dans ce pays de 10 millions d’habitants, l’équivalent de la population du Québec », regrette celui a vécu un temps au Canada.

S’affichant comme un fier conservateur, « chrétien et père de sept enfants », il espère grappiller des voix à l’électorat de Viktor Orbán et, in fine, « rebâtir l’État de droit » en Hongrie. Mais même en cas de défaite du Fidesz, l’après-Orban risque d’être laborieux : l’appareil judiciaire a été mis en coupe réglée, tout comme les municipalités et les universités, qui ont perdu en autonomie. Sa priorité en cas de victoire électorale ? « Rejoindre le parquet européen pour pouvoir poursuivre les criminels [corrompus proches de M. Orbán] », répond M. Márki-Zay.

à Kiskunfélegyháza, une petite ville située à une centaine kilomètres de Budapest, la foule est venue écouter le discours de Peter Marki-Zay, principal candidat de l'opposition à Viktor Orban.

Un peu plus loin sur la place Petőfi, pancarte à la main, László Molnár espère une victoire du camp « MZP » ; il y va de son avenir professionnel, explique-t-il. Blouson de postier sur le dos, ce trentenaire diplômé en muséologie affirme ne pas avoir trouvé de travail à la hauteur de ses compétences puisqu’il « n’a pas de contacts dans la politique ». En Hongrie, l’orbanisme s’infuse jusque dans les institutions culturelles. Alors, faute de mieux, László travaille à la poste de Kiskunfélegyháza.

« Ma situation est représentative de tout le système Orban, un système de copinage corrompu, dénonce-t-il. J’espère qu’on va se défaire de ce régime, et que le ménage sera fait au niveau du pouvoir, en remplaçant les personnes qui n’ont pas été nommées sur la base de leur expertise. »

Dans la foule venue écouter Péter Márki-Zay, il y a aussi des curieux, comme Mihaly Kis, béret enfoncé sur la tête. « Ce qu’il a dit m’a plu, mais je ne sais pas encore pour qui je voterai dimanche », avoue ce retraité de 70 ans, qui a donné son appui au Fidesz en 2018. Le tiers de l’électorat hongrois serait indécis comme lui. Autant dire que l’issue du scrutin est des plus incertaines alors que, déjà, les plus récents sondages laissent présager un face-à-face serré. La cote de soutien au parti de Viktor Orbán oscille autour de 41 %, soit à peine deux points de plus que l’opposition, selon une enquête réalisée par Republikon Institute.

Le premier ministre hongrois doit aussi faire face à une opposition ayant choisi de laisser tomber ses querelles intestines.

Atypique, la coalition anti-Orbán rassemble des partis allant de la gauche écologiste à la droite. Le Jobbik, un parti issu de l’extrême droite qui s’est policé et « recentré » ces dernières années en expulsant ses membres antisémites et anti-roms, fait aussi partie du lot. C’est cette formule de liste unique de candidats — inédite, à l’échelle nationale, dans l’histoire récente hongroise — qui a permis à l’opposition de remporter la mairie de Budapest lors du scrutin municipal d’octobre 2019.

Cette stratégie menace la majorité des deux tiers ayant permis à Viktor Orban de modifier la Constitution hongroise à sa guise. « C’est certainement l’élection la plus difficile à laquelle Orbán devra faire face depuis sa dernière défaite en 2006 », analyse Gergely Rajnai, politologue à l’Université Corvinus de Budapest. « En fait, peu importe le vainqueur, il sera très difficile de se faire réélire ensuite, car les perspectives économiques à moyen terme sont plutôt sombres pour la première fois en 15 ans. L’inflation et les effets de la guerre pourraient avoir un impact négatif sur la vie quotidienne des Hongrois au cours des deux prochaines années. Par conséquent, même si Orbán remporte un autre mandat, il sera très difficile pour lui d’ancrer encore plus au pouvoir son parti », nuance l’expert.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet La guerre en Ukraine complique la campagne de Viktor Orbán.

Guerre, paix et stabilité

La guerre en Ukraine complique aussi la campagne de Viktor Orbán. L’invasion du pays par Vladimir Poutine, le 24 février, a mis en lumière l’étroitesse des relations politiques et économiques qu’entretient Budapest avec le Kremlin depuis des années.

Sur le conflit russo-ukrainien, Viktor Orbán affiche une position alambiquée : il joue les équilibristes en s’associant aux sanctions européennes contre Moscou, mais refuse catégoriquement de livrer des armes à l’Ukraine ou de renoncer au gaz russe, dont le pays dépend à 85 %. Une ambiguïté que Volodymyr Zelensky a déplorée en plein Conseil européen, le jeudi 24 mars. « Viktor, sais-tu ce qui est en train de se passer à Marioupol ? » l’a interpellé le président ukrainien, en demandant à la Hongrie de « décider une fois pour toutes » quel camp elle choisissait.

Les considérations géopolitiques se retrouvent désormais au cœur de cette campagne électorale chamboulée par la guerre dans le pays voisin. Exit les enjeux de corruption ou l’inflation, donc.

Prétendant à la neutralité, Viktor Orbán se présente comme le « candidat de la paix » et dépeint une opposition belliqueuse, « qui est dans le camp de la guerre ». À l’inverse, sous l’étendard de « l’Ouest plutôt que l’Est », le camp de Péter Márki-Zay insiste sur l’importance de s’aligner sur l’OTAN et sur un rapprochement avec Bruxelles, en conflit depuis des années avec Budapest sur des questions d’État de droit.

Au-delà du conflit, beaucoup de Hongrois continuent toutefois de cultiver une méfiance envers une opposition longtemps perçue comme inapte. Et voient le gouvernement actuel comme un gage de stabilité, alors que ce dernier s’attribue volontiers les derniers succès économiques. Sarolta Igloi en fait partie et, dimanche, elle ne dérogera pas à ses habitudes en votant pour le Fidesz. « En 12 ans, mon niveau de vie a vraiment augmenté : tout le monde le ressent, même les opposants d’Orbán. Ce gouvernement soutient les retraités, les jeunes familles, les enfants… Ils ont construit piscines et gymnases dans tout le pays, en plus de développer le tourisme », applaudit cette professeure d’anglais à la retraite, rencontrée à son domicile en banlieue de Budapest. « J’ai moi-même changé ma machine à laver pour la moitié du prix ! »

Elle se lève soudain et, fièrement, sort un drapeau hongrois rouge-blanc-vert sur lequel est inscrit au feutre : « Enlevez vos mains de nos enfants ». Une référence à la loi homophobe adoptée en juin dernier par le Parlement hongrois, qui interdit les cours d’éducation sexuelle abordant « le changement de sexe ou l’homosexualité » dans les écoles. C’est que l’élection sera aussi accompagnée d’un référendum lié à cette législation anti-LGBTQ+, qui avait suscité de vives critiques de l’Union européenne. Après la crise des réfugiés en 2015, fortement instrumentalisée lors du dernier scrutin, voilà que le gouvernement Orbán a trouvé sa nouvelle marotte.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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