Sur les chemins d’une France qui se sent abandonnée

Une barricade prend feu, à Paris, au milieu de manifestants des Gilets jaunes. Ces derniers envahissaient les villes françaises pour un 18e samedi d’affilé, le 16 mars 2019, pour protester contre les politiques de Macron, le coût élevé de la vie et les réformes fiscales du gouvernement, notamment.
Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Une barricade prend feu, à Paris, au milieu de manifestants des Gilets jaunes. Ces derniers envahissaient les villes françaises pour un 18e samedi d’affilé, le 16 mars 2019, pour protester contre les politiques de Macron, le coût élevé de la vie et les réformes fiscales du gouvernement, notamment.

Les 10 et 24 avril prochains, les Français éliront leur président pour un nouveau quinquennat. Immigration, insécurité, identité, pouvoir d’achat : la France a été secouée depuis cinq ans par d’importantes fractures sociales, qui agitent le monde politique. Le Devoir est allé prendre le pouls de l’électorat dans quelques villes et villages, loin des cercles du pouvoir parisien.

Sur la route départementale qui mène de la gare de Questembert à Bohal, dans le département du Morbihan, on ne voit pas la moindre pancarte électorale. Ici, la vie suit son cours, loin des polémiques politiciennes qui agitent les grandes villes à moins de deux semaines du premier tour de l’élection présidentielle. C’est pourtant ici, dans cette paisible bourgade de 800 habitants, que tout a commencé.

C’était il y a un peu plus de trois ans. Dans son petit pavillon blanc au toit gris, Jacline Mouraud écoutait ce matin-là l’entrevue radiophonique matinale de Jean-Jacques Bourdin. Sur le ton du parfait technocrate, le tout nouveau ministre de l’Environnement, François de Rugy, y annonçait, sourire aux lèvres, une augmentation des taxes de sept centimes le litre sur le diesel ainsi que l’autorisation d’instaurer des péages à l’entrée des villes. « C’en était trop. Je n’en pouvais plus de ce mépris. J’ai explosé. Ici, on ne peut rien faire sans sa voiture. Pour aller travailler, on ne va pas faire 60 kilomètres en trottinette ! »

Nous étions en octobre 2018. Pour gagner sa vie, à l’époque, cette mère de famille jouait à l’accordéon de vieux succès de Patachou et d’Arletty dans des thés dansants. Pour boucler chaque mois, et gagner à peine 1000 euros, elle était aussi gardienne de sécurité incendie et faisait de l’hypnothérapie pour aider les gens à arrêter de fumer. Inutile de dire qu’elle n’avait pas le choix de faire 25 000 kilomètres par année. « Quand j’étais gardienne de sécurité, je devais faire 184 aller-retour pour gagner 80 euros. Avec la hausse du prix de l’essence, ça ne valait plus la peine d’aller travailler ! »

Ulcérée par les propos du ministre, Jacline a aussitôt enregistré une vidéo coup de gueule sur Facebook. Dans une langue simple, elle disait en avoir « plein les bottes » de la « traque aux conducteurs », qui passe par des contrôles techniques renforcés, la hausse du coût du diesel et la multiplication des radars. « Ici, la ville la plus proche est à 17 kilomètres et le premier aéroport, à 100 kilomètres. »

Sitôt sa vidéo mise en ligne, Jacline Mouraud pense que sa vie va reprendre son cours, mais c’est tout le contraire qui se produit. Rapidement, le téléphone se met à sonner : son clip de quatre minutes est devenu viral. Il sera vu plus de six millions de fois. Avec la pétition de Priscillia Ludosky contre la hausse du prix du carburant et les appels à bloquer les routes d’Éric Drouet, il allait mettre le feu aux poudres.

Un mois plus tard, le 17 novembre, 300 000 manifestants vêtus de gilets jaunes bloquaient les péages et les ronds-points un peu partout en France. Largement soutenu par les Français — au début, du moins —, ce mouvement durera 15 longs mois et deviendra l’événement marquant du quinquennat d’Emmanuel Macron.

Si de nombreux Gilets jaunes étaient issus de la gauche, ce n’était pas le cas de Jacline Mouraud. Aujourd’hui ralliée au parti d’Éric Zemmour, Reconquête, celle qu’on a surnommée « la Madone des Gilets jaunes » veut en incarner « l’aile sociale » et représenter ces territoires abandonnés par la République.

Une boulangerie et un bar-tabac

 

À Bohal, il n’y a pas de bureau de poste, seulement une boulangerie et un bar-tabac. Et encore, celui-ci ne survit que parce qu’il a été aidé par la mairie. Un exemple parfait de ces zones semi-rurales et périurbaines abandonnées par l’État, comme l’ont documenté les travaux du politologue et géographe Christophe Guilly.

« Ici, tous les commerces sont sur le fil du rasoir, dit Mme Mouraud. Il n’est pas normal qu’on n’arrive pas à vivre de notre travail. Pour cela, il faut rapatrier les milliards qui ont été dépensés depuis 40 ans dans les banlieues peuplées d’immigrants, alors que nous, on n’a rien. »

Symbole de ces territoires qui se sentent méprisés par les administrations parisiennes, à 17 kilomètres de là, la petite localité de Questembert se bat depuis plusieurs années contre les propriétaires de trois éoliennes géantes. Ces monstres, dont les pales de 62 mètres chacune atteignent pratiquement la hauteur de Place Ville-Marie (180 m), sont parfaitement visibles de la gare, située à sept kilomètres de là. La nuit, à cause des clignotants situés au bout des pales, le paysage ressemble à celui d’un aéroport.

On compte déjà neuf parcs éoliens dans la région ; la nuit, de sa terrasse, Raymonde Le Bars en voit deux. « On dirait un avion de ligne qui tourne au-dessus de la maison mais qui n’atterrit jamais », dit sa voisine Brigitte Chobe. « Évidemment, nos maisons sont devenues invendables, conclut-elle. Mais qui s’en soucie ? »

Après des années de combat, certains habitants des environs qui louent leur maison risquaient de perdre le label Gîtes de France. Le 15 février dernier, les opposants ont toutefois remporté une première victoire devant les tribunaux en démontrant les nuisances de ces engins.

Dans cette présidentielle, plusieurs candidats, comme Éric Zemmour et Marine Le Pen, partisans du nucléaire, ont proposé, au nom de la protection des paysages, de stopper la construction d’éoliennes. La candidate du parti Les Républicains, Valérie Pécresse, souhaite, elle, en ralentir la construction en insistant sur l’accord des populations locales.

« On en parle parce que c’est la présidentielle, dit Raymonde Le Bars. Mais après, que fera-t-on ? »

Une terre de droite

 

Contrairement au reste de la Bretagne, le Morbihan est depuis longtemps une terre de droite. D’ailleurs, Mme Pécresse est la seule de tous les candidats à y avoir tenu une assemblée publique depuis le début de la campagne.

C’est dans ces régions souvent abandonnées et sans services que de plus en plus d’habitants de la grande ville du coin, Vannes, sont obligés d’aller se loger. « Avec l’arrivée du TGV à Vannes en 2017, le prix du logement a augmenté de 50 % », explique Catherine Lozac’h, journaliste au quotidien Le Télégramme. « Sur la presqu’île de Rhuys, on n’arrive plus à loger le personnel qui s’occupe de la population vieillissante. Les gens sont obligés d’aller habiter en deuxième ou en troisième couronne. De cela, les candidats à la présidentielle ne parlent pas. »

En quelques années, la région est devenue un champion de l’étalement urbain. Ce n’est peut-être pas un hasard si, après avoir connu une forte présence des Gilets jaunes, Vannes n’a pratiquement pas connu de samedi sans manifestation antivaccin depuis juillet dernier. « La ténacité de ces militants nous a surpris », dit Catherine Lozac’h.

La défiance des « gens qui ne sont rien »

Cela ne surprend pas le politologue Luc Rouban, qui vient de publier Les raisons de la défiance (Les Presses de Science Po). Comparée à d’autres pays, la France demeure « le pays de la défiance politique en Europe », dit-il.

Selon lui, cette dernière recouvre une fracture sociale plus profonde qu’ailleurs, mais qu’on ne comprend pas toujours. « La gauche n’a rien compris à la révolte des Gilets jaunes, dit-il. Elle s’imaginait qu’ils demandaient plus de redistribution. Au contraire, ils demandaient moins d’impôts. C’était une révolte de droite, ignorant les syndicats, et qui n’était pas du tout dans la rhétorique anticapitaliste. C’était plutôt le combat d’une partie de la classe moyenne qui avait peur de retomber dans la misère. »

D’où l’incroyable maladresse d’un président qui a maintes fois utilisé un vocabulaire méprisant pour parler de ces gagne-petit, souligne le politologue. Comme lorsque, le 29 juin 2017, Emmanuel Macron fit la distinction entre « les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». « C’était terriblement maladroit, dit Luc Rouban. Car, dans cette élection, il y a un enjeu qui va au-delà de la droite et de la gauche. Allons-nous vers une société très européanisée et plus individualiste au risque d’une fracture plus approfondie ? »

Selon le chercheur, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce ne sont pas les milieux populaires, que l’on dit pourtant populistes, qui demandent de la verticalité, mais bien les classes supérieures.

Les mots d’Emmanuel Macron sur ceux qui « ne sont rien », Jacline Mouraud s’en souvient comme si c’était hier. « Je ne connais pas un seul président au monde qui aurait pu dire comme lui qu’il voulait “emmerder” une partie de sa population. S’il repasse, il ne fera pas cinq ans. Ne vous fiez pas au calme de nos campagnes : tout ça peut repartir n’importe quand… »

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