Le secret bien gardé des pertes militaires ukrainiennes

Le dernier bilan officiel, daté du 12 mars, fait état de 1300 militaires ukrainiens tués.
Photo: Yuriy Dyachyshyn Agence France-Presse Le dernier bilan officiel, daté du 12 mars, fait état de 1300 militaires ukrainiens tués.

Si les experts occidentaux s’accordent à estimer que plusieurs milliers de soldats russes ont été tués depuis le début de l’invasion en Ukraine, presque aucun élément ne filtre en revanche sur les pertes de l’armée ukrainienne, qui résiste avec ténacité depuis près de cinq semaines.

« Nous ne savons pas grand-chose du taux d’attrition des forces ukrainiennes. En réalité, nous n’en savons rien », résume Michael Kofman, expert du centre de réflexion américain CNA.

En toute logique en temps de guerre, Russes comme Ukrainiens sont avares de données sur leurs pertes humaines. Et les chiffres officiels, impossibles à vérifier, sont vraisemblablement sous-estimés aux fins de propagande.

L’état-major russe a reconnu vendredi la mort de 1351 de ses soldats pour 3825 blessés, après un premier bilan officiel début mars de près de 500 morts.

L’OTAN estime, pour sa part, que sur les 150 000 à 200 000 soldats russes déployés en Ukraine, entre 30 000 et 40 000 d’entre eux ne seraient plus en état de combattre, soit parce qu’ils ont été tués, soit parce qu’ils ont été blessés ou faits prisonniers, après une entrée en guerre qui a montré au grand jour d’importantes faiblesses tactiques et logistiques.

Kiev, pour sa part, n’a également donné que deux bilans depuis le 24 février. Le dernier, daté du 12 mars, fait état de 1300 militaires ukrainiens tués. Selon le ratio standard selon lequel, en temps de guerre, une armée compte trois soldats blessés pour chaque soldat tué, l’armée ukrainienne compterait au bas mot plus de 5000 hommes hors de combat. Un chiffre, là encore, sans doute en deçà de la réalité.

Côté ukrainien, « la question des ressources est un grand facteur d’incertitude, en raison de l’efficacité de la propagande de Kiev et de la “discipline informationnelle” des combattants. On ignore ainsi l’état de l’ordre de bataille ukrainien, qui a dû également accuser de lourdes pertes », souligne une récente note de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

Avantage à la défense

Malgré tout, il semblerait que l’armée ukrainienne, en position défensive, ait essuyé moins de pertes que l’armée russe, de l’avis de plusieurs observateurs.

« Le conflit en Ukraine fournit une excellente démonstration du principe clausewitzien selon lequel la force à la défensive s’use moins que celle qui est à l’attaque », relève la FRS. « C’est d’autant plus vrai que les forces ukrainiennes ont adopté des modes d’action tactiques relevant souvent plus de la guérilla de haute technologie que de l’affrontement conventionnel pour éviter la puissance de feu russe ».

En témoignent notamment les pertes matérielles recensées par le site oryxspioenkop.com, sur la base de photos ou de vidéos recueillies sur le champ de bataille : mardi, le site comptabilisait 318 chars perdus (détruits, endommagés, abandonnés ou capturés) pour la Russie, plus de 550 véhicules blindés, 16 avions de chasse, 35 hélicoptères et 2 navires, contre 79 chars perdus par les Ukrainiens, moins de 200 blindés, 12 avions de chasse et 13 navires.

« Les Ukrainiens s’étaient parfaitement préparés, ils avaient parfaitement dispersé leurs moyens », fait-on valoir de source militaire occidentale.

Les capacités ukrainiennes restent certes plus limitées que celles de l’armée russe. Mais le conflit amorcé en 2014 contre les séparatistes prorusses du Donbass a amené les autorités ukrainiennes pro-occidentales à rapprocher son armée des standards de l’OTAN. Le budget militaire a triplé, dépassant 3,5 milliards d’euros en 2021, et des réformes ont été adoptées pour améliorer le commandement.

Les États-Unis ont fourni 2,5 milliards de dollars d’aide militaire au pays depuis 2014 et des instructeurs des alliés de l’OTAN, comme le Canada et le Royaume-Uni, ont enseigné la préparation au combat.

L’armée bénéficie aussi de l’apport crucial d’armes étrangères, notamment les drones de combats TB2 du fabricant turc Bayraktar, ou encore les missiles antichars britanniques et américains, que les pays de l’OTAN continuent de fournir au pays depuis le début du conflit.

Enfin, si sur le papier le rapport de forces est écrasant en faveur des Russes, les Ukrainiens disposent d’un important réservoir de forces. Aux 130 000 hommes de la force opérationnelle terrestre s’ajoutent des centaines de milliers de réservistes et des bataillons de volontaires.

« Les pertes ukrainiennes sont probablement substantielles, mais leurs forces combattantes sont en réalité plus importantes [que celles des Russes], car ils disposent de milliers de volontaires ukrainiens et étrangers », explique à l’Agence France-Presse un expert britannique des conflits armés sous couvert d’anonymat. Ainsi, « le nombre d’individus n’est pas un problème pour l’Ukraine », estime-t-il.

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