Le désarroi d’une ville de gauche face à la présidentielle française

Le candidat de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) a lancé sa campagne présidentielle, le 16 janvier dernier, au Parc des expositions de la Beaujoire, à Nantes, avec un grand «meeting immersif et olfactif».
Photo: Jeremias Gonzalez Associated Press Le candidat de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) a lancé sa campagne présidentielle, le 16 janvier dernier, au Parc des expositions de la Beaujoire, à Nantes, avec un grand «meeting immersif et olfactif».

Les 10 et 24 avril prochains, les Français éliront leur président pour un nouveau quinquennat. Immigration, insécurité, identité, pouvoir d’achat, la France a été secouée depuis cinq ans par d’importantes fractures sociales, qui agitent le monde politique. Le Devoir est allé prendre le pouls de l’électorat dans quelques villes et villages, loin des cercles du pouvoir parisien.

« Peut-être que je voterai Macron ou que je m’abstiendrai. Ici, on est depuis toujours une ville de gauche. Mais aujourd’hui, je ne sais plus. Ce n’est pas évident, cette élection. »

David est le propriétaire du bar Le Shaft, à Nantes. À deux pas de la grande place du Bouffay, il profite des premières journées de printemps pour installer sa terrasse et oublier les malheurs qui ont frappé sa profession depuis deux ans. À trois semaines du premier tour, comme une majorité de Nantais, il fait partie de cette gauche historique qui, selon les sondages, ne compte plus en France que pour 25 % de la population.

David n’en croit pas ses yeux de voir la candidate du Parti socialiste, Anne Hidalgo, à 2 % dans certains sondages, derrière le sympathique, mais très marginal candidat régionaliste Jean Lassalle. Pourtant, Nantes apparaît comme un îlot à part dans une France où seul le candidat de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise), se hausse au-dessus de 10 %.

La mairesse de Nantes, Johanna Rolland, a beau être la directrice de campagne d’Anne Hidalgo, ce qui s’annonce comme une seconde déroute historique de la gauche après celle de 2017 ne semble pas affecter les convictions des Nantais. « Nantes est une ville bleue et républicaine depuis toujours », dit un ancien journaliste aujourd’hui à la retraite et qui veut demeurer discret. « À Nantes, il y a des manifestations tous les week-ends. On pourrait même dire que c’est devenu une ville de bobos ! »

Une tradition de gauche

 

Rien de nouveau sous le soleil. C’est aux portes de Nantes que fut stoppée l’insurrection royaliste des Vendéens et qu’en 1793, jusqu’à 4800 d’entre eux furent noyés dans la Loire lors d’un des plus terribles épisodes de la Terreur. En Mai 68, la ville fut aussi la première à suivre le mouvement de grève nationale, avec l’occupation de l’usine Sud-Aviation et la séquestration de son directeur. On ne s’étonnera pas que Notre-Dame-des-Landes soit à 20 kilomètres à peine. Ce squat où, après plus de 20 ans de tergiversation, Emmanuel Macron a finalement donné raison aux zadistes, malgré un référendum soutenant la construction de l’aéroport.

Longtemps surnommée « la belle endormie », la ville natale de Jules Verne s’est depuis longtemps recyclée dans la culture. Notre metteur en scène Robert Lepage l’a d’ailleurs longtemps fréquentée. La compagnie La Machine, renommée pour son Grand Éléphant et le Carrousel des mondes marins, projette d’y construire une sorte de jardin métallique suspendu appelé L’Arbre aux hérons, dont les coûts sont passés en quelques années de 35 à 53 millions d’euros.

Ce n’est donc pas un hasard si, le 16 janvier dernier, Jean-Luc Mélenchon y a lancé sa campagne au Parc des expositions par un grand « meeting immersif et olfactif ». Il s’agissait, disait-on, de « donner corps à des concepts plus abstraits » par la diffusion non seulement d’images sur grand écran, mais aussi d’odeurs et de parfums.

Où s’arrête la modernité et où commence l’insignifiance ? « En fait, on n’a pas senti grand-chose. D’autant plus qu’on portait des masques ! » dit en riant Arnaud Wajdzik, directeur départemental du quotidien Ouest-France. « Ici, dit-il, il y a une tradition d’unité de la gauche qui n’existe pas ailleurs. L’extrême droite n’est jamais vraiment parvenue à percer. »

Criminalité en hausse

 

Mais tout ne tourne pas rond pour autant. Désignée en 2004 par le magazine Time comme « la ville la plus agréable d’Europe », Nantes a connu ces dernières années une augmentation de la criminalité. En 2019, on dénombrait pas moins de 70 règlements de comptes, qui ont fait 3 morts et 30 blessés par balle. « Il n’y a pas beaucoup de Nantais qui n’ont pas, dans leurs proches, une personne qui s’est fait agresser », dit Arnaud Wajdzik. Selon Le Figaro, le nombre d’atteintes à l’intégrité physique est passé de 5532 en 2017 à 6480 en 2021.

Malgré un taux d’attractivité encore élevé et 4000 nouveaux venus chaque année, à la nuit tombée, les charmantes ruelles du vieux quartier du Bouffay sont le lieu d’une insécurité croissante. Dès 2019, l’édition locale de Ouest-France dressait un tableau accablant. La photo de la une montrait un revendeur de drogue en pleine transaction, tandis que trois policiers traversaient tranquillement la place du Commerce à quelques mètres de lui. Il n’aura fallu au photographe que 30 minutes pour croquer la scène.

Mais il n’y a pas que le trafic de drogue. Cette criminalité est aussi « liée fatalement à l’immigration et à l’arrivée de jeunes mineurs étrangers », dit Wajdzik. La ville, qui se veut accueillante pour les migrants, doit subir certains jours de véritables « raids » de vols de bijoux ou de scooters. Le maire de Rezé, à cinq kilomètres de là, a incité ses habitants à ne plus sortir avec des bijoux. Les réseaux criminels rétribuent parfois les jeunes délinquants avec du Rivotril, un antiépileptique qui désinhibe et que l’on surnomme la « drogue des petits voleurs », rapportait Ouest-France en octobre 2020.

« C’est de pire en pire, mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? » se désole Benjamin. Le propriétaire du bar Le Poulp’ assiste impuissant de sa terrasse aux trafics de la place du Commerce à deux pas. Une mère de famille de Nantes a réagi en créant en 2020 un groupe Facebook appelé « Les ptites Nantaises en sécurité », qui propose des cours d'autodéfense aux femmes qui s’aventurent le soir au centre-ville. Les serveuses du Shaft n’ont pas hésité à s’en prévaloir avec le soutien de leur patron. Un matin, alors qu’il rentrait chez lui vers 4 heures, un salarié du même bar a été agressé et dévalisé, ce qui lui a valu sept jours d’arrêt de travail. « On sent depuis cinq ans que cette violence monte en puissance, dit David. Ce n’est pas encore le Far West, mais ça y ressemble. »

Le syndrome Jospin ?

Selon le criminologue Alain Bauer, les homicides et les tentatives d’homicide ont « marqué une forte progression en France au cours des dix dernières années ». Depuis peu, cette criminalité jusque-là concentrée dans les grandes villes a migré vers les villes moyennes. « La qualité du réseau de transport et son extension ont créé des connexions avec des territoires périurbains et donc des cibles nouvelles », dit-il. Or, déplore Bauer, « le déni de la réalité a longtemps obscurci la vision des responsables politiques au nom d’un triptyque très français : ce n’est pas vrai, ce n’est pas grave et ce n’est pas de ma faute ».

À Nantes, de nombreux électeurs semblent pourtant imperméables à cette réalité qui a fait la manchette pendant une grande partie de la campagne. « La criminalité, c’est surtout un thème qui fait plaisir aux journalistes, dit Esther Loisel, du groupe communautaire Nantes en commun.e.s. Les politiques ne pensent qu’à se faire du capital politique là-dessus. » Partisane de Jean-Luc Mélenchon, elle votera pour la première fois de sa vie le 10 avril et veut croire qu’il a des chances d’accéder au second tour, comme le laissent espérer quelques sondages.

À moins de trois semaines du premier tour, de nombreux élus ont pourtant en tête la présidentielle de 2002. Invité au journal télévisé, le candidat socialiste, Lionel Jospin, avait confessé avoir « péché un peu par naïveté » en croyant que « si on fait reculer le chômage, on fera reculer l’insécurité. Or, cela n’a pas d’effet direct sur l’insécurité ». Tous y avaient vu une des causes de son humiliante défaite au premier tour, passé aux mains de Jean-Marie Le Pen.

Même si on y a récemment renforcé les effectifs policiers et la surveillance par caméras (il y en a plus de 200 dans la ville), Nantes est peut-être l’illustration de cette « naïveté » puisque, avec un des taux de chômage les plus bas de France, elle connaît une recrudescence de la violence urbaine. Les députés de La République en marche pourraient en payer le prix aux prochaines législatives, qui se dérouleront immédiatement après la présidentielle. Selon Arnaud Wajdzik, tous ne sont pas assurés d’être réélus. « D’autant plus que, cette fois, l’effet nouveauté ne jouera pas », dit-il. Il n’est pas sûr que, 40 ans plus tard, le grand écrivain Julien Gracq décrirait Nantes comme « cette cité où le diapason de la vie n’était plus le même » et où il disait respirer « un parfum inconnu, insolite, de modernité ».

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