Zemmour joue son va-tout au Trocadéro

Contrairement aux assemblées de la droite classique, celles d'Éric Zemmour attirent un public souvent très jeune.
Photo: Michel Euler Associated Press Contrairement aux assemblées de la droite classique, celles d'Éric Zemmour attirent un public souvent très jeune.

« Ma sœur a voté pour la socialiste Ségolène Royal en 2012. C’est une artiste. Elle s’est fait agresser dans la rue. Elle a rencontré la réalité. Cette année, elle vote Zemmour. »

Professeur d’informatique, Romain est venu en famille avec son épouse et son fils handicapé soutenir son candidat à l’occasion de sa dernière grande assemblée, place du Trocadéro, à Paris. « C’est le seul qui ose dire la vérité, la vérité toute crue », nous confiera-t-il, comme la douzaine de partisans rencontrés par cette belle après-midi d’été sur cette esplanade mythique, qui fait face à la tour Eiffel.

À deux semaines du premier tour, l’ancien journaliste candidat de l’extrême droite jouait cette fin de semaine son va-tout. En berne dans les sondages après un départ fulgurant qui lui permettait de rêver au second tour, le voilà autour de 11 %, derrière Jean-Luc Mélenchon, candidat de la gauche radicale (LFI), et presque à égalité avec la représentante de la droite classique, Valérie Pécresse (LR).

C’est pourquoi le candidat a tout misé sur une démonstration de force dans ce lieu symbolique qui a vu défiler Nicolas Sarkozy en 2012 et François Fillon en 2017. Ces deux candidats n’avaient pas remporté l’élection, mais ils avaient vu leur cote remonter sensiblement après cette assemblée.

Pour l’instant, le pari semble tenu avec certainement plus de 60 000 personnes, et peut-être même 100 000, s’il faut en croire le candidat qui revendique « la plus grande démonstration de force de cette campagne ». Contrairement aux assemblées de la droite classique, Zemmour attire un public souvent très jeune. Comme Louise, une étudiante qui votera pour la première fois dans deux semaines. « C’est le seul candidat qui défend les valeurs françaises, dit-elle. Notre patrimoine, nos traditions, notre littérature et même le cochon et le vin ! »

Entre une campagne qui semble aujourd’hui figée par la guerre en Ukraine et un président qui cherche à l’enjamber, Éric Zemmour a peut-être gagné le prix des plus fortes mobilisations. Mais, cela suffira-t-il ?

Le candidat en doute probablement lui-même, puisque au Trocadéro, il a ouvertement lancé un appel à le rejoindre, interpellant nommément des élus de droite proches de ses positions comme Nadine Morano (LR), François-Xavier Bellamy (LR), Éric Ciotti (LR) et Jordan Bardella (RN).

« J’aurai besoin de tout le monde. J’aurai besoin de toutes les familles de la droite et de tous les patriotes », a lancé celui qui dit être « le seul candidat de droite de cette élection ». Selon lui, Valérie Pécresse serait en effet une « centriste », Marine Le Pen une « socialiste en économie ». Quant à Macron, ajoute-t-il, « il ne sait toujours pas de quel bord il est ».

Le candidat, fils de Berbères nés en Algérie, a profité de ce dernier grand rassemblement pour s’adresser directement aux Français « de confession musulmane ». « Je connais l’islam mieux qu’aucun de mes concurrents », dit-il, avant d’affirmer qu’« il y a un problème de l’expansion musulmane en France. » Celui qui dit respecter « toutes les religions et tous les croyants » propose aux musulmans « d’embrasser la culture française, une langue, notre histoire, nos mœurs. Beaucoup de compatriotes musulmans ont déjà fait le choix de l’assimilation et ceux-là sont nos frères ».

Et le candidat de conclure que « ce n’est pas à la France de s’adapter à votre culture, mais à vous de faire vôtre la culture française. […] Les Français sont généreux, ils veulent seulement qu’on les respecte. »

Évoquant « l’angoisse de se sentir étranger dans son propre pays », Éric Zemmour s’est ensuite livré à un vibrant éloge de la France, « ce pays qui a permis au petit-fils de Berbères que je suis d’être sur la plus belle place du monde ». Visiblement ému, il a cité l’écrivain russe Romain Gary qui disait « je n’ai pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines ».

« Une idée du modèle français »

Les observateurs de cette étrange campagne estiment que cette assemblée pourrait jouer un rôle crucial dans la campagne d’Éric Zemmour. « Alors qu’avec la remontée de Marine Le Pen, il sait qu’il n’a plus guère d’électeurs à espérer du RN, Zemmour veut profiter de la faiblesse de la candidate LR [Valérie Pécresse] […] pour tenter de siphonner une dernière fois son électorat conservateur », écrit l’éditorialiste Guillaume Tabard dans Le Figaro.

Cette semaine, le candidat d’extrême droite avait soulevé la polémique en proposant la création d’un ministère de la « Remigration ». Au-delà du terme, il souhaite renvoyer dans leurs pays les centaines de milliers d’immigrants irréguliers qui demeurent en France, ceux qui sont fichés « S » par les services de sécurité (et donc jugés dangereux) ainsi que les criminels condamnés qui ont la double nationalité. Malgré le tollé des médias, un sondage de l’IFOP a révélé que 63 % des Français ne se disent pas choqués par ce terme ; 66 % se déclarent même en faveur de cette « remigration ».

Quel sera l’effet de ce grand rassemblement du Trocadéro ? Selon le directeur général de l’IFOP, Frédéric Dabi, ces assemblées « peuvent redonner de la vigueur, comme Le Bourget [pour François Hollande] en 2012, ou au contraire renverser la dynamique, comme après le meeting raté de Valérie Pécresse au Zénith de Paris ». Les partisans d’Éric Zemmour veulent évidemment croire que cela relancera la campagne de leur candidat.

« Je pense que ce sera difficile pour Zemmour d’accéder au deuxième tour, dit Malik, un Martiniquais de 44 ans. Mais je voulais le remercier d’avoir essayé de sauver une certaine idée du modèle français. Celui que j’ai connu grâce notamment à l’école française. »

On saura dans deux semaines si le Trocadéro lui aura porté bonheur.

À voir en vidéo