En Pologne, un afflux d’Ukrainiennes prêtes à travailler

Dans une Pologne déjà frappée par la pénurie de main-d’œuvre, l’afflux d’Ukrainiennes représente une aubaine pour certains employeurs.
Louisa Gouliamaki Archives Agence France-Presse Dans une Pologne déjà frappée par la pénurie de main-d’œuvre, l’afflux d’Ukrainiennes représente une aubaine pour certains employeurs.

Plus de deux semaines après le début de la guerre en Ukraine, sur les près de deux millions d’exilés ukrainiens s’étant réfugiés en Pologne, nombreux sont ceux qui s’activent pour se trouver un emploi. Une abondante main-d’oeuvre qui apporte néanmoins son lot d’incertitudes. Reportage.

En Ukraine, là-bas, elle menait une vie tranquille comme employée dans son salon de manucure. Elle est désormais sans ressources, « à la recherche de n’importe quel emploi, tant que cela suffira à subvenir aux besoins de mes deux enfants ». Ces derniers jours, Kateryna Gavrylova s’est réfugiée en Pologne voisine, fuyant une guerre qu’elle et des millions d’Ukrainiens n’ont pas voulue. Auparavant, elle n’avait jamais mis les pieds à l’étranger. Sa ville, Mykolaïv, dans le sud du pays, est aujourd’hui sous les bombes. Le 24 février, tout a basculé lorsque Vladimir Poutine a décidé unilatéralement d’envahir son pays pour le « démilitariser ».

En ce dimanche matin, cette femme de 36 ans vient d’assister à une séance d’information au Centrum Wielokulturowe (Centre multiculturel de Varsovie), dans la capitale polonaise. Ici, dans ce centre associatif situé dans le quartier Praga-Północ, sur la rive est de la Vistule, elles sont des dizaines d’exilées, comme Kateryna, à défiler pour se renseigner sur les possibilités d’emploi offertes à Varsovie.

« Est-ce que nos enfants de moins de 18 ans pourront travailler aussi ? », « Quelles démarches dois-je entreprendre pour obtenir mon numéro de résidente ? », « Que dois-je faire pour régulariser mon statut ? »… Au fond d’une pièce du rez-de-chaussée, un conseiller bénévole tente d’apaiser les inquiétudes d’Ukrainiennes en quête de débouchés. Car, pour beaucoup d’entre elles, c’est l’inconnu qui domine.

Kateryna Gavrylova, par exemple, ne sait pas quand elle rentrera en Ukraine. Ni quand elle reverra son mari, qui a dû prêter main-forte à l’armée ukrainienne, à l’instar de tous les hommes de 18 à 60 ans, forcés de rester au pays. « Mon plan est d’attendre la fin du mois, en espérant que ce conflit ne s’éternise pas », explique-t-elle, précisant être hébergée à Varsovie chez son neveu ukrainien, qui gagne sa vie dans le secteur de la construction. « Nous reviendrons peut-être bientôt, c’est pourquoi je n’enverrai pas mon plus jeune garçon à l’école polonaise. Quant à mon fils aîné, tous ses documents sont à l’université ukrainienne, faute desquels nous ne pouvons pas postuler à l’université polonaise. Mais pour l’heure, ma priorité, c’est de trouver du travail dans un entrepôt ou comme femme de ménage, peu importe. »

Un peu plus loin, Svitlana Verbora, cheveux pourpres et CV en main, compte elle aussi retrouver un semblant de « vie normale ». Originaire de la région de Kiev, assaillie par l’armée russe, cette femme de 54 ans a trouvé refuge en Pologne le 10 mars en prenant le train jusqu’à la frontière. Sa fille de 33 ans l’a accompagnée dans cette route de l’exode. « Peut-être que ma fille choisira de s’installer dans un autre pays plus à l’ouest, affirme-t-elle. Mais moi, je reste ici, en Pologne : mon mari est toujours en Ukraine, et je ne veux pas partir trop loin, je me fais du souci pour lui. Il est retraité, j’ai besoin de gagner de l’argent, à la fois pour moi et pour lui. »

Dans sa vie d’avant, celle qui s’est volatilisée il y a trois semaines, Svitlana Verbora travaillait comme conseillère financière indépendante. « J’ai fait des études supérieures, une licence technique et une autre en finance et économie. J’espère que mes compétences seront utiles ici, en Pologne. Mais dans tous les cas, je suis prête à travailler dans n’importe quel secteur. Et je ne compte pas toucher des allocations ici, je ne veux pas vivre aux crochets des Polonais. »

Malgré son déracinement forcé, elle se dit « pleine d’ambition » pour la suite : « Je n’attendrai pas la fin de la guerre pour me rendre utile. Nous, Ukrainiens, devons continuer à travailler et devrons remettre sur pied le pays. Même lorsque la guerre s’arrêtera, il faudra quelques années avant que notre économie redémarre et atteigne le niveau d’avant-guerre. C’est pourquoi il est mieux que je reste à Varsovie les six prochains mois. Au moins, je pourrai profiter d’un salaire tout en continuant d’aider comme bénévole. »

Une main-d’œuvre incertaine

Conscription oblige, l’écrasante majorité des trois millions de réfugiés ayant fui l’Ukraine sont des femmes et des enfants. Dont plus de la moitié a traversé en Pologne. Et c’est à peine foulé le sol polonais que de nombreuses Ukrainiennes s’activent pour se trouver un emploi.

Nous, Ukrainiens, devons continuer à travailler et devrons remettre sur pied le pays.

« Beaucoup sont prêtes à prendre n’importe quel emploi disponible. Le marché du travail est ouvert en Pologne, il y a beaucoup de choix », témoigne Małgorzata Romanowska, une bénévole au Centrum Wielokulturowe. « Souvent, les gens venant vers nous ont besoin d’information et sont inquiets par rapport à leur situation légale, il est donc très important de les rassurer », poursuit-elle, alors que le gouvernement polonais vient d’adopter une loi permettant aux réfugiés ukrainiens de légaliser leur séjour pour au moins 18 mois. « Ici, nous offrons des conseils juridiques et professionnels, en plus d’offrir des cours de langue. L’avantage de l’ukrainien et du polonais, c’est que ce sont deux langues slaves très proches. » À cette proximité linguistique s’ajoute le réconfort, pour beaucoup de réfugiés, de s’appuyer sur une large diaspora : avant l’invasion, le nombre d’Ukrainiens vivant en Pologne s’estimait à plus de un million.

Dans une Pologne déjà frappée par la pénurie de main-d’œuvre, cet afflux d’Ukrainiennes représente une aubaine pour certains employeurs. Mercredi, la mairie de Varsovie a d’ailleurs annoncé la mise en place d’un « centre pour l’emploi » où les réfugiés ukrainiens peuvent s’inscrire et chercher du travail. Il y aurait plus de 600 000 emplois à pourvoir dans ce pays d’Europe centrale, d’après une analyse récente de la société Element. Et c’est dans le secteur de la production industrielle qu’il y aurait le plus de postes vacants.

Or, cette nouvelle main-d’œuvre, essentiellement féminine, apporte aussi son lot d’incertitudes. Car nul ne sait combien de temps dureront les hostilités, et quand ces exilés rentreront au bercail. Il faut dire qu’avant le conflit, l’économie polonaise pouvait compter sur un imposant bassin de travailleurs ukrainiens, constitué aux deux tiers d’hommes. Mais ils ne seraient pas moins de 80 000 à s’être rendus au front, retournant ainsi dans leur pays natal.

« Les travailleurs ukrainiens qui venaient pour deux ou trois mois d’habitude ne viendront pas puisqu’ils sont partis combattre », indique Hanna Cichy, analyste pour le centre de réflexion Polityka Insight. « Les femmes vont probablement répondre à des pénuries dans le commerce de détail, les services, la santé ou l’éducation. Mais les hommes qui travaillaient dans la construction, l’industrie ou surtout les transports — un tiers des Ukrainiens en Pologne y étaient employés — ne seront pas remplacés, car ces domaines exigent que le personnel soit éloigné de chez lui plusieurs semaines de suite, ou encore dispose de certaines compétences pour ce qui est du domaine de la construction. »

Les femmes vont probablement répondre à des pénuries dans le commerce de détail, les services, la santé ou l’éducation.

Le commerce de détail, notamment, pourra certes bénéficier de l’arrivée de ces Ukrainiennes. Mais leur intégration dans les structures sociales ne sera pas une tâche aisée, souligne l’économiste. « À plus long terme, nous pourrions envisager une augmentation de 5 à 8 % de la population en quelques mois [la Pologne comptant près de 38 millions d’habitants]. Probablement qu’aucun pays n’est adapté pour absorber un tel nombre de personnes et continuer de fournir tous les services sociaux nécessaires, comme l’éducation ou le logement. »

Nouveau travail, nouvelle vie

 

À Wola Bykowska, Pawel Jamro exprime un optimisme prudent. « Ce ne sera pas évident : est-ce que le marché du travail va absorber cette quantité de gens qui viennent en Pologne ? Je pense toutefois que cette guerre va se finir vite, et qu’une partie de la population rentrera pour reconstruire le pays », prédit le directeur de la filière transport d’Urban Recruitment.

Dans ce village du centre de la Pologne, son agence d’emploi a déjà permis à plusieurs dizaines d’Ukrainiennes de trouver un travail : dans les alentours, plusieurs entrepôts et centres logistiques leur ont en effet ouvert leurs portes. « Avant, les usines préféraient plutôt des hommes, mais, depuis, elles ne voient pas de problème à engager des femmes, affirme Pawel Jamro. Les entrepôts se sont également réorganisés pour leur donner du travail, et les employeurs sont très compréhensifs. Certains donnent même des meubles à leurs nouveaux employés pour qu’ils équipent leur logement. »

Dans l’un des bâtiments de Wola Bykowska où sont logés à prix modique des réfugiés nouvellement arrivés, il y a Yulia Kyrychenko, 36 ans. Cette ancienne employée d’une gare a fui l’Ukraine avec ses deux enfants, Bogdan et Nikita. Et s’apprête à commencer une nouvelle vie comme ouvrière dans un centre d’emballage, à cinq minutes à pied de là. « J’ai déjà rempli tous les papiers, je commence le travail dans quatre jours », explique Yulia. « Nous allons devoir nous serrer la ceinture, j’espère que le salaire suffira, nous avons aussi un chien à nourrir. J’ai déjà un compte bancaire établi ici, les enfants iront à l’école, je me sens prête. Mais, à terme, j’espère rentrer chez moi, en Ukraine, d’autant que mon mari y est encore… »

Son autre souci : la barrière de la langue. « J’essaie d’apprendre sur Internet. Pour l’instant, je sais compter jusqu’à dix en polonais, c’est requis pour le travail ! »



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