Les enfants abandonnés de la guerre en Ukraine

Photo: Adrienne Surprenant Sasha, 15 ans, entouré de son petit frère et de d'autres enfants de l'orphelinat.

Au bout d’une ruelle du nord de Lviv, en Ukraine, pend un panneau sur les grilles colorées d’un orphelinat qui met en garde « Attention chien méchant dans la cour ». L’endroit accueillait 20 enfants avant la guerre ; aujourd’hui, ils sont 50 à y trouver refuge.

« Je ressens beaucoup de compassion pour les enfants qui sont plongés dans cette tragédie », dit Yaroslav Petryshyn, un écrivain et poète originaire de la ville, responsable administratif de l’orphelinat depuis deux ans.

Avec la guerre qui fait rage, l’orphelinat a accueilli de nouveaux jeunes originaires de l’est. Yaroslav explique : « 30 enfants sont arrivés ces dernières semaines, dont 18 de Lyssytchansk, dans la région de Louhansk. Ils étaient accompagnés par trois femmes ». L’oblast de Louhansk est une région en proie aux combats intenses depuis que, le 11 mai 2014, on y a voté majoritairement pour l’autodétermination. Pour gérer l’afflux d’enfants abandonnés, pour certains avant la guerre et pour les autres en raison de l’éclatement du conflit, le centre dispose d’une quinzaine de professeurs volontaires, de bénévoles et d’une psychologue. Deux équipes alternent les gardes de 8 h à 15 h, puis de 15 h à 22 h, et deux personnes veillent pendant la nuit.

Le 11 mars 2022 a marqué un tournant pour les habitants et les déplacés de Lviv. La Russie a commencé à cibler des positions dans cette région stratégique, une base arrière encore préservée. Depuis, chaque attaque déclenche les sirènes d’alarme préventives, et les habitants doivent rapidement se réfugier, de jour comme de nuit, dans des abris souterrains.

Photo: Adrienne Surprenant Des sacs de sable ont été installés afin de protéger les fenêtres qui donnent sur la cave du bâtiment de l'orphelinat.

« On apprend aux enfants à s’habiller vite, à mettre leur manteau proche du lit. Au début, un des enfants arrivés de l’est était terrifié, il criait : “C’est la guerre, c’est la guerre !” » raconte Maria, une volontaire. Les bénévoles ont pris soin de placer des sacs de sable devant les petites fenêtres qui donnent sur la cave du bâtiment. Le risque de bombardements est élevé et des exercices d’évacuation pour les enfants, au sous-sol, sont organisés régulièrement.

Dans le salon réservé aux adolescents, Sasha, 15 ans, est assis sur un canapé défraichi. Il a voyagé seul avec son petit frère de 5 ans depuis Dnipro, touchée constamment par les bombardements russes. « Ma mère nous a mis de force dans un transport en commun, puis on a pris le train pour Lviv », témoigne l’aîné avec tristesse. La nuit tombe sur l’orphelinat. Scay, un groupe de musique populaire, est venu les distraire. Sasha, qui joue de la guitare, s’est fait donner un médiator qu’il tient comme un porte-bonheur.

La pression liée à la charge de son frère est trop importante. « Je ressens une grande responsabilité, mais nous avons un toit, de la nourriture, et les volontaires nous aident, ça m’enlève un sacré poids », confie Sasha.

Photo: Adrienne Surprenant Lorsque Sasha a quitté sa mère avec son frère, elle lui a dit : « Si vous partez, c’est pour toujours, allez à Oslo ou à Marseille. »

Ce vieux bâtiment de type postsoviétique héberge des enfants de 3 à 16 ans séparés de leurs parents par les services sociaux ou parce que leurs mères seules sont restées à l’est du pays afin de continuer à travailler et à participer à l’effort de guerre. « La plupart ont des traumatismes antérieurs liés à leur passé compliqué, constate la psychologue du centre, Vira Shpyrka. Aujourd’hui, ils développent des syndromes post-traumatiques. Et ces traumatismes sont visibles lorsque les alertes de la ville s’activent. »

Des enfants divisés

 

Après le souper qu’ils partagent dans la cuisine commune, les esprits s’échauffent entre les enfants qui viennent de toute l’Ukraine. Ils sont assis sur des canapés enveloppés d’une housse désuète. Autour, les murs sont vert pomme. La Vierge Marie trône au milieu de la pièce telle une spectatrice d’une Ukraine inconciliable, qui écoute, stoïque, certains crier : « Slava Ukraini [Gloire à l’Ukraine] », d’autres « Slava Russia [Gloire à la Russie] ».

Photo: Adrienne Surprenant Dans la salle commune, les esprits s’échauffent parfois entre sympatisants russes et ukrainiens, même chez les enfants.

La société ukrainienne est divisée en deux camps : les sympathisants pro-Européens et les pro-Russes. Même au cœur de cet orphelinat, les divisions se font ressentir. Le ton monte entre les enfants de Lviv et ceux du Louhansk, la région séparatiste de l’est. Sasha confie qu’il y a souvent des bagarres entre les enfants.

Le jeune adolescent au visage d’ange cherche à les excuser : « Ils ont vécu trop de choses, ils sont traumatisés par la guerre, alors pour les calmer, j’aime leur lire Taras Chevtchenko. » L’héritage littéraire du célèbre écrivain ukrainien du 19e siècle est considéré comme un fondement de la période moderne ukrainienne. Sasha a fui Dnipro avec son frère et quelques livres de Balzac. « Plus tard, j’aimerais devenir professeur d’histoire, dit-il, pour raconter la vérité aux gens et éduquer le plus grand nombre. » Il sait que son avenir se réalisera à l’étranger. Lorsqu’il a quitté sa mère, celle-ci lui a dit : « Si vous partez, c’est pour toujours, allez à Oslo ou à Marseille. »

Les enfants qui ont encore des parents vivants à l’est sont sans nouvelles. Des parties du territoire ukrainien n’ont plus d’électricité à cause des bombardements russes de centrales électriques. Sasha, qui possède un téléphone portable, le met à la disposition de ses nouveaux camarades. Andrey, 10 ans, n’a pas eu de contact avec sa mère depuis sa fuite précipitée. Sur le téléphone de Sasha, Andrey compose un numéro, met le haut-parleur, écoute attentivement son interlocuteur et se met à courir, en pleurs, vers sa chambre. Il vient d’apprendre que sa maison a été bombardée. Sa mère a été grièvement blessée et est à l’hôpital.

Photo: Adrienne Surprenant Plusieurs enfants hébergés à l'orphelinat restent sans nouvelles de leurs parents.

« Le retour sera impossible »

Andrey est arrivé au centre le 28 février après avoir fui avec 17 autres enfants. Ils ont quitté Lyssytchansk avec trois accompagnatrices. Parmi elles, Olga, une femme de 53 ans qui était enseignante dans un centre social de réhabilitation pour enfants abandonnés associé à l’orphelinat de Lyssytchansk. Son amie, avec qui elle les a exfiltrés, lui conseille chaleureusement de mettre du maquillage pour cacher ses pleurs.

Olga a réussi à sauver ces jeunes enfants, mais elle a conscience que sa vie d’avant est bel et bien derrière elle. « En 2014, au début de la guerre dans le Donbass, j’avais seulement pris un petit sac pour fuir, puis je suis revenue. En revanche, aujourd’hui, je sais que le retour sera impossible », dit-elle la voix tremblante. Son fils et son mari sont restés dans cette région dévastée par huit années de guerre. Depuis son exode, Olga n’a plus de leurs nouvelles.

Après une longue nuit entrecoupée de cris des sirènes d’alarme en prévention de possibles bombardements, l’orphelinat se réveille. Les bénévoles ont organisé une surprise pour ces enfants abandonnés. Une troupe d’artistes, « Les gens et les poupées », qui se produit normalement dans un petit théâtre de Lviv, s’est déplacée bénévolement afin de redonner pour un temps le sourire à la bande de bambins plongée dans l’enfer d’une guerre.

Photo: Adrienne Surprenant Les enfants captivés par le spectacle de marionnettes de la troupe d’artistes « Les gens et les poupées ».

Pendant le spectacle de marionnettes, des rires résonnent dans l’orphelinat. Bercés avant par l’innocence, aujourd’hui plongés trop vite, seuls, dans les réalités d’une guerre d’adultes ; ils peuvent enfin, le temps des marionnettes, revoir ce monde avec leurs yeux d’enfants.

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