Chercher l’espoir à la gare de Varsovie

Des réfugiés ukrainiens embarquaient dans le train pour Varsovie à Przemyśl vendredi.
Photo: Petros Giannakouris Associated Press Des réfugiés ukrainiens embarquaient dans le train pour Varsovie à Przemyśl vendredi.

Le regard dans le vide, elle est assise depuis un moment sur ce banc, là-haut, au deuxième étage de la gare centrale de Varsovie. À ses pieds, une petite pile de bagages : les uniques effets personnels qu’elle a eu le temps de rassembler dans le sauve-qui-peut. Comme beaucoup d’Ukrainiens fuyant la guerre, Kateryna Arshulik, 27 ans, est une déracinée. En ce jeudi 10 mars au soir, la voilà qui vient d’arriver dans la capitale polonaise, en train, après être montée à bord d’un bus qui l’a menée jusqu’à la frontière polonaise. Quelques heures plus tôt, en matinée, elle quittait Loutsk, sa ville dans l’ouest de l’Ukraine, devenue la cible de bombardements russes ces derniers jours.

« Dans ce bus, il y avait une centaine de personnes, surtout des mamans avec des enfants. Et aussi des nourrissons qui pleuraient sans cesse, on aurait dit qu’ils absorbaient le stress de leur mère, raconte posément Kateryna Arshulik, les traits tirés. J’ai fui mon pays pour rester en vie, pour ne plus entendre de tirs de roquettes voler au-dessus de ma tête. Avec les alertes qui survenaient dix fois par jour, on devait être constamment sur nos gardes. C’est comme si notre cerveau se déconnectait, et se préparait à la mort. Le peuple ukrainien souffre d’une guerre qu’il n’a jamais voulue. »

Autour de Kateryna, au deuxième étage de la gare, la scène est saisissante. Des dizaines et dizaines de réfugiés ukrainiens qui, comme elle, attendent des trains partant aux aurores. Car pour beaucoup d’entre eux, Varsovie n’est qu’une escale : ils prendront le train de 4 h 13 vers Berlin, ou encore celui vers Francfort, un peu après 5 h. Sur des matelas serrés dans les allées ou à même le sol froid, on s’assoupit avant de reprendre la route de l’exode. Là, un vieillard enveloppé sous une couverture, couché sur un banc ; en face, un petit garçon caresse son chiot. Une dizaine de mètres plus loin, un espace de jeux aménagé par des bénévoles fait la joie de petits Ukrainiens.

Dans le hall de la gare, un étage plus bas, c’est le chahut. Il est passé 23 h, mais la gare ne dort pas. Elle vit au rythme de l’arrivée de ces trains bondés de réfugiés ukrainiens en provenance de Przemyśl, ville polonaise frontalière de l’Ukraine, en première ligne de l’exode. Elle est aussi traversée par des courants d’air qui donnent la chair de poule. C’est un va-et-vient incessant de valises, de bénévoles, et de visages désemparés, qui anime cet imposant édifice datant de l’ère communiste.

Un aller simple

 

Comme bon nombre de réfugiés arrivés ces derniers jours, Kateryna Arshulik a une vague idée de ce que l’avenir lui réserve. Elle est partie seule, et son choix de destination relève presque de l’aléatoire. Peu avant 5 h, elle sautera dans le train à destination de Prague. Elle n’a pourtant jamais mis les pieds en République tchèque. Et à vrai dire, elle n’avait jusqu’alors jamais voyagé à l’extérieur de l’Ukraine. « Personne ne m’attend en République tchèque, je n’ai ni amis ni membres de la famille. Je n’ai aucune idée où je resterai, mais j’espère qu’en arrivant, je pourrai être guidée par des bénévoles. Je tenterai d’y obtenir un statut de réfugié, et de me bâtir une nouvelle vie là-bas. »

Un aller simple, donc. Même en cas d’arrêt des hostilités, la décision de Kateryna Arshulik est arrêtée : pas question de retourner vivre l’Ukraine. « Déjà, avant la guerre, la vie était difficile à Loutsk. Les débouchés y sont rares, faute d’investissements. Et maintenant, l’armée russe détruit notre pays. La pauvreté est telle que certains n’ont pas assez d’argent pour fuir », explique Kateryna Arshulik, qui vivait de petits boulots dans l’industrie alimentaire, en Ukraine. « En République tchèque, je suis prête à nettoyer, à faire le ménage, à nettoyer la vaisselle, peu importe. La raison pour laquelle j’ai choisi la République tchèque et non la Pologne comme terre d’exil, c’est qu’il y a déjà trop de monde ici, à Varsovie, je crains qu’il n’y ait pas d’emploi pour moi », poursuit-elle, en faisant référence à l’afflux de réfugiés ukrainiens que vit le pays. Et pour cause : des plus de 2,5 millions d’Ukrainiens ayant trouvé refuge à l’étranger, selon l’ONU, la Pologne en a accueilli près de la moitié, soit 1,5 million, dont plus de 200 000 à Varsovie.

Soit autant de vies qui ont basculé tôt le 24 février, lorsque Vladimir Poutine a intimé l’ordre d’envahir l’Ukraine. Comme celle de Vera Zamarayeva, 43 ans. Un peu plus loin dans la gare, cette cheffe cuisinière de profession patiente avec Bagyra, son petit chat noir enveloppé dans une étoffe. Le matin marquant le début de l’invasion, elle était dans le métro, en direction de son lieu de travail, lorsqu’un coup de fil de son supérieur l’a mise au courant de la situation. « Il m’a dit que personne ne se rendrait au travail aujourd’hui, que c’était désormais la guerre. Je n’y croyais pas, j’étais prête à vivre une journée normale. »

À Kharkiv, là où elle habitait jusqu’à récemment, Vera Zamarayeva décrit des « conditions très difficiles, où l’aide humanitaire ne vient qu’une fois par jour », la ville étant pilonnée violemment par l’armée russe. « Les gens ont faim, il n’y a pas de chauffage, d’eau, d’électricité. Tout le monde que je connais est parti. »

Déjà, avant la guerre, la vie était difficile à Loutsk. Les débouchés y sont rares, faute d’investissements. Et maintenant, l’armée russe détruit notre pays. La pauvreté est telle que certains n’ont pas assez d’argent pour fuir.

 

Au petit matin du 5 mars, en sortant de son abri antibombes, elle s’est subitement retrouvée sans domicile : une frappe aérienne russe venait, un peu plus tôt, de pulvériser en partie son immeuble. Une découverte crève-cœur qui l’a motivée à quitter pour de bon l’Ukraine. Après un périple de trois jours en train jusqu’à Varsovie, Vera a décidé de mettre le cap sur le Danemark, avec ses deux sœurs et ses nièces. À la gare de Varsovie, elle attend donc son train vers Berlin, d’où elle reprendra ensuite la route vers sa destination. Vera le sait, une nouvelle vie pleine d’incertitudes l’attend. « Mais je n’ai pas le choix, je n’ai plus de chez-moi en Ukraine, tout est détruit. Nous allons tenter de trouver un logement et du travail, même s’il n’y a rien de concret pour l’instant. »

Des réfugiés dépourvus

 

La brutalité croissante de l’armée de Moscou risque d’accélérer l’exode de ces démunis de la guerre, qui n’habitent nulle part, redoute Dominika Pszczółkowska, politologue affiliée au Centre de recherche sur la migration de l’Université de Varsovie. « Lors des premiers jours de l’invasion, beaucoup des premiers à avoir fui avaient des contacts en Pologne, des familles ou des amis sur lesquels ils pouvaient compter. C’étaient des gens qui avaient déjà voyagé à l’étranger, qui avaient des moyens. Avant la guerre, on estimait déjà à plus d’un million de citoyens ukrainiens vivaient en Pologne, pour la plupart des travailleurs temporaires, explique-t-elle. Maintenant, je crains qu’il y ait une augmentation de réfugiés encore plus dépourvus de ressources, sans amis à l’étranger et avec très peu d’argent. »

Or, face à l’afflux, comme chaque soir depuis près deux semaines, une armée de bénévoles s’active à la gare de Varsovie en offrant de la nourriture ou en orientant les nouveaux arrivants. Derrière sa table de victuailles, Zuza Wiśniewska, 31 ans, regrette toutefois une action jugée limitée des autorités polonaises, bien qu’elles aient rendu gratuits les trains pour les réfugiés ukrainiens. Veste réfléchissante sur le dos, la bénévole brandit en exemple la gare centrale — qui est sous l’autorité de l’État polonais —, où l’aide donnée sur place est quasi exclusivement offerte par de simples citoyens, venus spontanément assister les réfugiés. « On ne reçoit pas assez de soutien des autorités, tout est organisé par des citoyens ordinaires : ces jouets, ces couvertures et cette nourriture, tout cela provient uniquement des particuliers. Ils doivent envoyer du renfort, parce qu’à long terme, ce ne sera pas soutenable », revendique Mme Wiśniewska.

Un détail administratif qui échappe toutefois à Yulia Kazimko. « Je suis stupéfaite par cette solidarité, même que cela me gêne un peu ! » avoue cette mère de 38 ans, qui arrive tout droit de Kiev. À ses côtés, son fils Artem, 10 ans et sourire aux lèvres, affirme, espiègle, « ne pas avoir eu peur » ces derniers jours, malgré les assauts répétés de l’armée russe contre la capitale. « C’était soit nous continuions de nous cacher dans l’abri antibombes, soit nous quittions le pays ! »

Avec Nadiia Khrustalova

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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