L’Ukraine tente de forcer la porte de l’UE pour sortir du conflit

Le président français, Emmanuel Macron, s’entretient  avec le président du Conseil européen, Charles Michel, avant le sommet sur les répercussions de l’invasion  russe de l’Ukraine. Les deux  hommes, photographiés devant le château  de Versailles, jeudi, sont suivis par les dirigeants de l’UE.
Ludovic Marin Agence France-Presse Le président français, Emmanuel Macron, s’entretient avec le président du Conseil européen, Charles Michel, avant le sommet sur les répercussions de l’invasion russe de l’Ukraine. Les deux hommes, photographiés devant le château de Versailles, jeudi, sont suivis par les dirigeants de l’UE.

L’espoir vient d’être tempéré en une déclaration : « Est-ce qu’on peut aujourd’hui ouvrir une procédure d’adhésion avec un pays en guerre ? Je ne le crois pas. Est-ce qu’on doit fermer la porte et dire jamais ? Ce serait injuste », a dit le président français, Emmanuel Macron.

Réunis à Versailles, en France, les dirigeants des 27 pays membres ont repoussé jeudi du revers de la main la demande d’adhésion rapide de l’Ukraine à l’Union européenne. Une requête en ce sens a été présentée par le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, au lendemain de l’invasion de son pays par la Russie.

Mercredi, sur Twitter, le chef de l’État devenu malgré lui chef de guerre se réjouissait d’ailleurs d’une conversation avec la présidente de la Commission de l’UE, Ursula von der Leyen, à qui il a réitéré l’importance de cette adhésion, « la clé pour l’Ukraine », a-t-il mentionné.

Mais si lundi, la procédure pour l’examen de cette demande a été officiellement lancée par la présidence française du Conseil de l’UE, dans les circonstances, l’annonce était visiblement bien plus symbolique que pragmatique.

« Il ne faut pas se leurrer, résume à l’autre bout de la vidéoconférence le spécialiste en droit international Olivier Delas, titulaire de la Chaire Jean Monnet en intégration européenne de l’Université Laval. Il y a un effet diplomatique et politique recherché dans cette annonce », qui couplait d’ailleurs la demande de l’Ukraine à celle de la Géorgie et de la Moldavie, deux autres États qui aspirent eux aussi à intégrer l’Union européenne. « Ces trois pays sont très craintifs des attaques russes, désormais avec raison, poursuit-il. Il y a donc dans ces demandes l’affirmation d’une volonté claire de rapprochement avec l’Ouest, alors que la Russie cherche par tous les moyens à les attirer vers elle, et cela envoie également un message politique tout aussi clair à Vladimir Poutine », sur la détermination de l’Occident de ne pas le laisser faire.

Un long processus

 

À la demande d’adhésion « sans délai » réclamée par Volodymyr Zelensky, le premier ministre néerlandais, Mark Rutte, a toutefois opposé jeudi une autre réalité : « il n’existe pas de procédure rapide » pour faire entrer un pays dans le cercle des membres de l’UE. La procédure est longue dans le temps et complexe dans sa mécanique. Mais, « nous voulons travailler intensivement avec l’Ukraine », a-t-il toutefois assuré.

L’Ukraine dispose déjà d’un accord d’association avec l’Union européenne, entré en vigueur en 2017 après avoir été adopté par le président Petro Porochenko en 2014. Ce rapprochement avait d’ailleurs mis le feu le poudre entre l’ex-république soviétique et la Russie et entraîné en partie l’annexion de la péninsule de la Crimée par Moscou et le début de la guerre du Donbass.

Mais le pays, qui subit actuellement la violence d’une guerre non justifiée, reste encore loin d’un siège au sein de l’Union européenne, et ce, en raison des conditions qu’elle va devoir réunir avant d’intégrer cette organisation internationale.

« Ce n’est pas quelque chose qui se fait en un claquement de doigts, dit M. Delas. Cela prend des années », pour se préparer à l’intégration d’un marché commun et d’un cadre politique partagé actuellement par 27 pays membres.

Les nouveaux membres doivent entre autres avoir des « institutions stables garantissant la démocratie », être des « États de droit », mais également avoir la « capacité à faire face aux forces du marché et à la pression concurrentielle à l’intérieur de l’Union » et souscrire « aux objectifs de l’Union politique » en matière d’économie et de politique monétaire, selon la liste des conditions établies par le Conseil européen de Copenhague en 1993.

Or, en temps de paix, l’Ukraine était déjà loin de répondre à ces critères. Le pays a un système de justice hérité de l’ère soviétique et dont les quelques réformes en cours n’ont toujours pas réussi à le transformer pour le mettre au diapason des aspirations européennes du pays. Une nation qui par ailleurs était encore l’an dernier au troisième rang des pays d’Europe les plus corrompus, derrière la Russie et l’Azerbaïdjan, selon le dernier bilan de Transparency International. Une avancée toutefois par rapport à 2018, où l’Ukraine était en deuxième position.

Et la guerre qui est en train de se jouer sur son territoire vient forcément affaiblir sa capacité à répondre favorablement, dans un avenir proche, aux exigences d’entrée dans l’Union européenne.

« Un véritable désastre »

Jeudi, le conseiller économique du président ukrainien, Oleg Ustenko, a estimé à 100 milliards de dollars les dégâts causés par les Russes depuis le début de l’invasion, tout en soulignant que l’Ukraine vivait « un véritable désastre », bien « plus grave que n’importe lequel d’entre nous aurait pu l’imaginer ». La moitié des entreprises ukrainiennes ont cessé leur activité, a-t-il ajouté lors d’une conversation en ligne avec le Peterson Institute for International Economics (PIIE), un groupe de réflexion américain. Et celles qui n’ont pas fermé leur porte ne tournent pas à 100 % de leur capacité.

Qui plus est, la stratégie à peine voilée de Vladimir Poutine est de faire tomber le pouvoir pro-européen de Volodymyr Zelensky à Kiev pour le remplacer par une administration à la solde de la Russie. Il cherche également à affaiblir le pays — comme Staline l’avait fait presque 90 ans plus tôt avec l’Holodomor, la grande famine — afin de mieux l’asservir et le contrôler par la suite.

« Si l’Ukraine s’enfonce dans un conflit de longue durée, cela va rendre de plus en plus difficile d’envisager son adhésion à l’Union européenne, qui ne peut certainement pas absorber un pays en guerre, dit M. Delas. Les choses pourraient également se complexifier, si l’avancée russe devait envoyer le gouvernement Zelensky en exil. »

Dans les circonstances, l’Ukraine rêve malgré tout de décrocher rapidement le statut de pays candidat à l’adhésion, ce qui le placerait techniquement sur le seuil de l’Union européenne. Comme le Monténégro, la Serbie, la Turquie, l’Albanie et la Macédoine du Nord. « C’est un statut qui permet d’accéder à des programmes d’aide pour préparer la transition, dit le professeur en droit international, mais qui n’accorde pas les privilèges des États membres », dont le soutien de tous, lorsque l’un est attaqué militairement.

Si l’Ukraine s’enfonce dans un conflit de longue durée, cela va rendre de plus en plus difficile d’envisager son adhésion à l’Union européenne, qui ne peut certainementpas absorber un pays en guerre

 

Une disposition, résumée par l’article 42 paragraphe 7 du traité de traité de l’Union européenne, certainement pas inconnue de Volodymyr Zelensky qui, sous les bombardements ennemis, a voulu la voir comme une « clé » pour sortir de ce conflit. Une clé qui toutefois va devoir encore rester dans une porte close.

Avec l’Agence France-Presse

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