L’Europe hésite à se passer du gaz russe

Un manifestant affiche une pancarte indiquant «Pas de Nord Stream 2, Pas de guerre» lors d’une manifestation à Berlin en janvier.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse Un manifestant affiche une pancarte indiquant «Pas de Nord Stream 2, Pas de guerre» lors d’une manifestation à Berlin en janvier.

Pendant que plus de 1500 policiers s’affairent à sécuriser le château de Versailles, les 27 dirigeants de l’Union européenne qui s’y réuniront se préparent à rompre l’unité derrière les sanctions économiques imposées à la Russie. Confrontée à sa propre dépendance à l’égard du gaz russe, l’Europe ne devrait pas emboîter le pas à l’embargo américain sur les importations de gaz russe en représailles à l’invasion de l’Ukraine. À Versailles, où le sommet se déroulera jeudi et vendredi sous la présidence du président français, Emmanuel Macron, les discussions s’annoncent musclées tant cet embargo pourrait frapper de plein fouet l’économie du vieux continent.

Il y a deux semaines, au moment de définir les sanctions financières imposées à Moscou, Bruxelles avait pris soin d’épargner les géants Sberbank et Gazprombank, par où transitent plusieurs centaines de millions de dollars par jour afin d’approvisionner l’Europe en pétrole et en gaz. Si le projet de gazoduc Nord Stream 2 a été abandonné par l’Allemagne, Nord Stream 1 continue de livrer ses milliards de mètres cubes de gaz annuels.

Car si le gaz russe ne compte que pour 8 % des importations de gaz des États-Unis, un pays largement autosuffisant en la matière depuis l’exploitation des gaz de schiste, il représente, selon les années, jusqu’à 40 % des importations européennes. Depuis la décision d’Angela Merkel prise en 2011 de sortir du nucléaire, la part du gaz russe dans les importations allemandes est passée de 36 à 55 %.

Le chancelier Olaf Scholz a d’ailleurs été clair. « L’Europe a délibérément exempté les importations énergétiques de la Russie des sanctions, a-t-il affirmé. À l’heure actuelle, notre approvisionnement en énergie pour la production de chaleur, la mobilité, l’alimentation électrique et l’industrie ne peut être assuré d’aucune autre manière. »

Sortir de la dépendance

Même son de cloche du côté de pays comme la Hongrie, la Slovaquie et la Bulgarie, où ces importations dépassent souvent 70 %. « Nous soutenons pleinement les sanctions existantes, mais nous ne pouvons pas nous permettre de stopper les importations de pétrole et de gaz russe », a déclaré le premier ministre bulgare, Kiril Petkov. En France, il n’y a guère que François Hollande et Les Verts de Yannick Jadot pour proposer un embargo immédiat. Quitte à « solliciter les Français pour qu’ils réduisent leur chauffage l’hiver prochain », écrit l’ancien premier ministre.

« Un embargo européen immédiat sur le gaz russe ne serait pas facile, mais il est pourtant possible », selon Thomas Pellerin-Carlin de l’Institut Jacques Delors. Selon lui, il exigerait cependant une mobilisation générale qu’on ne voit pas poindre dans l’Union européenne.

Selon l’AFP, les 27 réunis à Versailles jeudi devraient donc se contenter de s’engager à sortir de la dépendance aux importations de gaz et de pétrole russes. Une sortie dont il n’est pas certain qu’ils en préciseront le calendrier.

La semaine dernière, l’Agence internationale de l’énergie (AIE), rattachée à l’OCDE, proposait une dizaine de mesures permettant de réduire en urgence la consommation de gaz. L’AIE espérait ainsi réduire cette consommation d’un tiers en un an. Quelques jours plus tard, la Commission européenne faisait de même. Il était question de couper les deux tiers de ses importations de gaz naturel russe d’ici 2023.

Selon la banque d’affaires Goldman Sachs, un embargo immédiat coûterait à la zone euro 2,2 % de son PIB. « Les répercussions seraient particulièrement fortes en Allemagne, dont la dépendance à la Russie est disproportionnée », explique l’économiste allemand Daniel Stelter dans l’hebdomadaire allemand Focus. « Si la communauté internationale boycotte le gaz et le pétrole russes, l’inflation dépassera les 10 %, et notre économie s’effondrera brutalement », résume-t-il.

Selon la banque UBS, l’arrêt des livraisons de gaz russe à l’Europe exigerait au moins quatre ou cinq ans. L’Italie a beau n’importer que 40 % de son gaz de Russie, le ministre de la Transition énergétique, Roberto Cingolani, estime que le sevrage prendra au moins deux ou trois ans. Même le Royaume uni, qui importe à peine 3 % de son gaz de Russie, demeure prudent. Si la sortie du gaz russe « est absolument la chose à faire […], nous devons y aller pas à pas », a déclaré le premier ministre, Boris Johnson, pourtant allié indéfectible de Washington.

En attendant, si les pays européens assurent avoir assez de stocks pour les semaines à venir, ils s’inquiètent déjà pour l’hiver prochain. C’est pourquoi la Commission européenne entend présenter une proposition rendant obligatoire le remplissage des réservoirs de gaz à au moins 90 % de leur capacité avant l’hiver. Il s’agira de savoir à quel prix.

Autre proposition sur la table de ce sommet européen : Bruxelles pourrait répéter l’expérience récente qui a vu pour la première fois l’Union européenne émettre massivement des titres de dette pour faire face à la pandémie. Il s’agirait cette fois de faire face aux retombées de la guerre en Ukraine et aux sanctions qui risquent de pénaliser fortement les Européens.

La double peine ?

Comme le rappelait dans Libération l’économiste Philippe Chalmin, l’Europe est soumise actuellement à la « double peine ». Elle doit non seulement affronter des hausses historiques du pétrole et du gaz, mais elle doit de plus les acheter avec un euro largement déprécié sur le marché des changes.

On pourrait même parler de « triple peine » puisqu’en Europe, à cause des règles du marché unique de l’énergie, le prix de l’électricité est indexé sur celui du gaz. Sur le marché de gros, le prix de l’électricité est fixé sur celui du dernier kilowattheure produit. Or, on fait d’abord tourner les éoliennes, les barrages et le nucléaire. Quand la demande est plus forte, on a recours aux centrales à gaz, qui déterminent ainsi le prix final. Cette règle a été maintes fois qualifiée d’« aberrante » par le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, puisqu’elle empêche la France de bénéficier de l’électricité à bas coût que produisent depuis des années ses centrales nucléaires.

Face aux représailles européennes, Moscou n’a pas craint de menacer elle-même de geler ses livraisons aux pays de l’Union européenne. « Nous avons le droit de prendre une décision similaire et d’imposer un embargo sur les arrivées de gaz via le gazoduc Nord Stream 1 », a déclaré le vice-premier ministre russe responsable de l’Énergie, Alexandre Novak. Selon lui, en cas d’embargo sur le pétrole russe, le prix du baril de pétrole pourrait atteindre 300 dollars américains.

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