La résistance ukrainienne écorne l’image de la toute puissante armée russe

Un membre  des Forces de défense territoriale ukrainiennes serre dans ses bras un habitant qui quitte Irpin, sa ville natale, après avoir été la cible d’un bombardement d’artillerie russe.
Oleksandr Ratushniak Associated Press Un membre des Forces de défense territoriale ukrainiennes serre dans ses bras un habitant qui quitte Irpin, sa ville natale, après avoir été la cible d’un bombardement d’artillerie russe.

L’image a tout pour frapper les esprits : celle d’un tracteur agricole remorquant un char d’assaut russe en apparence saisie sur le champ de bataille en Ukraine.

« Après 12 jours passés à voler les chars de Poutine, les agriculteurs ukrainiens forment désormais, officieusement, la cinquième plus grande armée d’Europe », ironisait cette semaine le magazine Business Ukraine sur son compte Twitter. Un trait d’humour lancé en pleine tragédie, mais qui illustre certainement une réalité que le Kremlin n’avait pas envisagée en déclarant la guerre à l’ex-république soviétique.

Deux semaines après le début de cette guerre, qualifiée cyniquement d’« opération militaire spéciale » par Moscou, l’armée russe se bute en effet sur le terrain à une résistance évidente des Ukrainiens qui viennent ainsi écorner l’image de cette force toute puissante dont on disait qu’elle ne ferait qu’une bouchée de la petite Ukraine.

Et le scénario, alimenté en partie par une mauvaise lecture de l’environnement par les généraux et stratèges russes, n’annonce au final rien de très bon dans la suite de la plus importante invasion terrestre en Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale.

« La résistance ukrainienne est bien plus grande que celle anticipée par les Russes », laisse tomber à l’autre bout de la vidéoconférence le colonel à la retraite Pierre St-Cyr, ex-attaché de la Défense canadienne en Ukraine durant le conflit de 2014. Moscou avait alors envahi la Crimée, en plus de soutenir militairement les séparatistes prorusses de l’est du pays. « Ils pensaient arriver en sauveur d’un peuple ukrainien opprimé par leurs dirigeants », selon la propagande orchestrée par le Kremlin. « Mais ce n’est pas ce qui s’est produit. »

Selon une évaluation conservatrice du Pentagone, l’Ukraine aurait tué à ce jour entre 2000 et 4000 soldats russes. Les Ukrainiens parlent, eux, de 10 000 à 12 000 victimes faites par la résistance dans les rangs ennemis, sans possibilité toutefois de confirmer aucun de ces chiffres.

Enjeux moraux

 

Face à cette invasion non justifiée, l’armée ukrainienne et les milices de civils auraient également abattu des avions de transport de parachutistes russes et des hélicoptères de combat, en plus d’avoir miné l’avancée des convois russes vers la capitale, Kiev, à l’aide de missiles antichars américains et de drones armés fournis par la Turquie.

Mercredi, le ministère de la Défense britannique a indiqué dans un communiqué que la force de défense aérienne de l’Ukraine avait connu « un succès considérable contre les avions de combat modernes de la Russie, les empêchant probablement d’atteindre un certain degré de contrôle des airs. ». Le Kremlin vise cet objectif depuis le début de la guerre pour faciliter son emprise de l’espace terrestre ukrainien.

« L’armée russe n’opère pas de manière aussi efficace qu’attendu », analyse M. St-Cyr, tout en évoquant le niveau de professionnalisation déficient de ce corps militaire dont plus des deux tiers sont composés de conscrits, « formés rapidement » et dépassés par le conflit en cours. « Il y a un problème aussi de moral dans les troupes du Kremlin » confrontées à un ennemi construit de toutes pièces par Moscou et qui s’avère être surtout un proche cousin dont l’histoire culturelle et sociale est intimement liée à celle de la Russie. « Plusieurs soldats ont déserté, d’autres ont saboté leurs véhicules pour ne pas aller plus loin », donnant ainsi, pour le moment, un avantage à l’Ukraine dans cette agression caractérisée.

Signe de ce découragement dans les rangs russes : « On voit de plus en plus parmi les victimes des officiers de haut niveau : des généraux, des commandants d’unité, dit le colonel à la retraite. Et cela indique que le leadership est envoyé au front pour motiver le soldat sur le terrain. » Un terrain envahi par le président russe Vladimir Poutine et qui, malgré la tournure des événements, risque de tout faire pour ne pas perdre la face, y compris le pire.

Une volonté d’écraser

Mardi, lors d’une audience devant le Congrès américain, le directeur de la CIA, William Burns, a dit croire que « Poutine est en colère et frustré en ce moment », face à la situation en cours sur le terrain en Ukraine. « Il est probable qu’il va redoubler d’efforts et essayer d’écraser l’armée ukrainienne sans se soucier des pertes civiles. »

Voilà une déclaration prémonitoire faite quelques heures à peine avant l’attaque d’un hôpital pédiatrique dans la ville de Marioupol, dans le sud de l’Ukraine, par un raid aérien, mercredi.

« Il a l’impression que c’est une guerre qu’il ne peut pas se permettre de perdre », a pour sa part indiqué Avril Haines, responsable des services américains de renseignement devant les mêmes élus.

« Poutine n’est pas prêt à arrêter tant qu’il ne sortira pas d’une négociation à son avantage, et ce, pour préserver l’image d’homme fort qu’il cherche à projeter depuis des dizaines d’années auprès de sa population, dit Pierre St-Cyr, qui a été conseillé spécial de l’ambassadeur du Canada à l’ONU. C’est une image très importante, qui a beaucoup de valeur dans la culture russe. Et c’est toujours sur elle qu’il va s’appuyer pour assurer sa survie politique. »

Mardi soir, l’influent Institute for the Study of War, groupe de réflexion qui a pignon sur rue à Washington, a indiqué que les forces russes se concentraient désormais « dans les périphéries est, nord-ouest et ouest de Kiev » en vue d’un « assaut contre la capitale » qui pourrait survenir dans les « 24 à 96 heures ». C’est une perspective confirmée dans la journée par le Pentagone, qui estime que Moscou est en train de renforcer ses positions pour encercler et prendre Kiev, et ce, après avoir affronté une résistance qui a bloqué ses forces armées à une vingtaine de kilomètres de la capitale de 3 millions d’habitants au nord-ouest et à 150 km au nord, à Tchernihiv.

« Les Ukrainiens sont dans une position de défense et vont être ainsi plus difficiles à déloger, estime M. St-Cyr. Ce qui n’est pas rassurant toutefois, c’est que les Russes commencent à faire appel à des mercenaires syriens, qu’ils font entrer dans ce conflit pour faciliter la prise des villes. » Contrairement aux soldats russes, ces militaires étrangers ont moins d’attachement culturel avec l’environnement, et donc moins de blocages pour anéantir les lieux, une stratégie visant à couper court à une guérilla urbaine. « Dans tous les conflits depuis 50 ans, les grosses armées ne réussissent pas à se sortir de ces guêpiers », poursuit-il.

« La seule façon de ne pas être à risque dans un conflit urbain, c’est de détruire complètement la ville, dit le colonel à la retraite. Poutine l’a fait en Tchétchénie, il peut le faire à Kiev, même si cela relevait d’un geste de désespoir pour en prendre le contrôle. Et j’espère qu’il va avoir l’intelligence de ne pas se rendre jusque-là. »

Mercredi, la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova, s’est voulue rassurante en affirmant, lors d’une conférence de presse, que les objectifs de la Russie « n’incluent ni l’occupation de l’Ukraine, ni la destruction de son État, ni le renversement du gouvernement actuel » et en réitérant que les civils n’étaient pas des cibles.

Une déclaration à prendre forcément avec des pincettes, alors que le conflit a mis plus de 2 millions d’Ukrainiens sur la route de l’exil et que, dans les jours qui ont précédé la déclaration de guerre de la Russie contre l’Ukraine, le 24 février dernier, le Kremlin a martelé sans relâche n’avoir aucune intention d’envoyer son armée dans l’ex-république soviétique.

Avec l’Agence France-Presse

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