En Pologne, la crainte grandissante d’une attaque russe

Alors que  des Polonais  se préparent à l’éventualité d’une attaque russe, plus de 1,5 million de personnes ont déjà fui l’Ukraine depuis le début de l’invasion  russe, selon les dernières données de l’ONU  le 6 mars 2022, se réfugiant  notamment  en Pologne.
Louisa Gouliamaki Agence France-Presse Alors que des Polonais se préparent à l’éventualité d’une attaque russe, plus de 1,5 million de personnes ont déjà fui l’Ukraine depuis le début de l’invasion russe, selon les dernières données de l’ONU le 6 mars 2022, se réfugiant notamment en Pologne.

Sur plusieurs dizaines de mètres, des personnes font la file dehors mardi, devant l’un des bureaux de passeports de Varsovie. Paperasse sous le bras, la foule est diverse : des jeunes, des travailleurs ou encore des personnes âgées. Tous ont l’intention d’obtenir ou de renouveler leur passeport. Un phénomène qui s’étend à l’ensemble de la Pologne : pour beaucoup d’entre eux, il s’agit d’obtenir des documents pour pouvoir fuir au plus vite le pays, « au cas où ».

À cette période de l’année, nombreux sont les Polonais qui demandent un passeport en vue des vacances de Pâques. Mais depuis que la guerre fait rage en Ukraine, l’affluence a décuplé. Rien que dans la région des Basses-Carpates, par exemple, dans le sud du pays, la demande pour l’obtention d’un passeport a augmenté de 425 % à partir du 24 février, soit le jour du début de l’invasion russe.

Car la guerre qui sévit dans le pays voisin suscite des inquiétudes en Pologne : ils sont nombreux à appréhender que leur territoire soit dans la ligne de mire de Vladimir Poutine, après l’Ukraine.

Ewelina, qui préfère taire son nom de famille pour préserver son identité, n’écarte en tout cas pas la menace. Et ce, même si son pays fait partie de l’OTAN depuis 1999, et de l’Union européenne depuis 2004. Emmitouflée dans son grand manteau, cette Varsovienne de 35 ans fait la file devant le bureau des passeports du centre-ville de la capitale. « C’est pour m’assurer une tranquillité d’esprit que je fais ces démarches. Mon mari et mes enfants en ont un, mais moi non », explique-t-elle. « Je suis enseignante et, dans ma classe, il y a cinq enfants ukrainiens qui racontent que leurs grands-parents se font tirer dessus dans leur pays. On a affaire à un dirigeant sans limites qui lève la main sur des enfants. »

La majorité redoute une attaque

 

La préparation à toute éventualité, c’est aussi le motif qui a fait venir Agata, 37 ans, devant le bâtiment. Elle aussi craint que Moscou lance une agression militaire sur son pays, qui s’est libéré des griffes du bloc de l’Est il y a plus de trente ans. « J’ai deux enfants, de deux mois et trois ans, et nous ne savons pas comment la situation évoluera. Donc nous préférons être prêts à partir. Quand je vois ces mères ukrainiennes qui doivent fuir, je me dis qu’on pourrait être les prochains après l’Ukraine. C’est impossible à prévoir. »

Au cas où la guerre déborderait sur le territoire polonais, elle songe à aller vers l’ouest, en Allemagne peut-être. « Jamais de toute ma vie je n’aurais pensé que nous serions dans une situation comme ça. Espérons seulement la paix », poursuit-elle.

Il faut dire que pas moins de 71,1 % des Polonais estiment que la Russie pourrait attaquer leur pays, selon un sondage de SW Research publié par le journal polonais Rzeczpospolita le 24 février. Une crainte qui s’ajoute à une certaine méfiance, historique, de la Pologne face à la Russie. « La menace russe est tout sauf abstraite pour les Polonais. Des projectiles russes sont même récemment tombés à 60 kilomètres de la frontière polonaise, et les centaines de milliers de réfugiés venant en Pologne [depuis le début de l’invasion] rendent ce risque très concret », explique Piotr Buras, politologue et directeur du groupe de réflexion du Conseil européen des relations internationales, à Varsovie.

« Mais il y a une raison plus profonde à cette crainte : la Pologne a été victime de l’impérialisme russe par le passé. Les Russes ont été des occupants et des agresseurs aux XIXe et XXe siècles. Ce souvenir est non seulement très vif, mais aussi constitutif de l’identité nationale polonaise. Maintenant, tous ces cauchemars du passé semblent redevenir réalité. »

Inquiétude

 

Rencontrés devant le bureau des passeports, Jerzy et Hanna Lewczuk, 70 et 68 ans, se préparent au pire. Ce couple de retraités admet dresser une liste des équipements d’urgence : sac de couchage, eau, médicaments, denrées, recharges de téléphone, documents… Formation militaire en poche, Jerzy suit avec sérieux l’évolution de la guerre, en particulier la résistance de l’armée ukrainienne. « J’aimerais bien pouvoir fournir des armes, mais le droit m’en interdit », lance-t-il, railleur.

Sauf que le feu vert donné par la Pologne, le mardi 8 mars, à l’envoi d’avions de chasse Mig-29 à l’armée ukrainienne — des engins de l’ère soviétique que les soldats ukrainiens sont en mesure de piloter — a toutefois de quoi inquiéter Jerzy. « Je suis pour le fait qu’on leur fournisse ces avions. Quand même, le risque derrière, c’est de générer une troisième guerre mondiale. Même si, quand on y regarde de plus près, on voit qu’elle est déjà à nos portes. »

Signe de l’inquiétude née de la guerre en Ukraine, dans les jours qui ont suivi l’invasion, les stations-service ont été assaillies par des files impressionnantes de voitures. Et dans la ville frontalière de Przemyśl, à quinze kilomètres de l’Ukraine, beaucoup se sont aussi rués sur les guichets automatiques pour retirer de l’argent dès le premier jour de l’attaque, a constaté sur place Le Devoir.

Comprimés d’iode épuisés

Dans sa petite pharmacie de Muranów, un quartier du centre de Varsovie, Anita Kowalewska a vu défiler une certaine angoisse, après douze jours de conflit. « Des gens ont acheté en masse des bandages et autres médicaments, des antidouleurs… » Cette pharmacienne a elle-même pris des précautions : « J’ai changé des zlotys [la devise polonaise] en dollars. Il faut que je refasse mon passeport aussi, il n’est plus valable. J’ai aussi fait des réserves de carburant, dans notre garage, il y a 60 litres stockés dans des jerricanes. Ma mère a une grande cave pleine de vivres. C’est pour qu’on soit prêts, au cas où. Je viens d’une famille qui, historiquement, a très peur de la Russie. Ma famille vient de la région de Lviv [une ville de l’ouest ukrainien]. »

Comme de nombreuses pharmacies, la sienne est en rupture de stock d’iode : destinée à prévenir le cancer de la thyroïde en cas de radioactivité, la substance vendue sous forme de comprimés, entre autres, a été entièrement vendue le premier jour de l’invasion, raconte Anita Kowalewska. Même si l’on est loin pour l’instant de la panique générale, le risque nucléaire n’est pas pris à la légère par de nombreux Polonais.

Dans l’arrière-boutique, on s’apprête à concocter des préparations iodées à base d’alcool et d’iode concentré. « Au cas où le conflit dégénèrerait jusqu’ici », explique-t-elle, sarrau blanc sur le dos. « Nous ferons nos propres contenants qu’on pourra vendre à nos clients ensuite. Au pire, ils ne serviront à rien. S’il n’y a plus d’Ukraine, on est aux premières loges d’une agression russe. Ces préparations d’iode, nous n’avons normalement pas le droit de les vendre, sauf sur ordonnance. Mais en temps de guerre, à quoi bon, les ordonnances ! »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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