La coopération avec la Russie demeure au ​Conseil de l’Arctique

«Nous ne pouvons clairement pas faire confiance à Vladimir Poutine», affirme sans détour le haut diplomate responsable de coordonner l’action américaine dans la région arctique, James P. DeHart.
Photo: Francis Vachon Le Devoir «Nous ne pouvons clairement pas faire confiance à Vladimir Poutine», affirme sans détour le haut diplomate responsable de coordonner l’action américaine dans la région arctique, James P. DeHart.

De plus en plus ostracisée sur la scène internationale, la Russie conserve néanmoins son siège au Conseil de l’Arctique. Les États-Unis la tolèrent encore à la table malgré la guerre en Ukraine — non sans se boucher le nez, admet un responsable états-unien en entrevue avec Le Devoir.

Washington, lance d’emblée James P. DeHart, ne se berce d’aucune illusion à l’égard de Moscou. « Nous ne pouvons vraiment pas faire confiance à Vladimir Poutine », affirme sans détour ce haut diplomate responsable de coordonner l’action américaine dans la région arctique. « Il faut aussi regarder les affirmations faites par d’autres responsables russes. Quand l’ancien président [Dmitri] Medvedev dit que c’est correct de cadenasser les ambassades, que nous n’avons pas besoin de diplomatie et que nous pouvons nous regarder à travers des jumelles et des viseurs de fusil, ce n’est pas vraiment un message de confiance et de main tendue. »

Le Conseil de l’Arctique et ses membres, dont fait partie le Canada, empruntent une voie différente, pour l’instant.

Vendredi dernier, le forum de coopération internationale annonçait « la suspension de ses travaux jusqu’à nouvel ordre » dans un message laconique de 18 mots publié sur les réseaux sociaux. La surveillance et la prévision des impacts du réchauffement sur les peuples autochtones, sur l’océan et sur la biodiversité arctique se trouvent ainsi interrompues pour une durée indéterminée.

« Le Canada, le Royaume du Danemark, les États-Unis, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède condamnent l’invasion non provoquée de l’Ukraine par la Russie », ajoutait Affaires mondiales Canada dans un communiqué, spécifiant vouloir se donner du temps pour évaluer comment « poursuivre les travaux importants du Conseil compte tenu des circonstances actuelles ».

Il est hors de question, pour le moment, d’exclure Moscou du Conseil. « La Russie s’étend sur à peu près la moitié de l’Arctique et comprend la moitié de ses habitants, indique James P. DeHart. L’exclure ne serait pas optimal. »

« Toutes velléités de gouvernance dans la région arctique seraient un peu vaines sans la Russie », souligne Frédéric Lasserre. Spécialiste de la géopolitique de l’Arctique au Département de géographie de l’Université Laval, le professeur rappelle que déjà, en 2014, des appels à l’expulsion de Moscou avaient résonné. Or, précise-t-il, le Conseil de l’Arctique n’est pas le « Conseil de sécurité de l’Arctique. C’est une organisation non décisionnelle qui repose uniquement sur la collaboration ».

Coopération obligée

 

La disparition de la glace arctique fait apparaître les appétits mercantiles de plusieurs nations. Riche en pétrole et en minerai, l’Arctique pèse de plus en plus lourd dans l’économie extractive de la Russie. Le réchauffement climatique sévit là-bas plus vite qu’ailleurs et des peuples autochtones parfois millénaires peinent à s’y adapter.

Du point de vue américain, explique M. DeHart, les enjeux relatifs au cercle polaire forcent la collaboration avec la Russie, même si la communauté internationale l’a mise, en moins de deux semaines, au ban du monde.

« Pour comprendre les changements climatiques, qui sont vraiment la priorité du Conseil de l’Arctique, vous devez mesurer ce qui se passe dans toute la région et pas uniquement dans un ou deux endroits, explique M. DeHart en marge d’une visite à l’Université Laval, berceau d’un important pôle d’expertise sur l’Arctique. Vous ne devez pas réduire les émissions de méthane et de carbone à une seule place, vous devez les réduire partout. Ce sont des défis qui concernent toute la planète : nous avons besoin du Conseil à long terme et de l’engagement de tous ses membres. »

Le haut diplomate américain admet que la collaboration avec la Russie a souvent eu un goût amer. Depuis des années, Moscou bombe le torse en montrant à la face du monde son arsenal militaire déployé dans le Grand Nord.

« Ça fait longtemps que nous exprimons des craintes à propos des activités militaires russes sur place, explique James P. DeHart. La façon dont la Russie régule illégalement le passage de la mer nordique, son manque de transparence, certains comportements dilettantes de la part de ses pilotes, tout ça apparaissait sur notre radar bien avant l’invasion de l’Ukraine. »

Pour Frédéric Lasserre, il y a une part de « mise en scène » dans la médiatisation à outrance des prouesses militaires russes en Arctique. « Il n’y a pas vraiment de tensions militaires, observe le spécialiste de l’Université Laval. C’est vrai qu’il y a eu une modernisation importante de l’armée russe récemment : c’est plus pour enrayer le déclin qui a suivi l’effondrement de l’URSS que pour prendre un avantage militaire. »

À son avis, le Kremlin n’a aucun avantage à étendre sa guerre en Ukraine dans le cercle polaire. « Nous ne sommes pas dans la tête de Vladimir Poutine, mais ce ne serait pas très utile, souligne M. Lasserre. S’il veut éviter une intervention de l’OTAN, ce serait le meilleur moyen d’en provoquer une. »

« Nous ne voyons pas de nouvelles menaces imminentes en Arctique », estime James P. DeHart. Devant un adversaire russe qui a envahi trois pays souverains au cours des 30 dernières années, le diplomate ajoute que l’OTAN et le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) sont prêts à faire face à toute agression de Moscou.

« Nous sommes résolus à préserver la paix dans la région arctique et à perpétuer la collaboration qui y a existé par le passé, conclut le haut diplomate américain. Le Conseil de l’Arctique fonctionne à son meilleur lorsque les huit États membres et les populations régionales travaillent ensemble. »

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