L’Occident peut-il s’engager davantage dans la guerre en Ukraine?

Les mots du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, sont incisifs envers l’Occident. « Tous les Ukrainiens qui mourront à partir d’aujourd’hui mourront aussi à cause de vous », a-t-il lancé vendredi dernier à l’endroit de l’OTAN qui refusait de mettre en place une zone d’exclusion aérienne, avant d’ajouter dimanche : « Vous aussi, vous voulez qu’on nous tue lentement. » Malgré les discours courroucés de l’homme fort de Kiev et les pertes civiles continuellement grandissantes, la pression morale exercée sur les pays occidentaux ne devrait pas déboucher sur une implication militaire directe de leur part.

« L’idée que les alliés [de l’Ukraine] s’embarquent dans un affrontement direct avec les Russes, ça ne peut que signifier la guerre avec une puissance nucléaire — ce qui n’a jamais été essayé, même pendant la guerre froide », souligne Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM).

Pour ce professeur de science politique, comme pour d’autres experts interviewés par Le Devoir, ce scénario est hautement improbable.

« Le nucléaire est l’élément de dissuasion par excellence, et cette dissuasion s’exerce sur l’Occident, note à son tour l’ancien diplomate et professionnel en résidence à l’Université d’Ottawa Ferry de Kerckhove. Ça ne prendrait pas grand-chose à l’OTAN pour démanteler la colonne de chars russes qui se trouve près de Kiev. Mais quelle serait la riposte de la Russie ? Poutine est dangereux et n’a aucun respect pour la vie humaine. »

Là où les accrochages pourraient survenir, c’est en ce qui concerne la définition que chaque clan donne à ce qui constitue ou non une implication de l’Occident, relève Frédéric Mérand. « Nous, on a décidé que soutenir l’Ukraine, ce n’est pas la même chose que déclarer la guerre à la Russie. Mais Poutine va de plus en plus défendre l’idée que soutenir l’Ukraine, c’est la même chose qu’attaquer la Russie. »

Interprétations multiples

 

Une ligne rouge dans la relation OTAN-Russie qui est donc poreuse, sans cesse redéfinie et sujette à de multiples interprétations. Vendredi, l’OTAN a rejeté la demande de Kiev visant à créer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine. Une décision qui vise à éviter tout affrontement militaire direct avec Moscou, afin de ne pas élargir la guerre au-delà des frontières ukrainiennes.

Une décision qu’a vertement dénoncée le président ukrainien, mais que comprend Volodymyr Dubovyk, directeur du Centre d’études internationales de l’Université nationale I. I. Metchnikov d’Odessa, dans le sud de l’Ukraine. « Bien sûr, la supériorité aérienne dont dispose la Russie nous coûte des vies de civils. Mais je comprends la logique de l’Ouest, qui ne veut pas entrer en affrontement direct avec les forces russes [en devant abattre, par exemple, un avion russe pour faire respecter la zone d’exclusion aérienne]. »

Le professeur de relations internationales souligne toutefois que le durcissement du ton du président Zelensky à l’endroit de ses alliés occidentaux lui permet d’obtenir un soutien plus actif de leur part. « Zelensky dit déjà : O.K., vous ne pouvez pas nous donner une zone d’exclusion aérienne, alors donnez-nous les moyens de nous protéger en nous fournissant des avions de chasse ou des armes de défense antiaérienne. »

Jeu dangereux, mais nécessaire

 

La Pologne s’est d’ailleurs dite prête mardi à céder ses Mig-29, des avions de combat soviétiques, aux États-Unis — qui eux souhaitent les remettre à l’Ukraine. En contrepartie, les États-Unis remplaceraient les appareils de la Pologne par des chasseurs de type F-16.

Un jeu de l’Occident qui est « dangereux, mais nécessaire », aux yeux de Ferry de Kerckhove. « Transférer à l’Ukraine des armes aériennes beaucoup plus agressives que des missiles Stinger [que l’Occident fournit déjà à l’armée ukrainienne] pourrait correspondre, dans l’esprit de Poutine, à une intervention presque directe de l’OTAN. »

Une lecture que partage Frédéric Mérand. « Je pense que la Russie va défendre l’idée selon laquelle ce type de soutien constitue une agression, dit-il. Mais ça ne veut pas dire pour autant que le pays va attaquer l’OTAN. Il y a un calcul aussi de son côté qui est complètement vertigineux. »

À titre d’exemple, si la Russie avait explicitement et ouvertement fourni des armes à al-Qaïda ou aux insurgés en Irak dans les dernières années, les États-Unis auraient probablement déclaré qu’il s’agissait là d’un acte hostile, sans pour autant nécessairement attaquer le pays de Vladimir Poutine, explique le directeur du CERIUM.

La réaction de Moscou sera donc à surveiller dans les prochains jours. « On entre dans un territoire inconnu, relève Frédéric Mérand. Même pendant la guerre froide, on n’est jamais allé jusque-là. »

L’attention médiatique qu’occupe la guerre Russie-Ukraine ne signifie pas que la souffrance des Ukrainiens est plus importante que celle d’autres peuples pris dans des conflits armés, ajoute le chercheur. « Mais les conséquences [de cette guerre] sur la paix internationale ne sont pas les mêmes [que dans les autres conflits]. On est dans un autre ordre de grandeur ici. On est dans une situation combustible. »

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