L’exil forcé des Ukrainiens, entre soulagement et incertitude

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Dennis Timush, 17 ans, voit sa dernière année scolaire compromise par la guerre. Son admission à l’université était prévue dans quelques mois.

Le Devoir s’est immiscé dans le train allant de Przemyśl, ville frontalière avec l’Ukraine, à Szczecin, dans le nord-ouest de la Pologne. À son bord, de nombreux réfugiés qui font face à un avenir des plus incertains.

Il flotte un air de nervosité, d’amertume aussi. Peu avant 10 heures, ce jeudi 3 mars, des dizaines de passagers s’agitent sur le quai de la gare de Przemyśl. Dans cette petite ville polonaise limitrophe de l’Ukraine, le train de 9 h 58 s’apprête à partir : direction Szczecin, dans le nord-ouest de la Pologne. La locomotive s’immobilise en gare. Les portes s’ouvrent et, très vite, les wagons s’emplissent de bagages et de voyageurs à la mine harassée. C’est toute leur vie que certains trimballent dans leurs valises. C’est le train de l’inconnu, en somme : celui des exilés qui fuient la guerre, sans savoir s’ils pourront un jour revenir en Ukraine.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir À la gare de Przemyśl, en Pologne, des passagers attendent l’arrivée du train.

Le départ sifflé par les contrôleurs, le train quitte Przemyśl. À son bord, beaucoup de femmes, d’enfants, de grands-parents et d’adolescents, qui s’entassent dans des voitures bondées. Mais très peu d’hommes : tous les Ukrainiens âgés de 18 à 60 ans ont été appelés à prendre les armes, mobilisation générale oblige. Malgré l’affluence, règne un calme étrange dans ces wagons où, faute de place, des passagers doivent se tenir debout. Afin de rejoindre la frontière polonaise, beaucoup d’Ukrainiens, épuisés, ont effectué un périple de plusieurs jours, tantôt en train, tantôt en voiture ou à pied.

Une dizaine de jours après le début de l’invasion russe, l’exode des Ukrainiens s’amplifie au rythme de l’avancée des forces russes qui pilonnent sans merci leur pays. Rares sont ceux qui auraient imaginé que Vladimir Poutine donnerait l’ordre d’envahir un pays souverain en prétextant vouloir le « démilitariser », ou encore le « dénazifier ». Son « opération militaire spéciale », telle que qualifiée par la propagande russe, a déjà poussé plus de 1,2 million d’Ukrainiens à se réfugier dans des pays voisins, dont plus de la moitié en Pologne.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des champs de la campagne polonaise.

Dans les trains qui quittent la gare de Przemyśl — soit là où de nombreux trains arrivent d’Ukraine, notamment de Kiev et de Lviv —, on ne la voit guère, en tout cas, cette « menace » ukrainienne brandie par Moscou. C’est plutôt la détresse qui se lit sur les visages de ces passagers au destin suspendu. Au petit matin du 24 février, ils se sont réveillés avec une guerre qu’ils n’ont jamais souhaitée.

Un périple de 72 heures

Dans la voiture numéro 18, Viktoria Rublevskaya a pu, elle, prendre place au sein de l’un des compartiments remplis à craquer. Cette mère de famille au regard doux tient sur ses genoux son petit garçon Maksym, 4 ans. Sur la banquette d’en face se serrent sa mère Tatiana et son fils Dennis Timush, 17 ans, dont l’entrée à l’université prévue dans quelques mois est compromise par le conflit. De Bakhmout, une ville de l’est ukrainien où elle habitait jusqu’alors, la famille a entamé son périple en train le 1er mars jusqu’à la frontière polonaise, en passant par Lviv, une ville de l’ouest du pays. Leur périple a duré près de 72 heures. Quand l’invasion a commencé, il y a neuf jours, « nous étions effrayés, un couvre-feu a été imposé et les bombardements se faisaient de plus en plus intenses », explique la quadragénaire. Une double peine pour ces quatre passagers. Car la guerre, ils l’ont déjà vécue dans leur ville, située dans le Donbass : depuis 2014, la région est devenue le théâtre d’affrontements entre les séparatistes prorusses, soutenus par Moscou, et l’armée ukrainienne.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Maksym, 4 ans, voit défiler le paysage polonais par la fenêtre.

« Ce train où l’on se trouve en ce moment, ça n’a rien à voir avec celui qui nous a amenés de Lviv à Przemyśl, en Pologne ! » relate Viktoria Rublevskaya. « Il faisait froid, il n’y avait pas de toilette et le trajet a duré dix heures. Dans une seule voiture, il pouvait y avoir 700 personnes, la majorité devait rester debout. À chaque arrêt, il y avait de plus en plus de personnes qui montaient. Mais il y avait aussi une grande entraide, les gens se soutenaient les uns les autres. »

Un voyage qui lui a semblé durer une éternité. À l’angoisse de la guerre s’est ajoutée l’attente, interminable, provoquée par l’afflux de réfugiés à la frontière. « Les enfants étaient confus et me demandaient : maman, pourquoi y a-t-il tant de gens dans ce train ? » souffle-t-elle. « Nous avons dû prendre un train humanitaire qui a traversé toute une série de villes fortement bombardées ces derniers jours : Kharkiv, Kiev… »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Dennis Timush, 17 ans, voit sa dernière année scolaire compromise par la guerre. Son admission à l’université était prévue dans quelques mois.

Par la fenêtre, Viktoria Rublevskaya voit défiler les champs de la campagne polonaise, sous un soleil matinal. Un paysage bucolique à l’opposé du cauchemar enduré quelques jours plus tôt. Désormais, un avenir incertain s’ouvre à elle. « Nous sommes soulagés, nous n’avons plus à nous soucier des bombardements ou des alertes pour aller nous réfugier dans les abris antibombes. Mais il y a tant de choses à se préoccuper encore : le travail ou le logement si la situation persiste à long terme… Pour ce qui est de l’emploi, je ne suis pas difficile ! » Quant à la possibilité d’un retour en Ukraine, il est d’autant plus flou. « La sécurité des enfants prime, nous n’avons aucune idée de quand on pourra rentrer, nous sommes dans le néant », soutient-elle.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Viktoria Rublevskaya (au centre) s’apprête à descendre du train à la gare de Katowice avec sa famille. Un couple de Polonais leur a offert un logement à une heure de route de là.

Arrivés à Przemyśl, ils ont ensuite sauté dans ce train les menant à l’ouest de la Pologne. Leur destination : Katowice, au tiers du trajetPrzemyśl-Szczecin. Dans cette ville du sud-ouest de la Pologne, un être cher les attend : le mari de Viktoria, Roman. Cela fait deux ans que ce père de famille ukrainien travaille en Pologne, dans une usine de fenêtres, à l’ouest de Katowice.

« Je vais tout perdre »

Une voiture plus loin, dans la voiture-restaurant, c’est également l’incertitude qui domine. Là aussi, des valises qui encombrent le sol, des soupirs, des regards inquiets, et même des animaux de compagnie.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

« Vasia, Vasia, viens ici… » Tout près, un homme aux cheveux blancs tente de rattraper son chat, qui se faufile entre les sièges. « Il miaule beaucoup dans sa cage, je dois parfois le faire sortir un peu », explique Pawel Sivyk, sourire en coin. Chemise verte à carreaux sur le dos, voilà cinq jours que l’homme de 65 ans a fui Kharkiv, la deuxième ville du pays, sous les bombes depuis plusieurs jours. « Quand nous sommes partis, le 26 février, on entendait des explosions. C’était distancié, mais assez pour nous réveiller, se souvient-il. Je n’ai pas pris de manteau pour me tenir au chaud. Si on bombarde ma maison, je vais tout perdre. Je ne sais pas combien de temps je resterai en Pologne, personne ne sait, même Poutine ne le sait pas. Soit je tente d’obtenir le statut de réfugié, soit je tente de me trouver un travail en Pologne. Mais je suis retraité, et les débouchés pour les emplois se raréfient à mon âge. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Viktoria Rublevskaya sort de ses bagages des icônes religieuses et les pose sur la commode de la chambre lui étant réservée.

Après avoir passé trois jours à Przemyśl, il a repris la route, cette fois vers Wrocław, dans l’ouest de la Pologne, où il pourra être hébergé par des amis, avec sa femme et sa belle-fille. Lorsqu’il évoque son fils, des larmes lui montent aux yeux. Il les ravale aussitôt. « Il est resté en Ukraine, il voulait épauler l’armée dans la défense territoriale », explique Pawel Sivyk, en faisant référence à cette force d’appui à l’armée constituée de volontaires.

À la table d’à côté, toujours dans la voiture-restaurant, Marina (nous taisons son nom complet pour préserver son identité) est pour sa part partie avec ses quatre enfants d’Odessa, une ville dans le sud-ouest attenante à la mer Noire. « Nous sommes partis à 6 h ce matin, et nous avons réussi à prendre le train, puis nous avons été conduits en voiture jusqu’à la frontière polonaise. À Odessa, la situation était très tendue quand je suis partie, ce n’est qu’une question de temps avant que les violences s’intensifient. Le matin de l’invasion, je me suis réveillée avec le son d’une explosion. Je suis allée à la fenêtre et j’ai vu le ciel s’illuminer comme du feu », détaille d’une voix calme la jeune femme de 34 ans, pendant que ses enfants s’agitent sur la banquette.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Tatiana (à gauche), Dennis Timush, Viktoria Rublevskaya et Maksym (par terre) viennent tout juste d’entrer pour la première fois dans le salon de leur nouvelle maison d’accueil.

« Mon mari nous a accompagnés à la frontière, mais est reparti à Odessa pour lutter contre l’ennemi. Beaucoup de proches ont décidé de rester, je ne sais pas quand je les reverrai. Je suis angoissée à l’idée de scinder notre famille, qui sait combien de temps. Mais j’ai espoir que l’armée ukrainienne gagne, même si je ne peux pas en avoir la certitude. Sauf que si on perd… » Elle ne termine pas sa phrase.

Si la Pologne était un choix d’exil évident pour Marina, elle n’exclut pas d’aller plus à l’ouest encore. « J’ai vécu cinq ans en Pologne, j’ai des amis ici et ma fille est née sur le sol polonais. C’est une deuxième maison pour nous. Mais peut-être qu’on ira ailleurs ensuite,à Londres, où mon frère habite, ou même À Berlin. Je n’en ai aucune idée, nous devons composer avec une nouvelle réalité. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Sur le chemin, les champs de la campagne polonaise défilent.

Élan de solidarité

 

Retour dans le compartiment de Viktoria et sa famille. Leur arrivée à Katowice est imminente. Sur le quai de la gare, Roman les attend déjà. C’est enfin l’heure des enlacements, des soupirs de soulagement. Mais ils ne tardent pas à reprendre la route : à une heure de là, dans le village de Łęg, un couple de Polonais a offert de les loger dans leur grande maison, avec deux autres familles ukrainiennes.

« Ces gens ont besoin de notre aide, c’est la moindre des choses. Si l’on vivait pareille situation, je crois que l’on accepterait volontiers d’être ainsi soutenus », estime Gizela Nowak, 36 ans, l’hôtesse de la famille de Viktoria. Dans les parages, plusieurs de ses voisins ont ouvert leurs portes aux réfugiés, de manière parfaitement spontanée. Elle recevra un coup de fil, quelques minutes plus tard, à propos d’une femme avec deux enfants nécessitant un hébergement d’urgence. « Un voisin a de la place pour elle », fait-elle ensuite savoir, satisfaite.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Dans le salon, assise devant un plateau de chocolats et un café entre les mains, Viktoria peut enfin respirer. « Je ne cacherai pas que je suis fatiguée, nous avons voyagé pendant trois jours. Mais nous sommes frappés par cet élan de solidarité des Polonais à l’égard des réfugiés ukrainiens. Notre plan, pour l’instant, c’est de nous reposer, prendre une douche, dormir. Et d’apprendre à mieux connaître ceux qui ont la gentillesse de nous héberger. »

Quelques instants plus tard, Viktoria Rublevskaya entre dans la chambre lui étant réservée. De ses bagages, elle sort aussitôt des objets « de la plus grande importance », à ses yeux : des icônes représentant Marie et Jésus, qu’elle pose sur la commode de sa nouvelle maison d’accueil. Une manière de garder la foi. Et peut-être aussi l’espoir.

Avec Iryna Sknar

 
Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

Ces gens ont besoin de notre aide, c’est la moindre des choses. Si l’on vivait pareille situation, je crois que
l’on accepterait volontiers
d’être ainsi soutenus.

 

Gizela Nowak

 

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