Derrière le brouillard de la guerre, trois scénarios se dessinent

Analyse de trois scénarios possibles de dénouement dans cette crise qui grandit aux portes de l’Europe.
Photo: Anatolii Stepanov Agence France-Presse Analyse de trois scénarios possibles de dénouement dans cette crise qui grandit aux portes de l’Europe.

Après 10 jours de conflit, quel dénouement peut-on entrevoir à la guerre en Ukraine ? Le Devoir examine trois scénarios possibles dans cette crise qui grandit aux portes de l’Europe.

Le bain de sang

Moscou espérait la décapitation rapide du pouvoir ukrainien, mais voilà qu’une guerre sanglante se confirme chaque jour un peu plus, bombe après bombe, mort après mort.

Le pilonnage des villes se fait sans état d’âme à l’égard des innocents qui les habitent. Il y a, sous cette pluie de missiles qui tombe sur les civils, une stratégie qui se dessine, selon le major à la retraite et professeur d’histoire militaire canadienne au Collège militaire royal de Kingston, Michael Boire.

« Ce qu’on voit, c’est la mise en place d’une logistique qui permettra le bombardement intense des villes ukrainiennes », analyse-t-il. Une fois Kiev assiégée, croit l’ancien militaire, l’artillerie russe matraquera sans répit la capitale avec, pour objectif, d’isoler le président ukrainien dans un champ de ruines.

« [Volodymyr] Zelensky se retrouvera sous une pression énorme. C’est bien beau de dire et de penser que les Ukrainiens vont se battre ad vitam æternam : ce n’est pas vrai. Quand la ville sera encerclée, il n’y aura plus d’accès pour ravitailler la résistance de l’extérieur. Il y aura alors un problème… et beaucoup de morts », prédit Michael Boire.

Le Kremlin pourrait ainsi forcer le président Zelensky à choisir entre deux maux : poursuivre sa résistance héroïque et prolonger la souffrance de son peuple, ou abdiquer pour sauver des vies. La tactique est sinistre : elle a toutefois fonctionné il y a 22 ans en Tchétchénie, quand Vladimir Poutine promettait de « buter les terroristes jusque dans les chiottes ».

Aujourd’hui, quelles concessions le Kremlin compte-t-il arracher au pouvoir ukrainien ? « C’est extrêmement triste pour l’Ukraine, mais je pense que la partition du pays sera sur la table », estime Ekaterina Piskunova, chargée de cours au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM).

Les républiques de Donetsk et de Louhansk, où fermente une guerre larvée depuis la prise de la Criméeen 2014, passeraient alors dans le giron de Moscou, à tout le moins, quitteraient celui de Kiev. Vladimir Poutine formaliserait ainsi le découpage d’un corridor de protection à sa frontière occidentale, partant de la Crimée, au sud, et s’étirant jusqu’au nord de la Biélorussie, à la jonction de la Lettonie.

Dans ce scénario, la région de Kharkiv, deuxième ville d’Ukraine, se révèle « stratégiquement très importante pour la Russie », observe Mme Piskunova. « Je crains aussi pour son avenir au sein du pays. »

Photo: Dimitar Dilkoff Agence France-Presse

L’occupation

Après avoir discuté pendant 90 minutes jeudi avec son homologue russe, le président français, Emmanuel Macron, en était convaincu : Vladimir Poutine ne se contentera pas d’une parcelle de l’Ukraine. Il veut l’avaler tout entière.

« On parle d’un objectif de guerre maximaliste, ce qui laisse sous-entendre que les négociations actuelles ne pourront pas aboutir », évalue Yohann Michel, chercheur-analyste à l’Institut international d’études stratégiques.

La bouchée, cependant, pourrait s’avérer trop gourmande, même pour le géant russe. L’Ukraine est un des plus grands pays d’Europe, peuplée par 40 millions d’habitants. L’occuper longtemps « n’a aucun sens militairement », tranche Richard Giguère, brigadier-général à la retraite, aujourd’hui expert en résidence à l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval.

« Vous savez, espérer capturer une ville de trois millions d’habitants comme Kiev, ça n’a aucun sens, croit M. Giguère. Et ce qui en a encore moins, c’est espérer la tenir dans le temps. Même chose pour Kharkiv, qui est une ville d’un million et demi de personnes. »

« Pour l’instant, la Russie n’a pas assez de troupes pour mener ce type d’opération, à moins d’avoir recours à des méthodes particulièrement brutales, renchérit Yohann Michel. Des méthodes qui rappelleraient, d’ailleurs, la manière dont l’Armée rouge avait occupé l’Afghanistan et qui rappelle aussi la brutalité déployée en Tchétchénie ou, plus près de nous, en Syrie. »

L’occupation russe de l’Ukraine semble chimérique à long terme, d’autant plus que la résistance ukrainienne est acharnée et appuyée par un bloc occidental déterminé.

Plus la Russie prolongera son invasion, plus les sanctions économiques l’affaibliront. Le conflit, notamment en raison du soutien de l’Ouest à l’Ukraine, risque de s’éterniser, estime Ekaterina Piskunova. « Plus on égalise les capacités sur le terrain, moins un règlement pacifique est possible, explique l’experte du CERIUM. L’équité des capacités pousse normalement les deux parties à continuer les hostilités. »

Tant que Volodymyr Zelensky vivra, estime Richard Giguère, il continuera de « galvaniser son peuple » et de fomenter la résistance armée. Si le Kremlin le déloge du pouvoir au profit d’un régime marionnette, une insurrection contesterait sans aucun doute la légitimité de ce dernier.

« Il est clair, dans mon esprit, que l’armée russe ne peut pas se permettre une longue guerre, explique l’ancien major canadien Michael Boire. Les généraux russes ont bien compris les leçons données par les talibans en Afghanistan : une occupation ne peut pas fonctionner. Une guérilla bien formée, bien commandée et bien appuyée par les alliés pourrait créer des problèmes politiques pour M. Poutine. »

Photo: Dimitar Dilkoff Agence France-Presse

Le renversement

 

Le Kremlin matraque non seulement les villes ukrainiennes, mais aussi les Russes qui expriment leur opposition à la guerre. Cette dissidence intérieure, durement réprimée jusqu’à maintenant, pourrait-elle grandir jusqu’à fissurer l’autorité du Kremlin ?

« Cette guerre-là, c’est la guerre de Poutine. Ce n’est pas la guerre des Russes », croit Richard Giguère. Même s’il entrevoit difficilement le renversement de l’autocrate à moyen terme, il précise qu’un conflit qui perdure malgré l’opposition de son peuple finit par ébranler n’importe quel pouvoir.

« Trois entités doivent être soudées pour assurer un succès militaire, explique l’ancien brigadier-général. C’est d’abord le gouvernement, ensuite l’armée, et en troisième, la population. Au moment où on se parle, la population russe, je ne suis pas certain qu’elle est bien soudée à cette guerre-là. »

Pour l’instant, du moins, Vladimir Poutine demeure bien assis sur son trône, estime Ekaterina Piskunova. « Au cours des 20 dernières années, Vladimir Poutine a bâti un système institutionnel dont il est le centre, explique la spécialiste. De plus, il a aussi réussi à augmenter de beaucoup le niveau de vie en Russie. »

Reste les oligarques, ces richissimes Russes dont les affaires pâtissent des sanctions occidentales. Malgré leur poids considérable et leurs pertes « monumentales », ils n’ébranleront pas l’autocrate, croit Mme Piskunova.

« À son arrivée à la présidence, Vladimir Poutine a mis au pas les oligarques les plus réfractaires à sa poigne. Ceux qui sont restés près du pouvoir, je les appelle les oligarques “domptés” », illustre-t-elle.

Toutefois, Vladimir Poutine pourrait avoir ouvert une boîte de Pandore en déclarant la guerre à l’Ukraine. Sa stature d’homme fort, garant d’une stabilité qui manquait cruellement aux Russes après l’effondrement de l’Union soviétique, vacille.

« Poutine est en train de rompre cette stabilité en faisant la guerre contre l’Ukraine. À moyen et à long terme, ça peut avoir des conséquences sévères pour son pouvoir, anayse Ekaterina Piskunova.

« Il a la nécessité de finir la guerre le plus vite possible et de remporter la victoire. Sinon, il va perdre beaucoup trop. »

Dans cette guerre volatile, une seule certitude émerge aux yeux des quatre spécialistes consultés par Le Devoir : la fin des affrontements sera écrite avec le sang des innocents.

« C’est déjà une tragédie et il n’y a aucune manière de changer ça, résume Yohann Michel. C’est un conflit dont on aurait tous dû se passer. »

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