Leader d'une milice civile ukrainienne et star de cinéma

Alors que son étoile scintille sur la scène culturelle internationale et que sa renommée dans les rues de Kiev n’est plus à faire, Serhii Filimonov pourrait bien devenir un des visages reconnus de la résistance ukrainienne.
Valérian Mazataud Le Devoir Alors que son étoile scintille sur la scène culturelle internationale et que sa renommée dans les rues de Kiev n’est plus à faire, Serhii Filimonov pourrait bien devenir un des visages reconnus de la résistance ukrainienne.

Pour la propagande russe, ils sont des fascistes et des nazis. Eux assurent ne pas être des racistes, mais plutôt des nationalistes à la fierté galvanisée par les attaques incessantes contre la souveraineté de l’Ukraine. Qui sont ces militants de la droite nationaliste qui sont sans cesse dénoncés par Vladimir Poutine ? Le Devoir s’est entretenu, avant l’invasion russe, avec Serhii Filimonov, le leader du groupe nationaliste ukrainien Honor, dont les membres sont aujourd’hui au front pour faire face à l’envahisseur russe.

Cheveux en brosse, épaules carrées, l’homme de 27 ans est attablé dans un café de Kiev avec, près de lui, deux membres du groupe Honor — une milice civile défendant la justice sociale dans les rues de la capitale — qui assurent sa sécurité. « À la base, le groupe Honor, c’était un groupe d’amis qui avaient fait la guerre ensemble [en 2014, contre les séparatistes prorusses dans le Donbass] », explique Serhii Filimonov.

Une guerre dans laquelle il s’était enrôlé comme volontaire au sein du bataillon Azov, dont l’âpreté au combat et l’idéologie associée à la droite nationaliste ont résonné bien au-delà des frontières ukrainiennes.

Ce bataillon — dont plusieurs membres, comme Serhii Filimonov, étaient issus des hooligans du club de soccer Dynamo Kiev — a notamment acquis sa renommée en libérant en 2014 la ville de Marioupol, sur la mer d’Azov, qui était aux mains des séparatistes prorusses.

« J’ai ensuite été blessé dans une autre bataille », mentionne le jeune homme, avant de se rappeler avec émotion le massacre des forces ukrainiennes qui a suivi le siège de la ville d’Ilovaïsk. « Les forces prorusses avaient accepté de mettre en place un corridor d’évacuation humanitaire. Mais elles ont tiré sur nos troupes qui s’y trouvaient. Ça a été le jour le plus sanglant. » Les morts se sont comptés par centaines…

Propagande ?

Des informations voulant que des exactions aient également été commises par le bataillon Azov, dont certains membres flirtaient avec l’idéologie néonazie, ont aussi circulé et sont reprises encore aujourd’hui dans le pays de Vladimir Poutine et dans plusieurs médias occidentaux.

« C’est la propagande russe qui nous dépeint comme des fascistes et qui répète que les forces prorusses doivent libérer les Ukrainiens parlant le russe de l’emprise des fascistes », répond Serhii Filimonov.

L’homme assure ne pas être raciste. « Dans la perception des gens, les hooligans sont des extrémistes de droite. Et c’est vrai que j’ai été dans de nombreuses batailles de rue quand j’étais plus jeune, souligne-t-il. Mais la seule haine que j’ai, c’est contre les soldats russes qui nous envahissent. »

Le groupe Honor — un produit de la ferveur militante née de la révolution ukrainienne de 2014 et de l’invasion russe qui s’est ensuivie — ne rechigne toutefois pas à user de la dissuasion physique pour protéger ses valeurs de justice sociale dans les rues de Kiev. « Notre mission est de protéger la société civile, indique Serhii Filimonov. Dans des situations où des activistes font face à de la violence, on s’interpose pour les protéger. »

Les situations sont multiples, mais elles impliquent souvent la défense de groupes de citoyens contre des promoteurs qui cherchent « à détruire des parcs ou encore des lacs » dans la capitale pour y ériger des projets immobiliers. « C’est un milieu de criminels à Kiev », lance-t-il.

Honor compte plus de 150 membres dans la capitale ukrainienne, et une cinquantaine d’autres sont dispersés ailleurs dans le pays. « On est également entraînés pour faire face à une invasion russe », avait assuré Serhii Filimonov avant que Vladimir Poutine ne lance l’assaut sanglant sur l’Ukraine. Le groupe a depuis rejoint la défense du pays.

Star de cinéma

 

Quelques mois avant le début de cette nouvelle guerre contre la Russie, la vie de Serhii Filimonov avait pris un tournant inopiné, alors que le jeune homme s’était fait offrir le premier rôle du long métrage Rhino du réalisateur ukrainien Oleh Sentsov (emprisonné cinq ans par la Russie pour avoir participé à la résistance ukrainienne en Crimée en 2014).

Le film raconte le parcours d’un jeune délinquant, surnommé Rhino, qui se fraye un chemin dans le monde interlope ukrainien des années 1990. Un rôle qui lui a valu le prix du meilleur acteur au Festival international du film de Stockholm. Le long métrage a pour sa part été auréolé du titre de meilleur film à Stockholm, en plus d’avoir été en nomination à la Mostra de Venise, entre autres choses.

« Ce film a marqué un grand tournant dans ma vie, souligne Serhii Filimonov. Oleh Sentsov cherchait un fan de soccer ou quelqu’un avec un passé militaire pour jouer le rôle. » Un portrait qui lui collait à la peau, même s’il n’avait aucune expérience comme acteur.

Alors que son étoile scintille sur la scène culturelle internationale et que sa renommée dans les rues de Kiev n’est plus à faire, Serhii Filimonov pourrait bien devenir un des visages reconnus de la résistance ukrainienne. Une reconnaissance que la Russie cherche toutefois à lui enlever, affirme le jeune homme.

« La propagande russe fait tout pour prendre ça de moi. Mais les Russes n’ont aucune preuve que je suis un extrémiste de droite ou que j’ai fait quoi que ce soit basé sur la haine. »

Serhii Filimonov mettra toutefois sa carrière d’acteur en veilleuse, le temps de lutter contre l’invasion russe. « Les seuls films que je ferai seront des films de caméras de drones lâchant des bombes. »

Avec Daniel Kovzhun

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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