La Russie frappe les maisons et l'imaginaire

Tout perdre. Yevghen Zbormyrsky essuyait ses larmes vendredi alors que, derrière lui, sa maison bombardée était la proie des flammes à Irpen, près de Kiev. Après avoir pris une centrale nucléaire dans la nuit de jeudi à vendredi, la Russie a encore une fois intensifié son offensive en Ukraine, ciblant civils comme militaires.
Photo: Aris Messinis Agence France-Presse Tout perdre. Yevghen Zbormyrsky essuyait ses larmes vendredi alors que, derrière lui, sa maison bombardée était la proie des flammes à Irpen, près de Kiev. Après avoir pris une centrale nucléaire dans la nuit de jeudi à vendredi, la Russie a encore une fois intensifié son offensive en Ukraine, ciblant civils comme militaires.

La prise de contrôle et le bombardement par la Russie de la principale centrale nucléaire d’Ukraine et de toute l’Europe, qui a soulevé un tollé à l’échelle internationale, pourraient revêtir une importance tant stratégique que symbolique pour le Kremlin, soutiennent plusieurs experts joints par Le Devoir vendredi.

« Nous avons survécu à une nuit qui aurait pu mettre un terme à l’Histoire. L’Histoire de l’Ukraine. L’Histoire de l’Europe », a déclaré vendredi le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, après une nuit marquée par une attaque dans la centrale de Zaporijjia, au sud de l’Ukraine. Des frappes militaires russes ont alors provoqué un incendie qui a touché un laboratoire et un bâtiment de formation de la centrale, dont les réacteurs nucléaires ont toutefois été épargnés, ont indiqué les autorités ukrainiennes.

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a d’ailleurs confirmé vendredi l’information selon laquelle aucun équipement « essentiel » n’a été endommagé dans cette centrale. La Commission canadienne de sûreté nucléaire a quant à elle indiqué qu’elle « surveille attentivement » cette situation, tout en assurant elle aussi qu’il n’y a pas de « menace radiologique immédiate » pour les régions voisines de cette centrale ou « pour les Canadiens ».

La prise de contrôle de cette centrale a toutefois marqué les esprits, soulevant de vives condamnations, notamment de la part de Washington et de l’Union européenne. Les inquiétudes étaient également vives, vendredi, au neuvième jour de la guerre en Ukraine. « C’est la première fois qu’un conflit militaire a lieu dans un pays doté d’un large programme nucléaire », a notamment soulevé le chef de l’AIEA, Rafael Grossi.

Cette intervention militaire revêt ainsi une grande valeur symbolique, puisqu’elle ramène le fantôme de la pire catastrophe nucléaire de l’histoire, survenue en 1986 à Tchernobyl, en Ukraine. Les répercussions de celle-ci s’étaient alors fait sentir « partout en Europe », rappelle au Devoir le vice-recteur associé à la recherche au Collège militaire royal du Canada et spécialiste de la Russie, Pierre Jolicœur.

« Ça frappe l’imaginaire qu’aujourd’hui, les sites nucléaires soient la cible d’un conflit », ajoute l’expert, qui craint que la Russie tente de prendre possession d’autres centrales nucléaires de l’Ukraine dans les prochains jours.

« Ça a fait prendre conscience à tout le monde des risques réels de dérapage et d’escalade de cette guerre », analyse également le fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM, Charles-Philippe David.

Une importance stratégique

 

La prise de contrôle de cette centrale nucléaire, qui produit suffisamment d’électricité pour alimenter environ quatre millions de foyers, pourrait aussi jouer un rôle stratégique pour la Russie, qui pourrait décider de couper l’alimentation en énergie de certains secteurs, analyse M. David. L’expert voit donc dans ce gain militaire « un tournant significatif » dans ce conflit.

Or, une éventuelle coupure de l’électricité « aux installations nécessaires au maintien de la vie », comme des hôpitaux et des usines de traitement des eaux, « on appelle ça des crimes de guerre », évoque le spécialiste de la sociologie du militaire et professeur au Collège des Forces canadiennes, Éric Ouellet. « La communauté internationale devrait suivre ça de près », estime-t-il.

Une résolution en faveur d’une commission d’enquête internationale sur les violations des droits de la personne en Ukraine a d’ailleurs été votée avec une écrasante majorité vendredi matin, au Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

L’organisation américaine Human Rights Watch a d’autre part accusé l’armée russe d’avoir fait usage, dans la ville de Kharkiv, d’armes à sous-munitions « dans au moins trois quartiers résidentiels » le 28 février, ce qui pourrait constituer un crime de guerre.

Le président russe, Vladimir Poutine, a pour sa part affirmé que les forces russes ne bombardaient pas Kiev et les grandes villes ukrainiennes, qualifiant de « grossière fabrication de propagande » les informations sur les destructions menées par Moscou.

Un sombre bilan

 

Vendredi, les combats se poursuivaient à Tchernihiv, au nord de Kiev, où l’Ukraine a accusé Moscou d’avoir bombardé jeudi une zone résidentielle et des écoles, faisant 47 morts. Un bilan de l’ONU publié vendredi fait ainsi état de la mort de plus de 330 civils depuis le début de la guerre en Ukraine, tandis que 675 autres ont été blessés, surchargeant le système de santé.

En réplique à l’invasion russe, les sanctions économiques ont continué de pleuvoir sur la Russie. La demande du président Volodymyr Zelensky de faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN est toutefois restée lettre morte vendredi. « L’Ukraine ne fera jamais partie de l’OTAN », lance d’ailleurs Éric Ouellet, qui voit là « un secret de polichinelle ».

Quant à la décision de l’alliance de refuser la demande du président Zelensky de mettre en place une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine, elle s’explique par les lourdes conséquences qu’une telle mesure pourrait avoir, selon les trois experts consultés par Le Devoir. « Si ça se faisait, ça aiderait l’Ukraine. Mais on aurait alors des avions de l’OTAN qui attaqueraient des avions russes, et là, ce serait la Troisième Guerre mondiale », laisse tomber M. Ouellet.

De nouvelles séries de négociations entre la Russie et l’Ukraine devraient avoir lieu cette fin de semaine afin de tenter de trouver une issue à ce conflit, qui a fait jusqu’à maintenant plus de 1,2 million de réfugiés, selon le dernier décompte de l’ONU.

Avec l’Agence France-Presse



À voir en vidéo