L’Ukraine, sous les bombes russes, craint un bain de sang

Un immeuble détruit à Kharkiv en Ukraine le 2 mars 2022 par ce qui est décrit comme un bombardement.
Fournie par le ministère des Urgences de l’Ukraine à l’Agence France-Presse Un immeuble détruit à Kharkiv en Ukraine le 2 mars 2022 par ce qui est décrit comme un bombardement.

Le bilan humain continue de s’alourdir en Ukraine, une semaine après le début de l’invasion russe. Manifestement frustrées par des combats qui s’étirent dans le temps, les troupes de Vladimir Poutine pourraient bien durcir leur approche contre des cibles civiles, selon les observateurs occidentaux, qui craignent un bain de sang.

Les combats se sont encore intensifiés mercredi en Ukraine, débordant toujours un peu plus sur les zones habitées par des civils. En cette septième journée de combats, l’artillerie russe a pilonné durant des heures des zones résidentielles de Marioupol, dans le sud-est de l’Ukraine, détruisant une maternité et une école. Le conseil municipal a fait état de 42 blessés.

À Kharkiv, deuxième ville d’Ukraine, des troupes aéroportées russes ont été parachutées, augmentant la pression contre une population déjà sous le feu continu d’ogives. Au moins vingt personnes ont été tuées dans des bombardements au centre-ville, selon des sources ukrainiennes.

En vidéo

Dans Kiev, la capitale, les habitants qui n’ont pas fui se préparent depuis des jours à un siège.

L’armée ukrainienne a confirmé la prise de Kherson, une ville de 290 000 habitants au sud du pays, par les troupes russes, après d’intenses bombardements.

Le bilan officiel des victimes civiles dans le pays demeure pratiquement impossible à établir pour le moment. Selon les Ukrainiens, plus de 350 civils ont été tués depuis le début de l’offensive, dont 14 enfants.

« Des centaines sinon des milliers de civils ont été tués et blessés », a estimé le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, lors d’une conférence de presse.

Les infrastructures détruites par les frappes russes « ne sont pas des cibles militaires », a martelé le secrétaire d’État, « ce sont des endroits où des civils travaillent et où vivent des familles ». Il s’est toutefois gardé d’accuser Moscou de viser délibérément des civils, se bornant à dire que Washington étudiait la situation de près.

Un haut responsable du Pentagone a aussi dit redouter une multiplication des victimes civiles, alors que l’armée russe paraît déterminée à bombarder les grandes villes pour forcer les Ukrainiens à capituler. « Nous anticipons un usage accru de l’artillerie quand ils s’approcheront des centres urbains et quand ils tenteront de les encercler », a précisé à la presse ce responsable ayant requis l’anonymat.

« Ce qui nous inquiète, c’est qu’en devenant plus agressifs, ils deviennent moins précis et moins sélectifs » dans leurs frappes d’artillerie, a-t-il expliqué.

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a accusé en début de journée les forces russes de préparer un bain de sang. « Ils ont l’ordre d’effacer notre histoire, d’effacer notre pays, de nous effacer tous » , a-t-il lancé dans une vidéo, exhortant les pays du monde entier à ne pas rester neutres. En fin de journée, il s’est félicité d’avoir contrecarré les plans « sournois » de la Russie qui a envahi son pays, se disant fier de la résistance « héroïque » des Ukrainiens. « Nous sommes une nation qui a cassé les plans de l’ennemi en une semaine. Des plans écrits depuis des années : sournois, pleins de haine pour notre pays, notre peuple », a déclaré M. Zelensky dans une vidéo publiée sur Telegram.

Photo: Emmanuel Duparcq Agence France-Presse Oleg Rubak, 32 ans, devant les ruines de sa maison à Jytomyr, à une centaine de kilomètres à l’ouest de Kiev, mercredi. L’homme a perdu son épouse, Katia, 29 ans, lors de bombardements qui ont rasé une partie de la ville. Au total, au moins trois personnes ont perdu la vie et vingt personnes ont été blessées dans ces explosions, lundi. Dix demeures et un marché ont été détruits.

Les exactions russes ont d’ailleurs placé la Cour pénale internationale en alerte. Son procureur général, le Britannique Karim Khan, a annoncé mercredi soir « l’ouverture immédiate » d’une enquête sur la situation en Ukraine, où seraient perpétrés des crimes de guerre. « Notre travail de recueil de preuves a commencé », a-t-il indiqué dans un communiqué.

La différence ukrainienne

 

Si l’on craint tant le rouleau compresseur russe en Ukraine, c’est que cette armée a déjà nivelé des villes entières lorsqu’elle a dû faire face à une résistance farouche. En font foi les images de Grozny, la capitale tchétchène rasée en 2000, ou Alep la Syrienne ravagée en 2016 par des frappes aériennes.

« Si Poutine pouvait faire comme en Syrie, il le ferait. Mais il n’a pas l’intention de le faire, car [l’Ukraine] est un territoire qu’il veut conserver, relativise l’ancien ambassadeur canadien, Ferry de Kerckhove. Il ne veut pas que ça soit un massacre total, parce que si c’est un massacre total, les ressentiments resteront enchâssés dans la tête des gens. » Déjà, dans les dernières années, les rixes dans la région du Donbass dans l’est de l’Ukraine ont provoqué près de 10 000 morts, fait-il remarquer.

Une perspective rassurante que partage le spécialiste de la sociologie du militaire et professeur au Collège des Forces canadiennes, Éric Ouellet. « Plus [les Russes] font de victimes civiles, de destruction, plus la population va devenir antirusse et plus le scénario d’avoir une Ukraine pro-russe et pro-Kremlin se complique. Plus ils avancent vers leur objectif, plus leur objectif recule. »

« Il y a un certain racisme » chez les militaires russes, qui les pousse à la retenue cette fois-ci, ajoute-t-il. « Quand ils étaient en Afghanistan avec l’Union soviétique ou en Syrie, [les cibles] n’étaient pas des gens comme eux, donc ce n’était pas grave. Leurs petits-cousins ukrainiens, il faut faire attention. » Encore qu’en temps de guerre, la fin peut justifier les moyens. « Dans leurs objectifs, ils ne veulent pas tuer des civils comme une fin en soi, mais veulent se débarrasser de la résistance ukrainienne. Si la résistance ukrainienne se trouve dans une zone civile, tant pis, ils tirent pareillement. »

Photo: Vadim Ghirda Associated Press Des membres des Forces de défense territoriales civiles gardaient mercredi un point de contrôle à Gorenka, près de Kiev.

Après une semaine, l’invasion se trouve à la croisée des chemins, « entre deux périodes », selon les mots d’Éric Ouellet. Puisque l’armée de Vladimir Poutine n’a pas réussi à « prendre rapidement les points clés », les soldats peuvent s’attendre à rester longtemps en territoire ennemi. « Est-ce qu’on tente de sauver les meubles ou on s’accroche ? »

La voie de la négociation

 

Un deuxième tour de négociations entre Russes et Ukrainiens doit débuter jeudi matin en Biélorussie.

Ces pourparlers, qui porteront notamment sur un cessez-le-feu, se tiendront dans un lieu décidé « ensemble » situé « non loin de la frontière avec la Pologne », a précisé le négociateur russe Vladimir Medinski.

De premières discussions lundi n’avaient donné aucun résultat tangible. Kiev avait réclamé l’arrêt immédiat de l’invasion, tandis que Moscou avait semblé attendre une reddition.

« Une négociation, chez des gens normaux, ça commence par un cessez-le-feu. Ça prend un armistice avant un traité de paix. Ça fonctionne toujours comme ça », observe M. de Kerckhove.

Photo: Aris Messinis Agence France-Presse À Kiev, des policiers déplaçaient mercredi le corps d’une personne tuée lors du tir d’un missile sur la tour de télévision au centre de la ville de mardi.

Les États-Unis vont « soutenir des efforts diplomatiques » de l’Ukraine pour obtenir ce cessez-le-feu, a réagi Antony Blinken, avant d’ajouter qu’il est « beaucoup plus difficile d’y parvenir quand les tirs résonnent et que les chars avancent ».

Le président français, Emmanuel Macron, a quant à lui affiché sa volonté de « rester en contact » avec son homologue russe, Vladimir Poutine, afin de « le convaincre de renoncer aux armes », lançant dans une allocution télévisée un vibrant « nous ne sommes pas en guerre contre la Russie », mais plutôt « aux côtés de tous les Russes qui refusent qu’une guerre indigne soit menée en leur nom ».

Avec l’Agence France-Presse



À voir en vidéo