À la frontière polonaise, l’avenir incertain des exilés ukrainiens

Aussitôt la frontière traversée, les réfugiés sont orientés vers les ressources qui ont été mises à leur disposition.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Aussitôt la frontière traversée, les réfugiés sont orientés vers les ressources qui ont été mises à leur disposition.

Artur Filonenko se tortille les doigts, l’air nerveux. Flottant dans son long manteau rouge, il se tient à côté d’un petit amas de bagages prêts à être transportés. Une vingtaine de lits sont disposés autour de lui, dans la salle où l’adolescent de 16 ans se trouve : un coquet théâtre datant du début du XXe siècle qui, ces derniers jours, a été converti en dortoir improvisé.

C’est donc dans la Maison ukrainienne de Przemyśl, une ville polonaise située à quinze kilomètres de la frontière avec l’Ukraine, qu’il a passé la nuit de dimanche à lundi, en compagnie de sa mère et sa petite sœur. Le centre culturel a été aménagé pour accueillir des exilés qui fuient l’Ukraine en guerre, comme Artur. Le samedi 26 février, le jeune homme quittait sa ville, Volyn, dans le nord-ouest de l’Ukraine, qui est en proie à des bombardements russes. Depuis que Vladimir Poutine a donné l’ordre à ses troupes d’envahir l’Ukraine, le jeudi 24 février, plus de 400 000 Ukrainiens ont trouvé refuge en Pologne.

« Au deuxième jour de la guerre, l’aéroport près de chez nous a été bombardé », explique Artur Filonenko, la voix chancelante. « Les sirènes ont retenti, nous avons dû nous terrer dans les abris antibombes. Nous y sommes restés neuf heures. Nous avons ensuite appelé notre oncle, qui nous a dit de venir le rejoindre à Varsovie, où il vit, et nous avons fui. » Dans le train bondé d’enfants et de femmes, Artur a dû passer l’entièreté du trajet debout. « Et rendus à la frontière polonaise, nous avons attendu encore douze heures. Je suis épuisé. »

Lundi après-midi, Artur, sa mère et sa sœur s’apprêtaient ainsi à reprendre la route, cette fois vers la capitale polonaise. Et qui sait pour combien de temps. « J’espère retourner en Ukraine un jour, pour revoir mon père, qui s’est enrôlé dans les troupes territoriales. Ma mère est très nerveuse. Beaucoup de mes amis sont aussi partis s’exiler. Je suis en colère contre les politiciens à Moscou, pas contre les Russes. J’espère que cette guerre se terminera bientôt, que la vie reprendra son cours normal. »

Quelques lits plus loin, Olga Yanishevska se remet aussi de son périple ferroviaire. « Mon estomac me fait mal en raison du manque de sommeil prolongé », témoigne cette mère de 30 ans. Quelques heures plus tôt, elle est arrivée à la gare de Przemyśl, convertie en centre d’hébergement d’urgence pour des centaines de réfugiés. « Si les Ukrainiens ne gagnent pas cette guerre, ça risque de mal se terminer pour tout le monde. Poutine est très en colère, et s’il perd cette guerre, il tuera. Moi-même, j’ai servi bénévolement dans l’armée auparavant. Si ce n’étaient mes enfants et ma santé chancelante, je serais allée lutter aux côtés de nos militaires. »

Sur le matelas d’à côté, sa fille Maria, 12 ans, pianote sur son téléphone. « L’Ukraine, c’est l’endroit où nous sommes nés. Je suis très triste d’avoir dû quitter mon pays », souffle-t-elle. « Et je ne connais pas la langue, ici, en Pologne. Ce n’était pas agréable de quitter ma ville, mes amis et ma famille, même si je suis en sécurité ici. »

À quelques rues de là, un centre d’accueil pour réfugiés a aussi vu le jour, dans le gymnase d’une école primaire de Przemyśl. Assises sur leur matelas, Ivanna Tkatchiova, 42 ans, et sa fille Viktoria, 14 ans, discutent. Toutes deux s’apprêtent à faire leurs adieux : Ivanna rentrera sous peu en Ukraine, Viktoria restera loin des combats, en Pologne. « Je comprends que des familles quittent le pays, bien sûr. Mais s’il n’y a plus d’Ukrainiens, il n’y a plus d’Ukraine. Il faut bien que certains restent au pays et le défendent », soutient Ivanna, qui a voulu faire le déplacement jusqu’en Pologne avec sa fille pour s’assurer qu’elle arrive à destination, avant de faire demi-tour en Ukraine. « Ma décision est prise depuis le début : je serais prête à m’engager en tant que bénévole pour aider ceux qui se battent ou pour les soigner. Je suis terrifiée, parce que les forces russes bombardent non seulement des bases militaires, mais aussi des hôpitaux. Et puis, notre grande maison non loin de Lviv me manque terriblement », avoue-t-elle.

Quelques minutes plus tard, mère et fille se lèveront, en larmes. Et s’enlaceront.

L’incertitude des exilés

Plus loin dans le gymnase, Olena Kchuolchenko, 29 ans, est arrivée dimanche en sol polonais en prenant un train de Lviv à Przemyśl. Comme beaucoup de femmes s’étant réfugiées à l’extérieur du pays, son mari a été appelé à prendre les armes, conscription oblige. Elle fait face à un avenir profondément incertain. « Je ne connais presque personne ici. J’aimerais obtenir le statut de réfugié pour commencer, ensuite, je commencerai à chercher un emploi. Je compte me rendre en Allemagne, mais si ça ne fonctionne pas, je veux rester en Pologne ou en République tchèque. Mais ce qui est sûr, c’est que je veux rentrer en Ukraine après la guerre. »

À une trentaine de kilomètres au nord de Przemyśl, l’imposant centre logistique de Korczowa, qui accueille 2000 personnes, fait partie des camps d’hébergement temporaire établis dès le 24 février par les autorités polonaises. Dans un recoin du hangar, Natalia Vorona et Diana Braslavska-Piasetska poussent un soupir de soulagement. Les deux amies travaillant dans le secteur informatique sont arrivées en Pologne après être restées quatre jours dans le bouchon de voitures, côté ukrainien, vers le poste frontalier le plus près. « Chaque jour, nous appelons nos proches restés en Ukraine. Mon père est très content parce que la Russie ne s’attendait pas à ce que l’Europe nous soutienne autant avec toutes ces sanctions imposées contre Moscou. Mon mari est resté au pays pour combattre, et ma mère, pharmacienne, est restée pour aider », raconte Diana, qui prévoit louer un appartement en République tchèque pour une durée indéterminée.

Natalia, elle, se montre plus optimisme. « Moi, je ne veux pas trop m’éloigner de l’Ukraine, car je pense que ce conflit va se terminer bientôt, dans quelques jours. Je suis sûre que notre armée va l’emporter. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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