Ces Ukrainiens qui choisissent le front plutôt que l’exode

Poing en l’air, des combattants prennent la route de l’Ukraine pour combattre l’invasion russe.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Poing en l’air, des combattants prennent la route de l’Ukraine pour combattre l’invasion russe.

Sac en bandoulière à l’épaule et cigarette au bec, Aleksander se met au bout d’une petite file d’hommes en face d’un édifice du poste frontalier de Medyka, en Pologne, collé sur la frontière ukrainienne. Il s’apprête à gagner l’Ukraine, tandis que d’autres, l’air angoissé, arrivent dans l’autre sens par un petit chemin en pierre. Ce cinquantenaire s’apprête à s’enrôler dans l’armée ukrainienne. Quand on lui demande ce qui motive sa décision, il reste muet, souffle une bouffée de tabac, fouille dans sa poche pour prendre son téléphone, qu’il brandit en montrant son fond d’écran : une photo de petite fille. « C’est pour elle que je reviens, pour ma famille, c’est pour elle que je rejoins l’armée. »

Nombreux sont ces Ukrainiens de la diaspora établis en Pologne, comme lui, qui décident de rejoindre le front. Dans la file, derrière Aleksander, il y a aussi Vitaly, 50 ans, qui s’apprête à rentrer au bercail avec sa femme, Lela. Le couple vivant à Ternopil, dans l’ouest ukrainien, a traversé la frontière polonaise peu après le début de l’invasion russe. Mais, deux jours plus tard, il décide de repartir dans son pays. « Nous avons accompagné notre fille de 25 ans en Pologne, qui est enceinte, pour qu’elle soit en sécurité. Mais elle n’accouchera pas en Pologne : elle est enceinte de cinq mois, et nous pensons que la guerre finira avant cela », indique Vitaly. « Elle reviendra en Ukraine, mais pour l’instant, elle est en sûreté sous le parapluie de l’OTAN », dit le bon vivant, qui affirme avoir déjà servi dans les rangs de l’armée, il y a trente ans, au temps de… l’Union soviétique. « Les sanctions, c’est bien, mais nous avons besoin de concret, d’armes pour nous défendre, ce n’est pas ça qui arrêtera la guerre. » Face à l’invasion, les pays occidentaux et l’Union européenne multiplient les envois d’armes et les sanctions financières contre Moscou.

« C’est notre terre qui est en jeu »

Un peu plus loin, grande valise bleue à la main et capuche remontée sur la tête, Dmytro Marchenko marche d’un pas décidé. Cet Ukrainien de 24 ans habite depuis cinq ans en Pologne, dans la ville de Łódź, à plus d’une centaine de kilomètres de Varsovie. Lui aussi souhaite prendre les armes pour lutter contre l’agression armée de Vladimir Poutine. « Je n’ai pas d’appréhension, j’y vais pour défendre mon pays », lâche celui qui n’a aucune expérience militaire. De l’extérieur, toutefois, on ne sent chez lui pas une once d’angoisse. « Il va falloir apprendre tout de zéro, et si j’ai effectivement le temps de me former, je le prendrai. D’un côté, c’est une décision difficile, j’ai fait une bonne partie de ma vie en Pologne déjà, j’ai un appartement, c’est comme si je lâchais tout. Et je ne sais pas si je vais y revenir un jour. Mais en Ukraine, nous avons une défense territoriale, et je veux m’enrôler dans l’unité de ma région [près de Kiev] », poursuit le jeune homme aux yeux verts, l’air placide.

Sa mère, qui habite en Crimée, région annexée par la Russie en 2014, ne voulait pas qu’il rentre. Sauf qu’il en a décidé autrement. « Cela fait huit ans qu’il y a des tensions avec la Russie, on savait bien que ça allait exploser un jour. Pourquoi attendre pour aller défendre notre territoire ? Il faut y aller. Rien que le fait de me rendre dans la région de Kiev [bombardée par les forces russes], ce sera compliqué et dangereux. Pour le moment, tant que ce n’est pas sécurisé, je ne peux pas m’y rendre, je m’engage donc en tant que bénévole. » Au centre frontalier de Medyka, ils sont d’ailleurs nombreux, depuis quelques jours, à faire preuve de solidarité en offrant trajets en voiture ou repas chauds aux Ukrainiens arrivant par la frontière, en véhicule comme à pied. « Il faut bien que je me rende utile, vous voyez bien combien de femmes et d’enfants passent ici et ont besoin d’aide. Si jamais la voie est libre pour aller à Kiev, alors j’irai dès que possible, c’est pour cela que j’ai préparé cette valise. »

L’espoir de vaincre l’envahisseur, pour Dmytro Marchenko, « ce n’est même pas une question ». « On l’emportera sur l’armée russe, j’en suis persuadé. Dans un sens, ce sont des femmes et des enfants qui partent, et dans l’autre, des hommes qui décident d’aller au front. Je connais beaucoup de gens de la diaspora qui ont fait le choix de retourner en Ukraine. Il est de la responsabilité de chacun de prêter main-forte à l’armée. C’est notre terre, notre pays qui est en jeu. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

À voir en vidéo